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Un prêtre Tonkinois au XVIIe siècle M. Joseph Phuoc (1689-1732)

Un prêtre Tonkinois au XVIIe siècle M. Joseph Phuoc (1689-1732) Par Mgr Néez M. Joseph Phuoc, qu'on peut, à juste titre, appeler la fleur et la perle du clergé tonkinois, était originaire de la province de Thanh-hoa. Il se donna fort jeune au service de la mission. Il fut conduit de bonne heure au collège de Siam, où, après avoir fait ses études, il fut ordonné prêtre en 1689, à l'âge de 28 ans ou environ, par Mgr l'évêque de Métellopolis.
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    Un prêtre Tonkinois au XVIIe siècle

    M. Joseph Phuoc

    (1689-1732)



    Par Mgr Néez



    M. Joseph Phuoc, qu'on peut, à juste titre, appeler la fleur et la perle du clergé tonkinois, était originaire de la province de Thanh-hoa. Il se donna fort jeune au service de la mission.

    Il fut conduit de bonne heure au collège de Siam, où, après avoir fait ses études, il fut ordonné prêtre en 1689, à l'âge de 28 ans ou environ, par Mgr l'évêque de Métellopolis.

    Quelque temps après la révolution de Siam, il fut renvoyé dans son pays avec un autre écolier qui n'avait pas été fait prisonnier avec ses compagnons. Ils s'embarquèrent sur un vaisseau anglais et arrivèrent au Tonkin vers la fin de juillet 1691. Depuis ce temps-là, M. Phuoc a toujours travaillé avec l'humilité et l'obéissance du plus simple novice, avec la régularité et l'application à ses devoirs du plus fervent séminariste, avec la constance et l'ardeur du plus zélé missionnaire.

    Comme il savait que la principale force d'un prêtre consiste à se tenir étroitement uni à Dieu, il était très réglé dans les heures de méditation, de lecture et de prière. Lorsque le service du prochain l'obligeait d'en retrancher ou d'y changer quelque chose, il y revenait dès que les raisons de s'en écarter avaient cessé, et afin de s'y mieux appliquer à loisir, il avait absolument renoncé à toute conversation, et à tout discours, sinon lorsqu'il fallait instruire ou exhorter les chrétiens, examiner quelques cas de conscience, administrer les sacrements. Si l'évêque ou quelque autre supérieur ecclésiastique l'interrogeait, il répondait ce qui était absolument nécessaire; il proposait avec la même précision ses doutes et ses difficultés. Si les chrétiens lui apportaient quelque aumône, ou venaient le saluer, il les remerciait en deux mots, sans faire d'autre compliment. Si quelqu'un lui demandait l'aumône ou quelque argent à emprunter, il le donnait aussitôt sans entrer dans aucune discussion des besoins de ceux qui quémandaient ; sinon, il se contentait de dire qu'il n'en avait point.



    Dès qu'on l'appelait pour les malades, il quittait tout pour y aller, et quand il se trouvait demandé pour plusieurs endroits en même temps, c'étaient les premiers venus qui avaient la préférence, sans aucune acception de personne, à moins que l'état du malade ne demandât un plus prompt secours. Mais, de peur que dans les chemins son esprit ne fût distrait ou son imagination salie par les discours que l'on entend trop ordinairement parmi les infidèles, il avait soin de boucher son oreille gauche avec du papier, et mettait le bout du petit doigt dans la droite, prêt à le retirer si quelqu'un le saluait ou lui parlait.

    Toujours égal à lui-même, on ne l'a jamais vu ni très triste, ni très joyeux ; la crainte des périls et des persécutions avait si peu de prise sur son esprit, que dans la persécution où il fut nommé expressément comme presque tous les autres missionnaires par l'apostat Léon, dans l'accusation présentée au Grand Conseil contre la religion, il lui fallut un ordre exprès de Mgr d'Auren pour interrompre ses fonctions de missionnaire et s'aller cacher jusqu'à ce que l'orage fût un peu calmé. On l'a souvent vu près de tomber entre les mains des infidèles, sans paraître ni ému, ni troublé le moins du monde.

