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Un premier voyage sur les frontières de la Corée 1

MANDCHOURIE LETTRE DU P. VILLENEUVE Missionnaire apostolique Un premier voyage sur les frontières de la Corée Moukden, 14 novembre 1897. Le 1er septembre, j'étais rentré à Moukden ; déjà mes six élèves étaient lancés avec entrain dans l'étude du second volume de leur théologie, quand S. G. Mgr Guillon nous fit stopper. Qu'y avait-il donc?
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    MANDCHOURIE

    LETTRE DU P. VILLENEUVE
    Missionnaire apostolique

    Un premier voyage sur les frontières de la Corée

    Moukden, 14 novembre 1897.
    Le 1er septembre, j'étais rentré à Moukden ; déjà mes six élèves étaient lancés avec entrain dans l'étude du second volume de leur théologie, quand S. G. Mgr Guillon nous fit stopper. Qu'y avait-il donc?
    Vous le savez sans doute déjà : un grand mouvement de conversions s'opère en: ce moment dans toute la Mandchourie. Beaucoup de païens demandent le pain de la divine parole, ce pain qui vivifie, mais ils n'ont personne pour le leur rompre. La moisson jaunit, mais les ouvriers manquent.
    Il y a deux ans à peine; plusieurs conversions se firent à Toung-houa-hien et à Haï-loung-tchen, deux villes situées à 600 lys de Moukden, sur les frontières de la Corée. Mgr le vicaire apostolique dépêcha tout d'abord un catéchiste pour diriger les nouveaux catéchumènes; mais bientôt surgirent es difficultés de la part du mandarin de Toung-houa-hier qui réussit à épouvanter le petit troupeau. Alors dernière- ment Sa Grandeur résolut de m'envoyer dans ces pays lointains, et voilà pourquoi j'ai der 'quitter nies élèves.
    Je serai' heureux de vous raconter mon premier voyage dans cette immense contrée montagneuse, et de vous parler un peu de nos chers Mandchoux de l'Est (I):

    (1) Cette lettre est adressée à M. Hinard, ancien missionnaire de. Mandchourie, directeur du séminaire des Missions-Etrangères.

