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Un tremblement de terre au Sikkim

Un tremblement de terre au Sikkim Au loin une rangée altière de montagnes à pic perce l'azur de ses aiguilles blanches. Le massif du Kinchinjunga, qu'on aperçoit dans l'échancrure d'une chaîne verdoyante, ressemble à un gigantesque diamant serti dans un cadre d'émeraude. A l'intérieur du cirque des cimes neigeuses c'est une mer de sommets boisés figée dans des formes d'épouvante.
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    Un tremblement de terre au Sikkim

    Au loin une rangée altière de montagnes à pic perce l'azur de ses aiguilles blanches. Le massif du Kinchinjunga, qu'on aperçoit dans l'échancrure d'une chaîne verdoyante, ressemble à un gigantesque diamant serti dans un cadre d'émeraude. A l'intérieur du cirque des cimes neigeuses c'est une mer de sommets boisés figée dans des formes d'épouvante.
    Le presbytère de Kalimpong est bâti un peu au-dessus du couvent des religieuses de Cluny et surplombe le torrent de la Tista. Les eaux glauques de ce dernier roulent à une profondeur vertigineuse dans un précipice dont les parois abruptes portent des forêts accrochées à leurs flancs. Au fond de ce ravin, la tour Eiffel, debout dans la gloire de ses lumières, ne serait, contemplée d'ici, qu'une modeste torche.
    Il est deux heures de l'après-midi ; le soleil tropical épand avec générosité sur toutes choses les flots de ses rayons ; le vent est tombé, tout est silence et paix. Je viens de prendre un peu de repos et, pour adoucir la transition entre cette occupation facile et l'étude plus ardue de la langue du Népal, j'exerce mon esprit sur l'Epître aux Romains. Hélas ! Je ne réussis guère à exciter mon intellect et insensiblement je me laisse gagner par la torpeur qui engourdit la nature : l'atmosphère de nirvâna qui m'entoure me ravit au pays des songes.
    Soudain une musique genre moderne me réveille complète- ment : la table tremble sous mes coudes, une multitude de doigts invisibles tambourinent sur les vitres, les portes d'armoires s'ouvrent d'elles-mêmes ; la cuvette se penche et vide son eau sur le plancher qui se distend, la chaise sur laquelle je suis assis se met à sautiller. Est-ce un cauchemar ? Est-ce une jonglerie du démon ? En un clin d'oeil je comprends : c'est le tremblement de terre ; je me lève, je fuis. Ma chambre tout entière oscille comme un pendule ; c'est une danse folle de tout ce qui est mobile ; les statues et les chandeliers tombent de leurs étagères ; encriers, livres, cahiers, roulent sur le parquet. Je cours dans le couloir ; derrière mon Préfet apostolique, qui retrouve ses jambes de vingt ans, je dégringole l'escalier. Les plafonds craquaient sinistrement au-dessus de nos têtes ; nous sommes à la porte : un choc et les murs s'inclinent sur nous, puis, par miracle, se redressent. Nous voici dehors.
    A grands efforts nous nous éloignons du bâtiment. La terre semble se plisser sous nos pieds ; nous titubons comme des hommes ivres ; autour de nous plusieurs personnes souffrent... du mal de mer. Si des failles s'ouvrent sous nos pieds, si nous tombons dans des sources brûlantes, si nous sommes enlisés dans des jaillissements de boue, nous sommes perdus ! Heureusement aucune de ces effroyables hypothèses ne se réalise et, tandis que Mgr Douénel regarde le presbytère tanguer comme un navire, je jette un coup d'oeil sur le couvent : grâce à Dieu, lui aussi résiste et ne s'écroule pas ; mais, au milieu de la cour, à genoux les bras en croix, les religieuses prient ; près d'elles. Musulmans, Hindous, Bouddhistes, prosternés le front dans la poussière, prient. Tous sentent leur néant et, durant quelques minutes longues comme des siècles, des impressions ineffaçables de la puissance divine et du néant humain se gravent dans les âmes.
    L'atmosphère demeure toujours aussi calme : pas de brise ; pourtant les arbres de la forêt se battent et s'embrassent comme des fous, les fourrés montent et descendent ; durant quelques minutes, — cinq au moins, huit au plus, — les rizières en terrasses sont des escaliers mouvants sur la pente des monts. Enfin brusquement tout s'apaise et se fige. Après la crise nous mesurons encore mieux la grandeur du danger auquel nous avons échappé et de tout coeur nous remercions le bon Dieu. Les vallées se remplissent maintenant des cris nerveux des populations terrifiées. Chacun rentre chez soi pour constater les dégâts. Le presbytère et le couvent son indemnes ; seules quelques fentes s'ouvrent dans les murs au-dessus des portes et des fenêtres et à fleur de sol.