    Il avait grand soin d'aller de temps en temps trouver les Vicaires apostoliques pour faire les exercices spirituels dans leur maison, et leur rendre compte de son intérieur et de l'état de son district.

    Pendant qu'il était chargé de la province de Thanh-hoa pour la première fois, il leur rapporta que plusieurs personnes, qu'on disait possédées du démon, avaient été délivrées, les unes en recevant le baptême ou la sainte eucharistie, les autres par les prières des fidèles. Il citait entre autres une femme qui avait abandonné la religion et qui était possédée depuis 12 ans. Elle déclarait publiquement ses péchés et ceux des personnes qui lui devaient être les plus chères. Après qu'elle eut pris inutilement plusieurs médicaments et eut recours aux superstitions en usage parmi les gentils on la lui amena, il la confessa quatre ou cinq fois et lui permit ensuite de communier. Alors elle fut entièrement délivrée et recouvra une parfaite santé.

    M. Joseph Phuoc ayant été transféré à un district de la province du Nghe an, qui est du côté de la Cochinchine, il eut grand soin des chrétiens du Bo-chinh. Quoiqu'il y ait beaucoup de douanes à passer pour y entrer, on n'a jamais entendu dire que ce missionnaire nait été arrêté à aucune, parce qu'il savait joindre la prudence du serpent à la simplicité de la colombe.

    Un jour qu'il cachait des hosties dans le haut de son chapeau, afin qu'elles ne fussent pas vues par les douaniers, ses domestiques lui représentèrent qu'il se mettait en péril en portant sur soi des hosties, car, disaient-ils, si on vient à examiner votre chapeau qu'arrivera-t-il ? « Bon, répondit-il, sont-ils des anges pour savoir les choses cachées ? »

    Il portait même son bréviaire avec lui, le dissimulait adroitement sous son aisselle et ouvrait d'un air aisé les manches de son habit afin qu'il parût qu'il n'y avait rien dedans, son visage assuré ôtait tout soupçon aux douaniers qui n'examinaient pas davantage.

    Il était encore dans cette province, lorsque les deux évêques français 1 furent arrêtés en 1712. Cette persécution se répandit rapidement par tout le royaume. Les infidèles du village de Ngailang, où M. Phuoc avait sa résidence, conseillèrent à un infidèle voisin d'accuser aux mandarins quatre familles de ce village de garder chez elles beaucoup d'ornements d'église. Dieu permit que les domestiques de M. Joseph, sans rien savoir de ce qui se tramait, tirassent de ces quatre maisons la plus grande partie des livres et des ornements. Cependant les officiers du tribunal qui vinrent perquisitionner trouvèrent encore une espèce de châsse dorée qui servait à porter l'image de la Sainte Vierge dans la procession du Rosaire, un vieux livre de prières et plusieurs chapelets. On saisit un grand nombre de chrétiens qui furent relâchés parce qu'on n'avait trouvé chez eux aucune marque de religion. Ces quatre familles furent condamnées à 76.000 deniers d'amende, et les hommes retenus prisonniers jusqu'à la fin de l'année qu'ils furent remis au gouverneur de la province, et alors condamnés de nouveau à 15.000 deniers d'amende. Ces bons chrétiens, quoique fort pauvres, souffrirent cette disgrâce avec assez de patience.



    1. Mgr de Bourges et Mgr Belot.



    Leurs accusateurs ne tardèrent pas à éprouver les effets de la vengeance divine. Leur chef, un licencié, mourut peu de temps après; le deuxième, accusé d'avoir commis un meurtre, fut obligé de s'enfuir; deux autres furent entièrement ruinés.

