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Un Royaume à évangéliser

Un Royaume à évangéliser C'est le « Royaume du Million d'Eléphants » et les provinces adjacentes, région au contour régulier, formant la partie nord de la colonie française du Laos et du vicariat apostolique de ce nom.
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    Un Royaume à évangéliser

    C'est le « Royaume du Million d'Eléphants » et les provinces adjacentes, région au contour régulier, formant la partie nord de la colonie française du Laos et du vicariat apostolique de ce nom.
    L'unité complexe de cet incomparable pays est assurée par le puissant Mékong, qui, sur un parcours de 1.200 kilomètres, engloutit les eaux de mille capricieuses rivières, alternativement presque à sec et alors mettant à nu leurs poussières et leurs pépites d'or, ou démesurément gonflées et envahissant leurs rives à des hauteurs et des distances insoupçonnées.
    Ces rivières sillonnent d'innombrables vallées, tantôt resserrées entre pics et mamelons revêtus d'une luxuriante végétation forestière, entrecoupée çà et là de rizières de montagnes et de champs de coton, de maïs ou de pavot, tantôt s'élargissant pour se couvrir de rizières de plaine et permettre aux villages de se grouper et de se stabiliser.
    C'est la Nam-Ta, dont les eaux fertilisent la riante et peuplée région de Bàn-Keun et de Pak-Ta, grenier du royaume de Luang-Prabang.
    La pittoresque Nam-Hou et la Nam-Seng, moins prétentieuse, mais si poétique !
    La Nam-Kha, qui s'éteint aux pieds du Phu-Si, mont sacré, en caressant de ses ondes assagies la trace du pied de Bouddha.
    La Nam-Ngum, la Nam-Nhiep et la Nam-Sane, déversant dans les plaines de la province de Vientiane les eaux du reposant Tranninh.
    Enfin la Nam-Kading, qui la limite au midi par son embouchure et son principal affluent orienté nord-sud.
    Heureux pays, que des eaux poissonneuses arrosent jusque dans ses plus reculés confins pour y nourrir sans peine une population toujours satisfaite de Laotiens et de Thai rouges ou noirs, de Lu et de Phu Theungs, de Yaos et, de Meos groupée dans les vallons, disséminée sur les plateaux ou accrochée aux flancs des montagnes.
    ORGANISATION. Chaque village ou hameau obéit à un chef responsable, à qui les instructions sont transmises par le Chef de canton ou Tasseng. Ce dernier relève du mandarin ou Chao-Muang, agent de l'Administrateur chef de province auprès de la population.
    Six provinces se partagent le Nord du Laos : Phongsaly et Huei-Sai aux frontières de Chine et de Birmanie ; Sam-Neua et Xieng-Khouang à l'Est, vers le Tonkin, et l'Annam ; Vientiane regardant vers le Sud ; au centre le pays du Million d'Eléphants, royaume à la fois et province la plus peuplée, la plus étendue, la plus attrayante et, sinon la plus riche, du moins la plus aristocratique.
    Chaque Administrateur chef groupe près de lui des services plus ou moins nombreux, suivant l'importance de sa province : administration, milice indigène, enseignement, service de santé et postes ; souvent aussi douanes, travaux publics, services vétérinaire et agricole.
    Le télégraphe atteint les principaux centres et bourgades intermédiaires. La T. S. F. fonctionne à Vientiane et Luang-Prabang. Des champs d'atterrissage permettent des communications rapides par avion entre les villes chefs-lieux et la capitale, avantage souvent apprécié pour l'évacuation des grands malades ou des blessés.
    Le Mékong, accessible aux chaloupes jusqu'à Vientiane, est remonté chaque semaine vers Luang-Prabang par un service régulier de pirogues à moteurs. De Luang-Prabang à Huei-Sai et Xieng-Sen, les pirogues à moteur du service administratif provincial assurent un voyage par quinzaine, mettant ainsi la capitale du Nord à 4 ou 5 jours de Bangkok, suivant le sens du voyage.
    Des essais de navigation par pirogue à moteur sur les affluents du Mékong, particulièrement sur la Nam-Hou, ont été couronnés de succès ; ils seront développés et permettront de s'enfoncer très avant vers l'intérieur à l'époque des hautes eaux. Par ailleurs des pistes cavalières, régulièrement entretenues, réunissent les principales localités où le voyageur trouve à chaque étape un agréable caravansérail pour l'accueillir, ainsi qu'un ravitaillement convenable.
    En tenant compte des routes coloniales en construction de Vinh à Luang-Prabang par Xieng-Khuang ou par Vientiane, la capitale du Nord reçoit des voyageurs et son courrier de quatre directions : du Nord par Hanoi et la Nam-Hou, de l'Est par la route de Vinh-Xieng-Khuang, du Sud par le Mékong ou la route Vientiane-Vang-Vieng, de l'Ouest par Bangkok, Xieng-Rai et Xieng-Sèn.