    Nous partîmes de Moukden, le lundi 11 octobre, après nous être mis sous la protection des saints anges, dont je récitais l'office ce jour-là. O saints anges, gardez votre missionnaire; guidez ses pas vers ces âmes qui ont soif de la vérité, et ramenez-nous tous sains et saufs.
    La petite caravane partait joyeuse. Un soldat globule ouvrait la marche pour frayer le chemin; puis venait un théologien. J'étais solennellement installé dans une de ces voitures de louage où, pour s'asseoir, il faut croiser les jambes à la façon des tailleurs : ce système n'est pas du goût de tous les Européens ; pour moi, je m'y fais assez bien. En avant clone! Vive la gaieté toujours! D'ailleurs, qu'ai-je à redouter deux soldats armés de fusils mausers, me protège, fièrement montés sur leurs chevaux. Et Dieu n'a-t-il pas soin de ses missionnaires'?
    Nous traversons cette grande ville de Moukden, aux rues si malpropres, où s'agite, dans la fièvre du plus actif commerce, une population d'un million d'âmes. Ensuite, nous passons auprès d'une autre cité bien moins importante : on l'appelle la ville des « Ceintures Jaunes ». Les « Ceintures Jaunes » sont tous des exilés de haute lignée ; leur exil ne les empêche pas de posséder de grandes richesses. Leur ville est donc leur prison, prison bien douce où désireraient vivre les misérables qui fourmillent dans les rues de Moukden. Laissons les « Ceintures Jaunes » jouir de leur exil dans leurs magnifiques maisons, et hâtons-nous, car la route n'est pas des meilleures, et nous arriverons tard à l'auberge. Nous longeons le beau fleuve Rouge (Houng-Heu) qui coule à fleur de terre. Ce fleuve, comme les autres fleuves de la Mandchourie, est célèbre par ses inondations. Il a déjà couvert de cailloux et de sable une partie de la belle vallée qui s'ouvre devant nous : le pauvre laboureur doit lui abandonner, chaque année, quelques arpents de terre. Actuellement, l'eau est peu profonde.
    Enfin, voici le « fou-ling » ou tombeau impérial : il se trouve au milieu d'une grande forêt de sapins de toute beauté. Je n'ai jamais visité cet endroit enchanteur, mais ce n'est pas le moment de nous arrêter : nous ne sommes pas des touristes, nous allons à la recherche des âmes. Malheureusement, nous n'avançons pas aussi vite que nous le voudrions. La route ' devient de plus en plus difficile : un sentier, à peine assez large pour une voiture chinoise, est creusé dans le roc. En bas, le fleuve roule nonchalamment ses eaux; en face de nous, se dressent de superbes montagnes. Enfin, il faut nous arrêter. Il est nuit. Mes soldats devancent la caravane pour me chercher un gîte. O Providence! Cette nuit, nous dormirons sous un toit chrétien : nous avons découvert une auberge dont le maître s'est fait catholique, il y a quelques mois. J'entre; aussitôt, toute la famille vient me souhaiter la bienvenue; les enfants surtout manifestent leur joie. Jugez donc, c'est la première fois qu'ils voient un prêtre! Je louais, du fond de mon coeur, le Dieu de miséricorde qui nous avait donné la consolation de recevoir l'hospitalité dans cette famille. Plus loin, en effet, pas un chrétien : c'est le paganisme sur toute la route; et pourtant, nous n'avions fait que trente kilomètres sur les trois cents que nous avions à parcourir. Pour me reposer un peu, j'interrogeai les enfants sur le catéchisme; puis je liai conversation avec le « vieux » de la maison. Cependant, des païens, ayant appris mon arrivée, étaient accourus à l'auberge : ils m'écoutèrent avec attention. Peut-être, plus tard, quelques-uns d'entre eux se souviendront-ils de mon passage, et reconnaissant que les missionnaires ne sont pas des gens bien terribles, embrasseront-ils notre religion... Je passai une nuit excellente chez ce chrétien.
    Au point du jour, je voulus sortir : impossible! La pluie tombait. Enfin, le temps se met au beau; partons! Aujourd'hui, nous avons l'avantage d'avoir une route encore moins bonne que hier. En effet, notre chariot menace de verser à chaque instant; nous pataugeons dans l'eau, dans la boue. Monter par un chemin rocailleux et ardu, descendre dans des fondrières, remonter, redescendre : il y en a pour tous les goûts! Nous voici clans la montagne; jusqu'ici, les collines déboisées avaient un aspect un peu triste; mais, désormais, ce seront les bois, les pics, les torrents qui me rappelleront la France. Le soleil allait se coucher : tout autour de nous, des mamelons couronnés de vieux arbres que les derniers rayons du soleil doraient encore; le fleuve Rouge se perdait dans le lointain. Mon cocher guidait avec peine sa voiture au milieu des rochers, je descendis alors pour réciter le rosaire. Bientôt, nous arrivons dans une petite plaine. Voici une auberge : on consent à peine à nous recevoir. « L'auberge n'est pas aménagée, nous dit le propriétaire; on ne loge les voyageurs que pendant l'hiver. » Ce brave aubergiste disait vrai. Rien à manger, rien à boire, c'était le menu. Enfin, après quelques instants de discussion, nous nous entendîmes : on voulut bien me trouver quelques pommes de terre et des choux assaisonnés d'huile de pois. Quelle huile, mon Dieu! Je ne sais vraiment de quelle fabrique elle sortait; car, bien que l'huile de pois ait une odeur désagréable aux Européens, d'ordinaire, elle est cependant mangeable. Vive l'appétit ! Je mangeai quand même, bus un peu d'eau de la rivière voisine, et m'endormis, heureux de souffrir quelque chose pour le salut de nos chers Mandchoux.
    La troisième journée du voyage fut aussi pénible que les deux autres. Le froid commençait à se faire sentir; le vent soufflait avec fureur. Je fis, à pied, ce jour-là, une partie de la route. Ici, au moins, les Chinois n'ont pas déboisé les montagnes : la vigne sauvage pousse au milieu des arbres. J'ai grimpé moi-même sur un pic pour cueillir quelques grappes de raisin. Nous arrivons en pleine obscurité dans un village assez important, moins cependant que ceux de la plaine du Leao-toung.
