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Un singulier Pèlerin

EN HINDOUSTAN UN SINGULIER PÈLERIN
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    EN HINDOUSTAN

    UN SINGULIER PÈLERIN

    Par une claire matinée de novembre, alertes, nous descendions la pente abrupte d'un des avant-monts de l'Himalaya. Spectacle saisissant : devant nous, le Kintchindjinga, radieux sous les feux du soleil levant, semblait ne plus appartenir à la terre avec ses 8.500 mètres d'altitude, et, à nos pieds, la rivière Tista se frayait un passage à travers une gorge profonde et sinueuse à quelque 12 ou 1300 mètres au-dessous de nous. Dans la pénombre de la vallée, on devinait les grands arbres de la forêt tropicale. Mais ce matin-là, ce qui rendait nos pas plus légers, c'était la pensée que nous allions pénétrer dans une terre absolument vierge au point de vue de l'action missionnaire, le petit royaume de Sikkim.
    Le chemin était un étroit raccourci rejoignant, au fond de la vallée, la route de Gangtok, capitale du Sikkim. Comme tous les sentiers de l'Himalaya, peu soucieux de la raideur des pentes, il avait tendance à se rapprocher toujours le plus possible de la ligne droite. Gare aux jarrets des deux jeunes missionnaires ! Gare aussi aux brusques contacts avec le sol himalayen ! Quoi qu'il en soit des difficultés de la route, nous venions enfin de parvenir au fond de la gorge, lorsque notre attention fut soudainement attirée par la vue d'un homme à attitude plutôt étrange.
    C'était un Thibétain. Il remontait lentement le cours du torrent dont le lit desséché servait de route à cet endroit et, tout en avançant, il se baissait de loin en loin pour saisir quelques-uns des innombrables cailloux jonchant le sol et il les rejetait ensuite de côté. « Drôle de façon de faire les journées de prestation ! » remarqua tout haut mon confrère. Cet homme était suivi à quelque distance par un autre, mais ce dernier portait le costume des lamas (religieux bouddhistes thibétains) et un tablier de cuir ; de plus il avait, fixée à chaque main, une planchette d'un centimètre d'épaisseur. Intrigués par l'action apparemment inutile du premier des deux personnages, nous n'avions d'abord pas remarqué l'arrivée du second. Il était à notre hauteur quand nous l'aperçûmes nous regardant avec ce sourire indéfinissable si particulier aux ascètes lamaïstes.
    Bientôt nous le voyons porter vivement les deux mains au-dessus de la tête en faisant claquer ses planchettes : « Magistrale façon de saluer », dis-je à mon confrère étonné comme moi, « Salam mon vieux va doucement ! », ajoutai-je selon la coutume du pays. Nous n'avions pas plutôt tourné le dos que nous entendions un bruit de chute accompagné d'un froufrou de vêtements : nous nous retournons, notre lama était étendu de tout son long sur les cailloux de la rivière. Lentement il se relève, et comme animé d'un mouvement automatique, il renouvelle son premier geste...
    Je compris aussitôt de quoi il s'agissait. Le lama était un pèlerin se rendant à Gaya, lieu situé sur la rive du Gange et qui est vénéré comme étant celui où Bouddha aurait eu son illumination. Poussé par la soif d'acquérir de plus nombreux mérites, il n'hésitait pas à parcourir la distance qui sépare le Gange des plateaux thibétains, en mesurant de son corps toute la route entre ces deux points. Quant au « cantonnier » bénévole, il participait lui aussi aux mérites du pèlerinage en écartant du chemin ce qui aurait pu devenir un obstacle à de pareilles évolutions. « Et dire que ces gens-là sont capables de faire cela pour leur religion ! », conclut mon confrère saisi d'émotion.
    Je devais retrouver le lendemain mon vertueux lama. Un Chinois qui tenait un débit de thé au bord de la route l'avait supplié de daigner se reposer au moins un jour sous son toit : cette bonne action, pensait-il, serait une source de bénédictions pour son petit commerce. Un jeune novice avait été envoyé de la lamaserie voisine pour pourvoir aux besoins du pèlerin. Quant à lui-même, accroupi dans l'attitude de la méditation bouddhique, il devait passer la journée à tapoter avec une baguette sur un crâne placé devant lui ; c'est du moins ce que me révéla un regard indiscret jeté à travers les planches mal jointes de la cloison. Par ailleurs, notre ascète ne semblait pas avoir une table trop dépourvue, l'aubergiste ayant à coeur de soigner royalement un hôte si plein de mérites : le jeune disciple, en un continuel va-et-vient, apportait tantôt une cruche de thé beurré, tantôt un bol de nouilles assaisonnées au piment, tantôt quelqu'autre friandise non moins substantielle ; le lama absorbait le tout, sans interrompre pour autant le cours de ses méditations : « Vanité des vanités, se disait-il sans doute, équivalemment à la suite de l'auteur de l'Ecclésiaste tout n'est que vanité ».
    Un pareil attrait pour la mortification, un tel souci de détachement, n'est-ce pas déjà du christianisme ? Où du moins ne serait-ce pas une des meilleures préparations à recevoir le message évangélique ? Hélas ! Cest bien le cas de répéter ici que les apparences sont souvent trompeuses. En fait, il y e un abîme entre la conception du détachement bouddhiste et celle du détachement chrétien.
    La religion chrétienne, parce que religion divine, porte en elle cette marque de le vérité qui est un parfait équilibre. A l'homme à la fois âme et corps, elle prêche une doctrine tant réaliste que spirituelle ; si elle enseigne au chrétien la vanité des choses de ce monde, ce n'est pas pour le pousser à rejeter les bienfaits de la création, mais pour lui apprendre à les apprécier d'après leur valeur relative. Tout au plus invite-t-elle parfois l'âme choisie à sacrifier des biens d'ordre inférieur pour se donner plus pleinement à la recherche d'autres biens d'ordre supérieur.
    Rien de tel chez le bouddhiste. Il n'est question pour lui ni de renoncement ni de sacrifice : ne croyant pas à l'existence réelle, des biens sensibles, il n'a pas à y renoncer, il tâche simplement d'être logique avec lui-même en leur accordant le moins d'attention possible. Quant à son ascèse, elle n'a d'autre but que de le dégager de la vaste illusion au milieu de laquelle il prétend se mouvoir. Ne doit-il pas aller jusqu'à se persuader que sa propre personnalité n'est, elle aussi, qu'une simple illusion ! ! !

    Comme nous voilà loin du réalisme chrétien !

    Gaston GRATUZE,

    Ancien missionnaire du Sikkim (Thibet sud), professeur au petit séminaire des M. E., à Beaupréau.

    1941/6-7b
    6-7b
    Inde
    1941
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