    —« Vous ne saviez pas, me dit Mgr Douénel au déclin du jour, que vous êtes venu dans un pays de tremblement de terre. Vous trouvez sur une des parties les plus fragiles de la croûte terrestre. Ces montagnes, qui semblent immuables dans leur majestueuse solidité, il suffit qu'une saison de pluies les détrempe et qu'un choc les ébranle pour que leur masse se brise et s'éboule ».
    —« J'espère, Monseigneur, que les secousses comme celles d'aujourd'hui ne sont pas fréquentes et que nous pouvons compter désormais sur plusieurs années de paix ».
    — En fait, les séismes de cette intensité sont rares. Depuis 1897 nous n'en avons pas eu de comparable à celui d'aujourd'hui ; mais de temps en temps, une fois par mois en moyenne, nous avons une petite expérience de ce genre. Cette nuit attendez-vous à danser encore un peu, car l'écorce terrestre va se remettre en place ou du moins se tasser ».
    Je ne devais pas tarder à vérifier le bien-fondé de cet avertissement. A peine m'étais-je retiré dans ma chambre pour goûter au sommeil du juste que les secousses recommençaient. En hâte j'éteignis ma lampe, par crainte d'incendie, et, à demi habillé je m'étendis sur ma couche. Ainsi dus-je faire durant plusieurs jours afin de pouvoir, le cas échéant, sortir en costume convenable. Cependant les chocs devenant peu à peu plus légers et moins nombreux, je risquai un soir de m'endormir en tenue de nuit. Hélas ! Je n'étais pas couché depuis deux heures que les angoissants craquements se firent entendre à nouveau et il fallut longtemps pour que, la fatigue l'emportant sur mon anxiété, je pusse prendre un peu de repos. Or mon réveil matin, qui ignorait mon insomnie, se mit à sonner à l'heure coutumière. — « Carillonne, mon ami ; maintenant que le jour va poindre, je n'ai plus peur et vais dormir en paix ! ». Mais, à peine ai-je commencé ma journée par cette bonne résolution que la valse reprend. En un clin d'oeil je suis hors du lit, dans le couloir, sur le chemin de la sortie : en trois secondes tout avait cessé.
    Le préfet Apostolique n'avait pas bronché. — « Mon cher, me dit-il dans la journée avec un malicieux sourire, vous avez fait plus de bruit ce matin que le tremblement de terre ! ».
    Cependant si à Kalimpong nous sortions indemnes de ces graves conjonctures, qu'en était-il des environs ? A l'angoisse de notre incertitude devait succéder jour par jour la consternation causée par les nouvelles. Patna, Bettiah, Monghyr et autres villes au pied des Himalaya n'étaient plus que des amas de ruines ; les campagnes, inondées de boues sulfureuses, n'offraient sur d'immenses étendues qu'un spectacle de lugubre désolation ; les richesses de provinces entières étaient anéanties. Pendant plusieurs jours une multitude de cadavres furent jetés dans le Gange, qui devint un fleuve de chair humaine. Plus près de nous, Khatmandu, capitale du Népal, était rendue méconnaissable et avec elle les grandes agglomérations du royaume. Gangtok, capitale du Sikkim, toujours fermée à l'apostolat, était ravagée dans ses palais et ses écoles ; des nombreuses lamaseries du royaume, pas une ne restait debout, et les lamas erraient sur les chemins, extorquant des aumônes sous la menace des pires calamités.
    D'après les nouvelles reçues des postes de la mission, il n'y a pas eu de victimes parmi nos chrétiens, mais une école de village a été détruite, le clocher de Pedong a été ébranlé, l'église de Mariabasti est devenue hors d'usage. Evidemment, envisagées dans l'ensemble d'une si grande catastrophe, ces pertes semblent modiques ; mais, pour une petite mission dotée seulement de trois églises, elles sont considérables, et, d'un point de vue humain, l'avenir serait sombre et presque décourageant. Cependant telle n'est pas l'opinion de notre Préfet Apostolique : — « Demeurons en paix, dit-il, et conservons notre joie : quand l'Eglise du Sikkim aura gravi son calvaire, elle attirera tout à soi ! ».

    M. QUÉGUINER,
    Missionnaire du Sikkim.

    1934/65-69
    65-69
    Inde
    1934
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