    Mou-tsi (c'est le nom du village) a deux auberges convenables. Pour la première fois depuis notre départ de Moukden, nous pûmes goûter de la viande ; mes gens prirent des forces pour huit jours. Inutile de vous peindre la curiosité des Chinois : tous venaient me voir,' devant ma barbe, qui cependant ne mérite pas cet honneur; tous admiraient ma pipe en bois. « Mais elle ne brûle pas? Me demande-t-on. Il est curieux, ce bois d'Europe! Il ne brûle pas, quoiqu'on y fasse du feu dedans ! » Il faut savoir que toutes leurs pipes sont en cuivre; aussi les plus habiles disaient « Dans cette pipe en bois, il y a du cuivre pour protéger le bois. » Bref, toutes les questions et réflexions sont aussi naïves.
    « Dans le noble pays de France, y a-t-il des montagnes? Des rivières? Etc. ; dans le noble pays de France, cultive-t-on la terre? Etc. » Amon tour, je les interroge. Je croyais être le premier missionnaire à voyager dans des montagnes : j'appris bientôt que M. Ross, ministre protestant, m'avait devancé. Lui, le missionnaire de l'erreur, il a déjà affronté toutes ces fatigues! Il est bien temps que nous, missionnaires de la vérité, nous fassions connaître Jésus à' ces pauvres âmes et les arrachions au protestantisme !
    Après un sommeil réparateur, nous reprîmes notre route. C'est toujours le même panorama. Nous traversons une montagne très boisée où les arbres séculaires tombent de vétusté. Quand ils gênent la route, les Chinois emploient un moyen très expéditif pour s'en débarrasser : ils y mettent le feu, et les laissent brûler à leur aise. Toute une forêt est ainsi souvent incendiée; mais on n'y fait pas attention. Le Chinois ne pensé guère à l'avenir si le présent est Ion, cela lui suffit. J'ai vu pendant ce voyage un de ces incendies : là nuit, le spectacle est d'une lugubre beauté. « Quels barbares! » me disais-je. Ces belles forêts de chênes et de sapins, qui pourraient, plus tard, être une vraie richesse pour le pays, disparaissent, en deux ou trois jours, clans un immense brasier.
    L'avide Chinois sèmera un peu de sorgho au milieu des troncs d'arbres calcinés; les grandes pluies arriveront; on verra de petits torrents se former peu à peu, emportant au loin le peu de terre cultivable qui reste, et bientôt on n'aura qu'un mamelon dénudé. Les montagnes se déboisant ainsi, le prix du bois est très élevé, surtout à Moukden; il est à craindre de le voir augmenter d'année en année.
    Nous laissons quelque temps les montagnes pour nous enfoncer dans la petite plaine de, Ling-Kai. Là, nous trouverons des souvenirs. C'est d'abord le palais de Han-ouang, chef de la dynastie mandchoue. Ce palais, qui date de plus de deux cents ans, tombe en ruine : la rivière a déjà emporté une partie des murs. Plus loin, près du gros bourg de LingKai, se trouve un tombeau impérial (Ioung-ling) : ce tombeau est en pleine forêt vierge. Voici Lao-tcheng, la Vieille Ville, bien vieille en effet : les murs d'enceinte n'existent plus ; çà et là quelques habitations avec de grands jardins potagers, puis des ruines.
    La quatrième journée du voyage touche à sa fin : nous arrivons à un gros bourg appelé Sin-min-pou : on ne lui donne pas le nom de ville, quoiqu'il soit plus important que bien des villes chinoises : il nous fallut trois quarts d'heure pour arriver à l'extrémité de la rue principale, Le commerce est très actif à Sin-min-pou; à droite, à gauche, partout, vous ne voyez que marchands et acheteurs. Après bien des efforts pour traverser cette foule, nous trouvons une auberge : elle était tenue par des protestants. Nos irréconciliables ennemis sont ici depuis plusieurs années ; mais espérons que leur oeuvre ne sera pas de longue durée, qu'ils fermeront peu à peu leur salle de prêche, comme ils l'ont déjà fait dans beaucoup d'autres endroits où la religion catholique a triomphé. Certes, je serais trop téméraire de compter sur moi ; mais Dieu n'est-il pas avec nous? Marie, la Vierge Immaculée que les protestants ne veulent pas honorer, n'est-elle pas avec nous? O bonne Mère, nous, missionnaires catholiques, nous voulons vous faire aimer; nous voulons vous donner ces pauvres âmes qui ne vous connaissent pas encore ! O Marie, vous écraserez nos ennemis, vous détruirez l'hérésie sur le sol mandchou!
    Les ministres protestants, vaincus à peu près sur tous les points de notre mission, ont concentré leurs forces dans les montagnes de l'Est. Mais les conversions de ces païens au protestantisme ne sont pas sérieuses.
    Comme à Sin-min-pou, il y a plusieurs familles protes tantes et pas une seule catholique, tous me prenaient pour un ministre. On s'attroupait, on criait : « Un ministre! Un ministre! » J'étais rouge de colère. « Non, leur dis-je, je ne suis pas ministre; ne m'appelez pas ministre; vous m'in sultez! » Et mes braves gens de paraître tout étonnés. « Mais si, il est ministre protestant! S'il croit qu'on l'insulte, c'est qu'il ne comprend pas notre langue et n'a pas d'interprète. » J'allais répondre quand un Chinois se précipite pour me faire les révérences d'usage : « M. Ross se porte-t-il bien? » me demande-t-il. Décidément c'est trop fort : j'ai la touche d'un ministre protestant! Ce n'est guère flatteur. « Mais enfin, voyons, dis-je à ce protestant, M. Ross est ici depuis bientôt trente ans. Quand il est arrivé, il n'était déjà plus jeune! quel pourrait bien être son âge aujourd'hui? Plus de soixante ans. Eh bien, si M. Ross a soixante ans, moi, qui n'en ai que vingt-six, je ne puis pas être ce monsieur-là. » Et tout le monde de rire aux éclats. Ce fut fini; on me laissa tranquille.
    Cependant mes hommes expliquèrent que je n'étais pas Anglais, que ma patrie était le noble royaume de France, que j'étais un missionnaire de la religion catholique, etc., etc. Le maître d'auberge en parut un peu gêné.
    Le lendemain, nous partons de grand matin. Nous suivons une vallée étroite, bordée de rochers : nous y remarquons un grand nombre de ruches à miel. La route change peu à peu d'aspect; bientôt, c'est la plaine peu étendue, mais assez riche, arrosée par une jolie rivière. Après l'avoir franchie, nous arrivons dans une auberge à San-keu-iu-chou (aux trois ormes). Le propriétaire, vieux fumeur d'opium, qui n'a plus que les os et la peau, en remontrerait par son caquet à beau coup de perroquets. Nous faisons cependant bon ménage, et nous nous séparons bons amis.