    RELIGION. Officiellement et théoriquement, les Laotiens sont bouddhistes dans les villes et les gros villages, bien que, par goût, ils soient restés pour la plupart animistes, adonnés au culte facile et familial des génies bons ou mauvais, sous la direction de nombreux sorciers.
    L'administration indigène, sous l'égide de la France, soucieuse de progrès religieux, a obtenu, à l'instar des nations voisines, Siam et Cambodge, l'unification de la discipline dans le personnel des pagodes et sa hiérarchisation.
    Pour assurer le progrès des études sacrées, des écoles de pali ont été ouvertes à Luang-Prabang et Vientiane. Dans cette dernière ville, en février 1932, sous la présidence du Résident Supérieur au Laos, devant une multitude recueillie de bonzes et de fidèles, une demoiselle, membre de l'Ecole française d'Extrême-Orient et grande propagandiste du bouddhisme, inaugura l'Institut des Hautes Etudes bouddhiques.
    Des subventions administratives accordées pour la construction ou la restauration de pagodes, des traitements consentis aux bonzes principaux, sous l'élégante rubrique de « Présent diplomatique », aideront à redonner aux disciples de Bouddha le goût de la science du Nirvàna et leur permettront de se décider en connaissance de cause sur le genre de « véhicule » le plus conforme à leurs propres désirs.
    Quelques semaines avant la manifestation de Vientiane, un Délégué apostolique bien connu se permit de demander au Résident Supérieur en cette ville pour quels motifs l'administration française avait fait porter son choix sur le bouddhisme plutôt que sur le catholicisme pour les populations encore ignorantes de l'une et l'autre religion. Un geste de bras, pouvant être interprété comme un signe d'impuissance ou de scepticisme, fut la seule réponse, réponse administrative.

    ETAT ACTUEL DE L'EVANGÉLISATION. Par bonheur une autre réponse a été donnée à la question de S. E. le Délégué Apostolique, et la religion de Notre Seigneur n'est pas totalement inconnue au Royaume du Million d'Eléphants.