    Une maison des Amantes de la Croix, établie dans ce village, eut beaucoup à souffrir dans ce même temps. Le feu la brûla entièrement. Un infidèle accusa ces bonnes filles au juge du bailliage de recevoir chez elles les ornements de M. Joseph Phuoc, ce qui était vrai, mais le feu les avait consumés. La nuit, on vint visiter (ce qui est contre la coutume du royaume) la maison où ces pauvres filles s'étaient retirées, et on n'y trouva rien. Les juges se fâchèrent contre l'accusateur, parce qu'il ne prouvait pas ce qu'il avait avancé, mais ils ne le châtièrent pas comme il le méritait. Le village ne permit pas de rebâtir le couvent, les Amantes de la Croix furent obligées d'aller demeurer chez un fervent chrétien d'un village voisin, qui eut la charité de les recevoir. Une autre maison de religieuses établie dans le village de Ke-co fut de même accusée de servir de refuge aux domestiques de M. Joseph Phuoc et d'avoir en garde tout ce qui lui appartenait. Les officiers du juge y firent la visite si rigoureusement qu'ils creusèrent même la terre pour voir si on n'y avait rien caché. Ils ne trouvèrent ni marques de religion, ni domestiques de ce prêtre. Ils ne laissèrent pas d'emmener prisonnières deux de ces filles et de les retenir en prison durant trois mois, jusqu'à ce qu'une des deux étant tombée malade, un officier chrétien représenta au juge qu'on les retenait sans motifs, et que si la malade venait à mourir on pourrait lui en faire une grosse affaire. Le juge la renvoya, et elle mourut au bout de huit à dix jours. Le juge voulut obliger sa compagne à renoncer à la religion, mais elle rejeta bien loin cette proposition. Voyant qu'il n'en pouvait venir à bout, il la fit chasser de la prison à coups de bâton.

    Au commencement du carême de 1713, M. Joseph Phuoc, qui à cause de sa grande douceur avait été choisi par les Vicaires apostoliques pour aller administrer le district de M. Michel Hop, quitta la province de Nghe-an. Il prit pour la seconde fois le soin de la province de Thanh-hoa.

    En 1714, il fit savoir à Mgr de Basilée que 12 chrétiens de cette province avaient été saisis par des soldats du gouverneur pendant qu'ils faisaient leurs prières, et livrés à leur maître; que de tous ces fidèles le gouverneur avait fait seulement mettre en prison une femme prise avec un chapelet au cou; qu'au bout de trois mois, il avait condamné cette femme à 3.000 deniers d'amende, et qu'il avait renvoyé tous les autres sans aucun châtiment, ce qui prouvait qu'il ne détestait pas les chrétiens.



    En 1715, ce même gouverneur allant à la Cour pour assister à l'enterrement de la mère de l'empereur, son bateau s'arrêta le vendredi saint près du village de Ke-trau, où M. Phuoc faisait ses fonctions devant une assemblée de 1.000 chrétiens ou environ. Trois infidèles, dont un était le gardien d'un temple d'idoles voisin, et un autre chef de village, en donnèrent avis au gouverneur et lui firent de grandes instances pour qu'il le saisît. Il ne voulut pas les écouter. Il rencontra un grand nombre de bateaux de pêcheurs pleins de chrétiens, à qui il demanda où ils allaient. Ils répondirent qu'ils allaient à la pêche. Quoiqu'il sût fort bien leur dessein, il leur dit simplement de s'écarter, ne voulant pas leur faire de la peine. Un petit officier du gouverneur, qui était chrétien, alla la nuit au village de Ke-trau donner avis de l'accusation et prévenir que le gouverneur était proche. On plia aussitôt les tentures, et la messe étant finie on porta les ornements dans une autre maison. Les chrétiens se retirèrent à petit bruit.

    Sur les 10 heures du matin, quelques soldats du gouverneur, étant à boire dans un cabaret, virent passer quatre ou cinq chrétiennes; ils les fouillèrent et ayant trouvé sur elles des chapelets, ils leur donnèrent quelques coups de houssine et les laissèrent passer. Un moment après, ils en virent trois autres avec un chrétien à qui ils prirent encore des chapelets. Ils obligèrent les femmes à adorer le diable dans le temple voisin. Le chrétien refusa constamment de le faire et fut arrêté. Alors le gouverneur envoya des officiers et quelques soldats à l'église. Ils entrèrent dans un cabinet où M. Joseph Phuoc était en prières, mais le lieu était si obscur qu'ils ne l'aperçurent pas. Il monta aussitôt dans une soupente et évita ainsi d'être arrêté, car ils vinrent encore deux fois dans ce cabinet pour le visiter plus exactement. Ils prirent un catéchiste qui était malade et le relâchèrent ensuite. Ils se saisirent de deux autres domestiques, de chrétiens du village, emportèrent deux crucifix, plusieurs livres de notre sainte religion et plusieurs chapelets des domestiques de M. Phuoc qu'on n'avait pas eu soin de cacher. Ils voulaient entrer dans la maison où les ornements étaient en dépôt, mais les chrétiens s'avisèrent de pleurer d'un ton lugubre comme s'il y avait un mort dans cette demeure. L'artifice réussit, ils n'y entrèrent pas.

