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Un souvenir des grandes persécutions

Cambodge La mission actuelle du Cambodge est formée d'une partie de la Cochinchine et du royaume de Cambodge, qui autrefois ne formaient qu'un seul Vicariat apostolique. C'est dans la partie de la Cochinchine, qui appartient à la mission du Cambodge, que se sont passés les faits, dont M. Gazi-gnol nous donne le très intéressant récit. Un souvenir des grandes persécutions PAR M. GAZIGNOL. Missionnaire Apostolique.
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    Cambodge

    La mission actuelle du Cambodge est formée d'une partie de la Cochinchine et du royaume de Cambodge, qui autrefois ne formaient qu'un seul Vicariat apostolique.
    C'est dans la partie de la Cochinchine, qui appartient à la mission du Cambodge, que se sont passés les faits, dont M. Gazi-gnol nous donne le très intéressant récit.

    Un souvenir des grandes persécutions
    PAR M. GAZIGNOL.

    Missionnaire Apostolique.

    Nous venons d'apprendre la mort du P. Pernot et en priant pour lui, dans le village même qu'il habita, je me suis souvenu de quelques faits, que vos Annales consentiront peut-être à enregistrer.
    Le P. Pernot arriva à Cu-lao-giêng vers l'année 1855. La Cochinchine était alors en pleine persécution, aussi le jeune missionnaire ne pouvait-il exercer le ministère apostolique au grand jour ; il fut obligé de se cacher pendant cinq ou six ans dans la maison du chef de la chrétienté, nommé Emmanuel Lê-van-Phung, homme de caractère ferme et d'un zèle vraiment apostolique, instruisant les grands et les petits, ramenant à Dieu les âmes égarées, leur procurant les secours de la religion en les conduisant au missionnaire, particulièrement lorsque leur fin dernière approchait. C'est à côté de cet homme qui devait plus tard recueillir la palme du martyre, que le P. Pernot vécut tout le temps qu'il resta dans la chrétienté de Dau-nuoc (Cu-lao-giêng).
    Dans sa cachette, le missionnaire employait son temps à l'étude de la langue, à la prière, à l'administration des sacrements que les chrétiens venaient lui demander en secret.
    Parfois il entendait, sans y prendre part, les processions que les fidèles organisaient pendant la nuit, tenant chacun une torche à la main et chantant leurs prières.
    De telles processions auraient pu paraître imprudentes à cause de la persécution, mais elles étaient ordonnées avec précaution par Emmanuel Phung qui s'assurait auparavant, au moyen de quelques ligatures, de la surdité et de la cécité du chef de canton et de quelques notables du village. Malgré les précautions prises, la présence du prêtre européen à Cu-lao- gieng fut connue au bout de quelques mois, et voici comment :
    Deux frères païens avaient entendu chuchoter qu'un missionnaire résidait chez Lê-van-Phung. Ils se firent miroiter l'un à l'autre la forte prime promise par le gouvernement annamite à quiconque ferait saisir un chef de religion Européen. Aussitôt ils se mirent aux écoutes ; ils ne tardèrent pas à se convaincre que le P. Dinh (nom annamite du P. Pernot) se trouvait dans la maison du chef de la chrétienté. Il ne restait plus qu'à s'en assurer et aller immédiatement faire la dénonciation au gouverneur de la province. Pendant plusieurs jours ils se tinrent en embuscade autour de la demeure suspectée, sans rien apercevoir ; enfin ils prirent le parti de faire la surveillance durant les premières veilles de la nuit, persuadés que le missionnaire devait sortir quelquefois pour respirer un air plus sain. En effet, un soir, par un temps clair, entre 7 et 8 heures, perchés sur un manguier, derrière la maison de Lê-van-Phung, ils aperçurent un homme qui n'avait nullement la tournure d'un annamite ; c'était le P. Pernot sorti de sa retraite, et ne soupçonnant pas qu'il était guetté par l'ennemi. Dès qu'il fut rentré, les deux compères descendant de l'arbre, revinrent chez eux, contents de leur découverte. Le lendemain ou le surlendemain ils se dirigèrent vers Chau-doc, chef-lieu de la province, où ils furent admis auprès du gouverneur.