    La sixième journée du voyage commençait : comme les jours précédents, nous allàmes par monts et par vaux. La rencontre d'un cortège assez bizarre nous égaya fort : une quinzaine de Chinois conduisaient au parc de .Moukden huit beaux cerfs, capturés dans la forêt de Toung-houa-hien. Il y avait deux hommes pour chaque cerf, tous deux entourés des cordes qui maintenaient l'animal : l'un, non loin du museau, l'autre tout près des pattes de derrière. Le pauvre animal n'a plus de chance de recouvrer sa liberté : il se voit obligé de marcher vers le parc de Moukden pour être offert dans la suite à l'empereur de Pékin.
    Quelques instants après, un Chinois menait un ours : « Mais quoi! il y a donc des ours dans ces montagnes? » me demanderez-vous. Oui, des ours, des sangliers, des loups, voire même des tigres! Peu à peu cependant, à mesure que les forêts disparaissent, les animaux vont chercher fortune ailleurs : aussi les montagnes de l'Est en renferment-elles moins que les vastes forêts du Nord.
    Laissons les cerfs et l'ours continuer leur route vers la capitale mandchoue, et hâtons-nous d'atteindre le terme du voyage. Nous désirerions bien y arriver pour dimanche; mais, bon gré, mal gré, nous sommes obligés de nous arrêter encore une nuit à l'auberge. Je commence à trouver ces haltes monotones; aussi est-ce de grand matin que je repars le 17 octobre.
    La route est bonne : nous longeons le fleuve Trouble (Rouen-Kiang). C'est vers 11 heures du matin que nous faisons notre entrée dans la ville de Toung-houa-hien : Le premier de mes compatriotes, je franchissais les portes de cette capitale des montagnes; mais les ministres anglais et plusieurs. Russes l'avaient déjà fait. On connut bientôt dans toute la ville la nouvelle de mon arrivée; cependant tout resta paisible : aucun rassemblement ne se produisit. Je n'ignorais pas la cause de cette réserve. Quelques mois auparavant, le mandarin avait injustement emprisonné quelques-uns de nos catéchumènes il les avait frappés, mis à la cangue, etc. Aussi s'attendait on à des réclamations de la part des missionnaires.
    (A suivre.)
    1898/105-112
    105-112
    Chine
    1898
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