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Un séminaire sauvage

KOUY TCHEOU Un séminaire sauvage LETTRE DE M. THIRION Missionnaire apostolique
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    KOUY TCHEOU

    Un séminaire sauvage

    LETTRE DE M. THIRION
    Missionnaire apostolique

    IL y a tantôt trente ans, M. Aubry premier missionnaire à Hin-y était invité à descendre à la sous-préfecture de Tse-hen : les indigènes Dioï, dont ce pays est exclusivement peuplé, voulaient adorer le Seigneur du ciel. Heureux de cet événement tant désiré, le missionnaire se rend à Tse-hen où les habitants de Yang-tsin et d'autres villages l'attendent ; ils tuent un buf en son honneur, et après le repas copieusement arrosé de vin du pays, ils s'inscrivent comme adorateurs. Le village de Yang-tsin dont Dieu s'est servi pour amorcer toute la contrée avait des vues bien matérielles et ne persévéra guère : mais le grain de la doctrine semé cette première fois leva et se multiplia rapidement, et M. Aubry étant mort peu après, M. Alphonse Schotter, le véritable apôtre des Dioï comptait, après quelques années, plus de trois cents villages inscrits. Ce que ce bon Père a souffert, sa patience et sa confiance en Dieu ne sont connus que de ses successeurs : mais si après quinze ans de courses continuelles, la doctrine sans cesse sur les lèvres, il put partager en huit son vaste district : si nous touchons presque au chiffre de mille villages d'adorateurs chrétiens Dioï, c'est, après Dieu, à ses mérites et à son inlassable zèle que nous le devons.
    A mon arrivée au Kouy-tcheou M. A Schotter me laissa le district de Tse-hen et alla à deux journées au nord s'installer à la sous-préfecture de Tchen-fong, ou plutôt y déposer sa bibliothèque, car il n'avait guère que ses livres comme mobilier ; puis il reprit ses courses apostoliques.
    Quand nous lui disions : « Qui trop embrasse, mal étreint », les yeux brillant de zèle il répondait : « Domini est terra ; tout le monde a droit à la doctrine. Si ces gens viennent à moi, comment les repousser ? Du reste les Dioï ne persévèreront que s'ils sont en nombre ». Il parlait par expérience, et de fait sans cesse opprimé par le Chinois conquérant, l'indigène ne subsiste que par son esprit de famille, et d'un caractère très mou il ne restera chrétien que s'il est en nombre.
    Mais, par contre, le cur est chez lui la faculté dominante, et c'est ce qui le retient à la Sainte Eglise. Grugé par le Chinois qu'il déteste, il se sent aimé du missionnaire et s'attache facilement à lui. Quand en 1887, j'arrivai à la ville de Tse-hen, tous ces visages réjouis et pleins de confiance, que je voyais autour de moi, m'eurent vite conquis. Après quelques jours de repos, balbutiant à peine la langue chinoise et sans savoir le moindre mot de Dioï, j'allai voir mon vicaire alors en visite. Avertis de mon arrivée, les habitants de plusieurs villages vinrent à mi-route à ma rencontre, musique en tête. Mauvais cavalier, je serais vingt fois roulé dans le ravin, si quatre chrétiens dévoués n'avaient tenu ferme mon jeune cheval mis hors de lui par cette assourdissante musique et par les salves de fusils et pétards. Au village, tous, du plus grand au plus petit, vinrent nie saluer, et toute la journée j'étais entouré et jugé par cent yeux scrutateurs cherchant à deviner si le nouveau Père était, oui ou non, bon comme les anciens.
    Pourtant j'aperçus vite un obstacle qu'il fallait renverser : les femmes ne venaient pas vers nous. Tandis que l'homme a ici beaucoup de temps libre qu'il emploie à bavarder, la femme indigène ne s'octroie guère de repos : après les travaux des champs, rentrée à la nuit elle doit préparer le repas, piler le riz du lendemain, filer, tisser et faire bien d'autres travaux. Aussi à la prière et au catéchisme il n'y avait que des hommes. De plus les femmes tiennent aux superstitions, et leur influence dans la famille étant prépondérante, les enfants grandissent avec la foi de la mère, et la seconde génération devait être de nouveau païenne. Aussi nous concertant entre missionnaires voisins, je fondai une école de filles sous la direction d'une vierge chinoise d'abord, et peu à peu nous eûmes des vierges indigènes qui nous rendent beaucoup services.
    Les filles Dioï se montrèrent d'abord rebelles à toute idée d'étude : « Nous n'avons pas d'âme, me disaient-elles, nous ne sommes pas des hommes, prier est l'affaire des hommes, les livres ne nous apprendront pas à filer et à cultiver les champs ». La coquetterie fut notre auxiliaire : on vint apprendre à broder, à faire des souliers, à nuancer des papillons, à coudre de jolis plastrons pour tabliers, à préparer des turbans fleuris .. Peu à peu la doctrine prit place dans ces esprits si matériels, et avec elle nous fûmes témoins de changements admirables. De retour chez elles, les femmes se firent volontiers catéchistes, et aujourd'hui ne sont pas rares les villages où les femmes chantent les prières avec entrain, riant des hommes et des jeunes gens moins pieux ou moins instruits.