    — Grand mandarin, lui dirent-ils, après les prostrations d'usage, nous sommes deux frères du village de Tân-duc, île de Cu-lao-giêng, nous venons pour vous déclarer qu'un Européen, maître de la religion de Jésus, se trouve dans notre village, réfugié chez Lê-van-Phung, chef de chrétienté. Suivant les ordres du roi nous vous le dénonçons, mais si vous voulez le saisir nous vous prions de ne pas envoyer à cet effet le sous-préfet de la circonscription.
    Ces deux misérables étaient bien au courant, ils savaient que ce sous-préfet n'arrêterait ni le missionnaire, ni Emmanuel Phung, ni aucun chrétien. En effet, il y avait déjà eu plusieurs dénonciations contre Phung et le groupe de chrétiens réunis autour de lui. Phung avait eu connaissance de ces faits, et pour parer à tout événement il s'était mis au mieux avec le sous-préfet préposé à la recherche des infractions qui survenaient dans les divers villages de la circonscription.
    Ce magistrat fut plusieurs fois requis par le gouverneur pour aller examiner si à Cu-lao-giêng il y avait des chrétiens et si Lê-van-Phung cachait des maîtres de la religion. Toutes les fois que ce fonctionnaire devait aller faire des perquisitions de ce côté, il avait soin de faire prévenir le chef de la chrétienté de tout bien ranger dans sa maison pour qu'aucun signe de religion n'apparût à ses yeux.
    Phung n'avait garde de dédaigner l'avis, et à son arrivée le sous-préfet ne découvrait point d'objets religieux ; du reste il ne faisait aucune investigation. Un bon repas et quelques ligatures, remises au bienveillant inquisiteur avant son départ, étaient la meilleure preuve qu'à Cu-lao-giêng il n'existait rien de contraire aux lois du royaume.
    Le sous-préfet revenait ensuite à Chau-doc rendre compte de sa visite, affirmant qu'il n'avait rien trouvé d'insolite. Ce n'était donc pas sans raisons que les deux traîtres disaient au gouverneur que, s'il voulait arrêter le missionnaire Européen, il ne fallait pas en charger le sous-préfet. Le gouverneur fit alors appeler le chef de la milice, et lui ordonna de faire préparer une vingtaine de barques montées par des soldats, afin d'aller opérer une prise importante dans l'île de Cu-lao-giêng. Comme parmi les Annamites il n'y a guère de secret, Emmanuel Phung ne tarda pas à être instruit des ordres donnés par le grand mandarin de la province ; malheureusement il accueillit cette nouvelle avec la plus parfaite incrédulité, n'ayant pas reçu d'avertissement de la part de son sous-préfet. On ne lui avait pas expliqué que les nouveaux ordres avaient été donnés au chef de la milice. Aussi engageait-il à la confiance ceux qui le pressaient de prendre des mesures qu'il considérait, lui, comme pusillanimes.
    — Soyez rassurés, leur répétait-il, je serai prévenu à temps par notre sous-préfet.
    Les notables n'étaient pas du même avis que leur chef. Pendant ce temps les barques de Chau-doc descendaient le fleuve et, arrivées à la hauteur du marché de Cho-thu, situé à six kilomètres de la maison habitée par le P. Pernot, elles ralentirent leur marche pour n'arriver qu'à la nuit bien close. Douze cents mètres environ au-dessous du marché, il y avait une chrétienté, qui existe encore, dont les notables avaient eu connaissance des ordres donnés par le gouverneur ; ils se tenaient aux aguets. Voyant le grand nombre de barques montées par des satellites, ils n'eurent aucun doute que ce ne fût pour arrêter le missionnaire, Emmanuel Phung et les chrétiens de Dau-nuoc. Aussitôt, le nommé Phan-van-Vinh part pour aller avertir Phung de ce qui se passait. Le messager trouva les notables chrétiens encore réunis dans la maison du futur martyr et leur raconta ce qu'il avait vu. Celui-ci doutait encore, tant il était sûr de son sous-préfet qui lui avait certifié de ne rien craindre pendant tout le temps qu'il serait en fonction ; mais il fallut bientôt se rendre à l'évidence.
    Pendant la course de Phan-van-Vinh, la nuit était venue et les barques armées s'étaient rapprochées. De la maison de Phung on commençait à distinguer le bruit des rames ; il n'y avait plus de temps à perdre. Le P. Pernot quitta immédiatement son asile, guidé par un notable, Gabriel-biên-Vi, qui le conduisit à travers la brousse dans une cachette difficile à découvrir pendant la nuit.