    Le gouverneur fit conduire les prisonniers à son camp avec tout ce qu'on y avait pris. Les habitants lui portèrent un présent selon la coutume; il les reçut favorablement sans faire d'autres perquisitions. Il continua son voyage et demeura assez longtemps à la Cour. Après son retour, il mit les prisonniers en liberté et ne les condamna qu'à deux taëls d'argent par tête, sans leur faire donner aucun coup de bâton.

    Les deux premiers accusateurs moururent presque aussitôt après cette arrestation, et le troisième perdit sa femme et un de ses enfants, ce qui répandit la crainte parmi les infidèles.

    Enfin, Dieu voulant faire éclater de plus en plus la vertu de M. Joseph Phuoc, son fidèle ministre, permit qu'il fût pris en avril 1717 dans son bateau avec plusieurs de ses catéchistes et domestiques, tous ses ornements et beaucoup de livres européens et tonkinois, auprès du village de Ke-hoi, par le second juge du bailliage de Giavien dans la province de Thanh-hoa. Ce mandarin fit donner à tous ceux qui étaient dans le bateau des coups de coudes et de genoux dans les reins et les chargea des ceps et de la cangue. Il fit ensuite, en présence d'un grand nombre d'infidèles, l'inventaire de tout ce qui était dans le bateau. Il aurait dû naturellement aller présenter sa prise au gouverneur de la province de Thanh-hoa, mais soit qu'il voulût se faire un nom à la Cour, soit qu'il craignît que les chrétiens ne l'attendissent sur le chemin et ne lui enlevassent sa capture, il fit conduire le tout à la ville royale. Il avait écrit sur le bateau, en gros caractères tonkinois, que c'était le bateau d'un prédicateur de la religion portugaise qu'on conduisait à la ville royale.

    Les domestiques de M. Joseph prirent les devants pour chercher les moyens d'assoupir cette affaire s'il était possible. Ils trouvèrent un mandarin de ses amis qui voulût bien s'en charger, mais il ne put réussir complètement parce que l'éclat avait été trop grand. Il obtint seulement qu'on relâchât tous les prisonniers excepté trois. On rendit aussi tous les livres, les ornements et images, et presque tous les autres effets de religion, à l'exception d'une vieille chasuble déjà usée. Le mandarin demanda même pardon à M. Joseph de ce qu'il allait le livrer au Grand Conseil, appréhendant de se perdre lui-même s'il le mettait en liberté. Il s'éleva alors une dispute entre les domestiques de ce bon prêtre, chacun d'eux voulant rester prisonnier avec lui, et partager son sort. Il fallut pourtant se rendre à la raison, voyant qu'il était du bien commun de diminuer le nombre des prisonniers.

    Le 21 mai, M. Joseph Phoc fut livré au Grand Conseil avec trois domestiques et les objets de religion qui étaient restés. Le 1er juin, les captifs comparurent devant les juges.

    « Où demeurez-vous? Demanda un des juges au prêtre.

    Je n'ai aucune demeure fixe, je reste dans un bateau, je vais le long des rivières; je donne des médecines à ceux qui m'en demandent, et j'enseigne la religion à ceux qui veulent m'écouter.

    Où avez-vous appris la religion ?

    Je suis sorti fort jeune du royaume du Tonkin pour aller à Siam, où je l'ai apprise. Après plusieurs années, je suis revenu au Tonkin.

    Combien y a-t-il d'années que vous êtes sorti du royaume et depuis quand êtes-vous de retour ?

    Il y a si longtemps que je ne puis pas le dire précisément.

    Vous avez mérité la mort ».

    (A suivre)




    1926/27-33
    27-33
    Vietnam
    1926
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