    L'école centrale de garçons à la préfecture est aussi pour beaucoup dans le florissant état des chrétientés actuelles. Chaque année les missionnaires Dioï y envoient le plus de jeunes gens possible, et si la nostalgie est chez eux le grand obstacle à une instruction solide, au moins ils y prennent la foi et l'habitude de la prière. Je me rappellerai toujours tel jeune homme de Ma-yn, qui, au retour de cette école, tomba gravement malade. Attristé à la pensée de laisser ses parents ignorants, il les appela et leur dit : « Père et mère, je m'en vais chez le Dieu du ciel auprès de notre Mère du ciel : si vous m'aimez, promettez-moi de demander le baptême quand le Père viendra, sinon, nous allons nous quitter pour toujours, je vais au ciel et vous irez chez le diable ». A la visite suivante, deux vieux époux en pleurs viennent se prosterner devant moi : « Père, baptisez-nous, nous voulons revoir notre fils, nous voulons aller au ciel. » Les voyant peu instruits, je voulais les remettre à l'année suivante, mais ils pleurèrent à genoux jusqu'à ce que je leur eusse promis de les baptiser le lendemain. Et le petit Yang A-kouen que son père, sorcier incorrigible, battait pour l'empêcher de prier : à mon arrivée, il courait sur la route au-devant de moi pour me dire où son père cachait les objets superstitieux. Il convertit sa mère qui mourut chrétiennement. Que de villages fervents grâce à ces, jeunes catéchistes de dix ou de vingt ans !
    L'indigène a pour ses enfants un vrai culte, il les gâte, mais ne sait pas les éduquer. Les missionnaires, dès leur arrivée en un nouveau village, attirent de suite les enfants pour leur montrer et distribuer, selon leur petit bagage de science, images et médailles. Et les parents d'abord craintifs de s'approcher en voyant la joie de leurs chéris. La doctrine enseignée alors aux petits entre plus facilement dans le cur des parents à demi conquis. Et s'il se trouve là quelque élève de notre école centrale, tous ses jeunes amis sont nos amis.
    Les écoles de village font aussi beaucoup de bien, mais outre qu'ayant trop à faire nous ne pouvons assez les visiter et surveiller, nous avons sous la main trop peu de catéchistes bien instruits : leur stock de doctrine est vite épuisé, et « tel père tel fils », d'où, à vrai dire, ce n'est qu'à la visite du missionnaire que les chrétiens acquièrent de nouvelles connaissances et partant une augmentation de foi et de zèle. Mais... chaque district compte cent et plus de villages présentant tous plus ou moins le même espoir, et ayant le même besoin de notre présence ; et quand on a, après un jour ou deux d'efforts, la joie de voir les tièdes réchauffés, les fervents mieux lancés, il faut à contrecur laisser cette station à la garde de la Providence pour aller recommencer cent fois le même travail en cent autres lieux. C'est pour obvier à ce sempiternel recommencement que l'an dernier, a été fondée à Hin-y l'école de catéchistes Dioï que le P. Aloys-Schotter forme à leurs futures fonctions.
    Si les catéchistes deviennent nombreux, chaque district aura vite doublé et triplé le nombre de six cents à mille chrétiens baptisés qu'il possède actuellement ; et chaque baptisé ayant droit à la réception des sacrements selon ses besoins, nouvelle difficulté « les enfants réclameront du pain, et personne ne sera là pour le leur distribuer ». Le zèle de Mgr Séguin y a pourvu, en décidant l'établissement d'un séminaire Dioï destiné à fournir les neuf cents villages Dioï chrétiens et leurs futurs imitateurs de prêtres de leur race, auxiliaires précieux en ces pays malsains où nos santés européennes sont vite ruinées. Chargé par lui de fonder cette oeuvre, je quittai en mars dernier, le cur bien gros, le district de Tse-hen où je me sentais si aimé, pour venir, à deux journées de marche, installer le séminaire à un kilomètre de la préfecture, sur un haut plateau dont le climat est plus favorable aux études.
    En me nommant à cette charge, Monseigneur me dit : « La Mission est pauvre et ne peut supporter les frais de votre école : débrouillez-vous, cher Père, à la garde de la Providence ». Je réunis donc quatorze enfants Dioï choisis et nous voici installés provisoirement à la garde de la Providence. Le voisinage n'est certes pas à dédaigner : la bienheureuse Agnès Tsao, martyre, habitait à quelques pas d'ici, l'emplacement de sa maison est mon but de promenade habituel ; les élèves en leurs petites infirmités vont d'eux-mêmes puiser l'eau qui coule tout auprès.
    A deux pas aussi, la tombe du P. Aubry, premier missionnaire des Dioï, et en face l'anfractuosité de rocher où dans les temps héroïques du Kouy-tcheou, nos évêques et missionnaires administraient les chrétiens au péril de leur vie.
    Mais notre Séminaire est encore instable ; grâce à la grande générosité d'un directeur du Séminaire des Missions Etrangères de Paris, une partie de notre subsistance annuelle est assurée, mais une partie seulement, et je voudrais pouvoir entretenir trente élèves : daignent les âmes charitables qui liront cette lettre, m'accorder l'aumône de leurs prières et s'il se peut d'une petite part de leur superflu ; les bras manquent et la moisson mure périt dans l'immense champ du Kouy-tcheou. Qui sauve une âme a beaucoup de mérite, qu'en est-il de celui qui forme un prêtre sauveur d'âmes ?
    Les séminaristes sont pleins d'ardeur au travail, assidus à la communion fréquente, et pas un ne manquera chaque lundi de communier pour tous lès Bienfaiteurs de la maison

    1912/100-102
    100-102
    Chine
    1912
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