    Avant de quitter la maison d'Emmanuel Phung, le P. Pernot avait eu soin de recommander à un prêtre indigène, Pierre Qui qui était avec lui depuis une dizaine de jours, de sortir immédiatement et de se mettre à l'abri des ennemis. Le prêtre, se liant à sa nationalité, croyait pouvoir s'évader à temps, sans être reconnu, aussi répondit-il doucement :
    — Père, sauvez-vous ; pour moi j'ai encore le temps de me tirer facilement d'affaire.
    A peine quelques instants s'étaient-ils écoulés depuis l'éloignement de l'Européen, que mandarin et satellites firent irruption, cernant la maison de Lê-van-Phung pour que personne ne plût sauver.
    Puis le mandarin se présente et demande Lê-van-Phung.
    — C'est moi, répond celui-ci.
    — Où est le prêtre Européen, chef de la religion de Jésus?
    — Il n'y en a pas chez moi.
    — Sans doute il ne s'y trouve peut-être plus, mais où est-il passé? Je sais que tu le caches.
    — Mandarin, vous avez de nombreux soldats, cherchez dans toute ma maison, vous ne trouverez pas d'Européen.
    — Où est donc le maître de la religion, te dis-je, reprend le mandarin furieux ?
    Le prêtre indigène, Pierre Qui, qui n'avait pas eu le temps de se sauver, se présente et dit :
    — C'est moi, le maître de la religion.
    — Non, ce n'est pas toi, dit le mandarin en colère. Livrez-moi de suite le prêtre Européen qui a été dénoncé.
    — Il n'y a point de prêtre Européen ici, reprend Pierre Qui, c'est moi qui suis maître de la religion, je me fais gloire de l'enseigner à qui veut l'entendre.
    Des perquisitions furent faites sans le moindre résultat, tous les objets appartenant au P. Pernot avaient été enlevés en un clin d'oeil. Le mandarin, rouge de colère, ordonna de garrotter Emmanuel Phung, le prêtre Pierre Qui et trente-deux chrétiens qui se trouvaient chez Lê-van-Phung ou qui demeuraient près de chez lui. Parmi eux, les uns eurent les mains liées derrière le dos, les autres furent mis à la cangue et conduits avec leurs chefs à Chau-doc. Ceci se passait le 7 janvier 1859.
    Les notables de Dau-nuoc jugèrent qu'après une pareille alerte, le prêtre européen ne pouvait plus demeurer dans leur chrétienté, et ils résolurent de le conduire au village de Ben-dinh, éloigné d'environ 25 kilomètres.
    Mais les chrétiens de cette station, prévenus de ce projet, ne voulurent pas donner asile au proscrit. Seule, une femme courageuse, Anna Nguyen-thi-Thoa, dit à son mari :
    « Ne crains rien, recevons le Père chez nous ».
    Celui-ci, quoique bon chrétien, refusa, énumérant les fâcheuses conséquences qui adviendraient si le missionnaire était découvert chez eux. Malgré les instances d'Anna Thoa, le P. Pernot ne put trouver un refuge dans cette maison sur laquelle avait compté les notables de Dau-nuoc. Les deux époux convinrent cependant d'arranger pour le persécuté un modeste abri dans un bosquet de bambous, à lune toute petite distance de leur habitation, ce qui serait moins compromettant. Tous les jours Anna Nguyen-thi-Thoa, sans nulle crainte pour elle, allait porter ses repas au prêtre, et à la nuit tombante revenait lui préparer la moustiquaire.
    Le P. Pernot resta pendant trois jours dans cet asile, puis il dut s'éloigner, car les perquisitions devenaient de plus en plus actives dans les environs. Les mandarins de Chau-doc ne pouvaient se résoudre à lâcher une proie qui leur avait échappé à Cu-lao-giêng.
    Les chrétiens préparèrent donc une barque qu'ils chargèrent de feuilles, ayant soin de pratiquer au milieu de la meule un grand trou dans lequel le Père pût s'enfoncer comme dans une niche. C'est ainsi que le missionnaire fut conduit à Cai-nhum. Cependant le prêtre annamite, Pierre Qui, Emmanuel Phung et les trente-deux chrétiens arrêtés à Cu-lao-giêng, avaient été conduits à Chau-doc et jetés en prison. Le lendemain ou le surlendemain l'interrogatoire commença et le rotin se mit à fonctionner. Vingt-et-un eurent le malheur de céder à la violence des tourments et d'apostasier extérieurement, car en réalité ils demeurèrent attachés à leur foi ; ils furent renvoyés chez eux ; neuf plus courageux et plus fermes furent exilés à perpétuité.
