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Un premier voyage sur les frontières de la Corée 2 (Suite et Fin)

MANDCHOURIE LETTRE DU P. VILLENEUVE Missionnaire apostolique Un premier voyage sur les frontières de la Corée
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    MANDCHOURIE

    LETTRE DU P. VILLENEUVE
    Missionnaire apostolique

    Un premier voyage sur les frontières de la Corée

    Nous voici arrivés dans le modeste oratoire acheté par nos catéchumènes. J'appelle oratoire cette pauvre maison cou verte en paille; elle n'en mérite pourtant pas le nom, cette petite cabane, située à l'extrémité de la ville, au pied d'une montagne abrupte!... Deo gratins! C'est apostolique. La moindre auberge serait plus confortable, mais nous serons chez nous et nous y serons bien. Reposons-nous un peu : nous avons fait 300 kilomètres.
    La Corée n'est pas loin de nous; plus tard nous pourrons serrer la main de nos confrères qui évangélisent cette terre fertile en moissons d'âmes. Si notre glorieuse voisine donne, chaque année, une belle gerbe de baptêmes, la Mandchourie semble vouloir l'imiter. Pour le dernier exercice 1896-1897, nous sommes heureux de compter 3,180 baptêmes d'adultes et plus de 7,000 d'enfants de païens in articula amortis; le nombre des catéchumènes dépasse 30,000. Dans ces montagnes, quelques centaines de païens ont demandé le catéchuménat. Ce petit troupeau que je venais visiter, je l'ai trouvé bien dispersé : le mandarin a jeté l'épouvante au milieu du bercail. Si, lors des arrestations, il y avait eu ici un pasteur, le troupeau aurait été rassuré.

    Après une nuit troublée par de bien tristes rêves, je célébrai la sainte messe dans notre nouveau Bethléem; une table, deux chandeliers chinois, trois images collées au mur de terre voilà notre autel et son ornementation. Mes deux élèves, un maître d'école et trois ou quatre catéchumènes, moins timides que les autres : voilà l'assistance. J'avais le coeur bien gros en commençant le saint sacrifice ; cependant lorsque j'offris la blanche hostie et le précieux sang pour ces pauvres âmes, je ressentis une joie indicible. Oui, Dieu est avec nous! Il permet que nous souffrions au commencement pour nous combler de joie dans la suite. O Jésus, que votre sang ne soit pas inutilement versé ! Touchez ces cours ; que bientôt la foule des convertis se prosterne et vous adore! Donnez-moi le courage et la force de tout tenter pour votre gloire.

    ***

    Après un modeste déjeuner, je me décide à aller chez le mandarin. C'est là une démarche difficile... A la grâce de Dieu! Les coeurs des hommes sont entre ses mains il peut en disposer comme il veut. Je me présente à la porte du mandarinat; elle s'ouvre toute grande, et je me trouve en face de notre persécuteur. On s'assied, on se dit de bonnes paroles, puis j'aborde le sujet : je demande la liberté immédiate d'un chrétien encore emprisonné. Le mandarin tombe des nues, cherche des faux-fuyants ; mais je le ramène toujours à la question. Après bien des pourparlers, le mandarin fait ôter les chitines à mon chrétien et lui rend la liberté. J'avais beau coup obtenu, ou plutôt Dieu avait tout obtenu. Après lui avoir adressé quelques remontrances, je quittai le mandarin civil pour faire visite au mandarin militaire. Celui-ci est plus aimable. Ayant habité jadis sur la frontière nord de la Mandchourie, il est fier de pouvoir me débiter quelques mots de russe. Je le félicite de connaître si bien une langue aussi difficile. Notez que je ne sais pas un mot de cette langue; mais on peut bien faire le savant pour faire plaisir à un Chinois. Je rentre enfin dans ma demeure, en remerciant Dieu d'avoir arrange des affaires qui me semblaient bien difficiles.

    Le but de mon voyage était atteint : j'avais pris possession de ces montagnes au nom de la sainte Eglise catholique: j'avais intimidé le mandarin et rendu courage à nos pauvres catéchumènes, hier encore païens, et, par conséquent, encore un peu faibles. Je leur promis qu'ils ne resteraient pas abandonnés, que Monseigneur ne manquerait pas de les faire instruire et de les protéger.
    Je passai encore trois jours à Toung-houa-hien ; les peureux reprirent courage. Quelques païens mémo vinrent me voir parler de la religion catholique, et se faire inscrire comme catéchumènes. Parmi ces derniers, je trouvai plusieurs étrangers, des Chinois, des Coréens, qui, ne pouvant plus vivre chez eux, s'étaient établis sur ces montagnes nouvellement défrichées. Les Coréens font le commerce, ouvrent auberge, etc. Leur caractère est plus franc que celui des Chinois ; aussi, dans l'avenir, le missionnaire aura sans doute plus de consolations avec eux. Déjà, trois familles coréennes se sont présentées au catéchuménat.
    J'ai bon espoir pour cette jeune chrétienté; mais, hélas! Tout y est à foncier. Les chrétiens, malgré leur pauvreté, ont acheté le modeste Bethléem qui m'abrite; et le seul néophyte aisé, celui que j'ai tiré des griffes du mandarin, supporte les frais de notre petit oratoire.
    De fait, le local est tout à fait insuffisant; il ne peut recevoir qu'une dizaine de personnes et doit servir de chapelle, de résidence, d'école, de cuisine. La pauvre cabane penche affreusement; les bases en sont minées; tôt ou tard, le dégel amènera certainement sa chute et alors, comme Jésus, le grand missionnaire, nous serons vraiment sans abri, sans un endroit oit reposer notre tète. Il nous faudrait clone acheter un terrain convenable pour y construire un oratoire et une résidence ; il nous faudrait encore deux écoles, et, pour les diriger, des maîtres et des maîtresses, qui venant de 300 kilomètres, se feront payer assez cher. Malheureusement, les finances de la Mission ne peuvent suffire à tout : la fondation de cinq ou six nouveaux districts, la formation de plusieurs autres ont absorbé le peu d'argent qui restait.
    Que deviendront ces montagnes? Les abandonnerons-nous au protestantisme et au paganisme? Non, certes. Le moment est venu de planter ici le drapeau de notre religion; attendre serait multiplier les difficultés pour I'avenir. Cependant, nous n'avons rien, humainement parlant. Les autres districts ont quelque chose; Mous, riels, absolument rien! Mais j'ai confiance en Dieu, j'ai confiance qu'Il nous fournira les moyens de faire entrer dans le bercail de sa sainte Eglise tous les païens et les protestants des montagnes de I'Est.
    1898/157-162
    157-162
    Chine
    1898
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