    On rencontre partout des catholiques, français ou annamites, fonctionnaires, secrétaires, agents divers, miliciens, domestiques, heureux de recevoir la visite du missionnaire.
    Un groupement annamite assez nombreux est installé dans la ville de Luang-Prabang, pour lequel une église sera achevée et ouverte au culte lors des fêtes de Noël 1932, construite sur un terrain cédé à prix d'argent par la municipalité de la ville.
    Pourquoi faut-il qu'un terrible accident survenu au cours d'une fête nocturne sur le Mékong ait fait périr à la fois une douzaine de princes et princesses de sang royal le jour même de la signature du contrat de cession et qu'un incendie inexplicable ait dévoré en quelques heures le plus beau monument de la ville, le Commissariat Provincial, anéantissant des souvenirs et objets rares recueillis de longue date par le Commissaire de la Province, co-signataire du contrat !
    « Le démon se venge, écrivait l'actuel titulaire du poste de Vientiane, chargé de Luang-Prabang. C'est bon signe, il est battu d'avance ».
    Le point de départ de l'évangélisation sera encore pendant quelques années la province de Vientiane, obstinée jusqu à ce jour à tourner ses regards vers le sud.
    Un millier de chrétiens annamites et autant de laotiens y sont groupés en six centres principaux dont trois avec résidence de missionnaire.
    Vientiane a curé et vicaire ; 1.000 chrétiens environ, dont 800 au centre et 200 répartis dans les deux villages de Ban-Ilay à 27 km et de Ban-Lakha à 35 km., facilement accessibles grâce aux services automobiles journaliers qui vont jusqu'à Vang-Vieng, limite nord de la province de Vientiane. Une école de catéchistes y groupe 12 candidats.
    Paksane, grosse bourgade à l'embouchure de la Nam-Sane, point de départ de la route de Xieng-Khouang. Un missionnaire en résidence ; 300 chrétiens laotiens.
    Nong Boua, à 20 km au nord de Paksane ; 200 chrétiens laotiens.
    Kengsadoc, 500 chrétiens laotiens. Un missionnaire en résidence ; école presbytérale.
    ESPOIRS. Tel est le point de départ de la nouvelle mission dirigée actuellement par trois missionnaires et un prêtre annamite. Quels seront les succès réservés à l'apostolat futur ?
    Le Laotien, très religieux, s'accommode assez facilement des pratiques chrétiennes. Les principes de la morale naturelle, auxquels il reste profondément attaché malgré ses défaillances, trou- vent à ses yeux un surcroît de valeur après un exposé catéchistique succinct. Converti, il devient bon chrétien, souvent même zélé et alors remarquablement ingénieux pour faire valoir en les poétisant les principaux enseignements de sa foi nouvelle.
    Il achète volontiers et conserve les livres de religion, et les camelots protestants réussissent toujours à placer bon nombre de leurs ouvrages. Quelques catéchistes catholiques et le missionnaire dans ses déplacements Vientiane-Luang-Prabang ont pu faire agréer une petite brochure de propagande destinée aux Laotiens et un catéchisme complet. Les bonzes surtout sont avides de savoir, et il n'est pas douteux que, dans le nord comme dans le sud, il s'en trouve pour abandonner Bouddha et se faire les zélateurs de la vraie religion.
    Simplicité, patience, douceur, amour de la pauvreté et des humiliations, endurance, doivent être les vertus maîtresses de tout apôtre au Laos.
    La précipitation, l'esprit brouillon et dominateur, le parler haut, sont particulièrement abhorrés des gens de cette population naturellement douce et calme.
    Plus abordables et convertissables encore que les Laotiens seraient, au dire des administrateurs du Haut-Laos, les diverses races montagnardes, Khas, Phu Theungs et autres. Diverses superstitions ancestrales sont leur seule religion. Leur esprit d'ordre et d'amour du travail, leur sobriété, leur naïve simplicité, en feraient, semble-t-il, de faciles conquêtes du christianisme. L'exemple des races du versant est de la chaîne annamitique, évangélisées avec succès par les missionnaires du Thanh-Hoa, n'est-il pas une preuve suffisante ?
    Quant aux Annamites, bien que répandus un peu partout, ils ne semblent pas d'une conquête facile. Indésirables ou miséreux pour la plupart, ils n'ont qu'un but : posséder le plus rapidement possible un petit pécule pour rentrer dans leur pays ou bien fuir définitivement un châtiment mérité ou un créancier implacable.
    Les catholiques de cette nationalité se rencontrent sans doute partout, mais l'antipathie naturelle entre eux et les représentants des races autochtones leur fait perdre tout prestige religieux ; le missionnaire n'a point à compter sur eux, en règle générale, pour s'en faire des auxiliaires d'apostolat.
    Il lui faudra cependant, et c'est une des difficultés présentes, posséder les deux langues pour exercer son ministère. Cette science tournera, malgré tout et avant de longues années, à l'avantage de son action, quand, les routes achevées, l'immigration annamite aura pris pied dans les principaux centres de ce pays vraiment unique au monde, image certaine du Paradis terrestre pour les quelques privilégiés que la grâce du Bon Dieu y appellera.

    J. THIBAUT,
    Ancien Missionnaire du Laos.
    1932/263-268
    263-268
    France
    1932
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