    Quant à Pierre Qui et à Emmanuel Phung, ils ne furent pas interrogés tout d'abord, les mandarins comprenant que les deux chefs n'abjureraient pas. Néanmoins leur tour ne tarda pas à venir. Dans les divers interrogatoires qu'ils eurent à subir, ils restèrent inébranlables, faisant l'admiration des mandarins et de tous ceux qui les entendaient répondre. La torture leur fut épargnée, grâce au service qu'Emmanuel Phung avait rendu au grand mandarin en guérissant son fils d'une grave maladie. Par reconnaissance, ce mandarin voulait sauver le médecin de son fils, mais il ne le pouvait que si le prisonnier abjurait, du moins extérieurement.
    — Voyons, mon frère, lui dit-il un jour, dites que vous abandonnez la religion et je vous délivrerai ; au sortir de la prison vous agirez comme vous voudrez, vous vous ferez chrétien de nouveau si vous y tenez.
    — Je vous remercie de l'intérêt que vous me portez, répondit le confesseur de la Foi, mais je ne puis proférer les paroles que vous me demandez.
    — Comment, vous ! Un homme si intelligent, si bon, si sage, vous ne le seriez pas assez pour vous sauver, lorsqu'il vous est si facile de le faire ? Allons ! Dites un mot qui me permette de vous renvoyer chez vous, au milieu de votre famille.
    — Merci, grand mandarin, je ne puis dire un seul mot pour cela ; j'adore Dieu et je veux conserver ma foi ».
    Comme le saint vieillard Eléazar l'intrépide confesseur préféra la mort à un simulacre d'apostasie.
    Pierre Qui et Emmanuel Phung restèrent en prison jusqu'au 31 juillet 1859, jour de leur martyre. Le premier fut condamné à être décapité, comme maître de la religion perverse de Jésus; le second à être étranglé, comme coupable d'avoir donné asile à un chef de religion européen.
    Pierre Qui et Emmanuel Phung ont été déclarés vénérables par Léon XIII, le 13 février 1879.
    Le P. Pernot était rentré en France, en 1860, comme directeur au Séminaire des Missions Etrangères.
    Et que devinrent les deux frères, dénonciateurs du P. Perno et du vénérable martyr, Emmanuel Phung ? Quelques jours après les arrestations de Dau-nuoc, ils se présentèrent au grand mandarin de Chau-doc pour réclamer la prime des traîtres.
    — Comment, leur répondit celui-ci, vous m'avez dénoncé un prêtre européen et on ne le trouve nulle part.
    — Grand mandarin, permettez-nous alors de vous demander la prime promise pour le prêtre indigène que vous avez saisi grâce à notre dénonciation.
    — Sortez d'ici et au plus vite, répond le gouverneur, et estimez-vous heureux de ne pas recevoir des coups de rotin.
    Les deux misérables rentrèrent chez eux tout confus, et dès lors ils commencèrent à errer dans la Cochinchine, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre. Quelques années plus tard on entendit dire, à Cu-lao-giêng, que l'aîné des deux frères, nommé Tran-van-Mieu, avait été dévoré par un tigre ; on ne l'a plus revu. Le cadet, Tran-van-Nen, revint au pays en 1870, onze ans après son exploit. Il se présenta chez un notable de la chrétienté, le priant de l'accompagner chez le fils aîné du Vénérable Phung à qui il demanda pardon d'avoir livré son père ; de plus il voulut être présenté au missionnaire qui était alors le P. Leray.

    MAI JUIN 1904. — N° 39.

    — Père, dit Tran-van-Nen, je me prosterne devant vous, j'ai été un idiot ; j'ai voulu liver le P. Dinh (le Père Pernot) je suis cause que Lê-van-Phung a été mis à mort avec un prêtre annamite, permettez-moi, en réparation de ma faute, d'offrir à l'église une parcelle de mon terrain. Je demande que vous, Père, les enfants de Lê-van-Phung et les chrétiens me pardonnent.
    La donation du terrain n'était pas nécessaire pour que le coupable obtint un généreux pardon ; tous auraient préféré la conversion au christianisme de cette âme plongée dans les ténèbres, mais cette consolation ne fut pas donnée à ceux qui la demandaient en échange du terrain. Nen est resté païen et toujours errant. De loin en loin il retourne à Cu-lao-giêng, sans y faire un long séjour ; il manque rarement d'aller voir le missionnaire qui dessert la paroisse, mais il ne consent pas à se faire chrétien.

    1904/154-161
    154-161
    Vietnam
    1904
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