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Un Prêtre Chinois au XXe siècle : André Tchao (1859-1925)

Un Prêtre Chinois au XXe siècle : André Tchao (1859-1925) Originaire de la sous-préfecture de Shuntak, André Tchao eut l'avantage d'avoir une mère profondément chrétienne ; aussi, quand il lui demanda la permission d'entrer au Séminaire de Canton, c'est de tout coeur qu'elle l'offrit au Seigneur. Ses études de latin terminées, André fut envoyé au Collège général de Pinang, où il acheva le cycle des études théologiques.
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    Un Prêtre Chinois au XXe siècle :

    André Tchao (1859-1925)

    Originaire de la sous-préfecture de Shuntak, André Tchao eut l'avantage d'avoir une mère profondément chrétienne ; aussi, quand il lui demanda la permission d'entrer au Séminaire de Canton, c'est de tout coeur qu'elle l'offrit au Seigneur. Ses études de latin terminées, André fut envoyé au Collège général de Pinang, où il acheva le cycle des études théologiques.
    De retour à Canton, il dut subir une sérieuse épreuve avant le sacerdoce : pendant de longues années il fut envoyé ici ou là comme séminariste catéchiste. L'épreuve lui étant favorable, il était promu peu à peu aux premiers ordres sacrés, sans cesser d'être catéchiste. Enfin, le jugeant suffisamment préparé, Mgr Chausse, Préfet Apostolique du Kouangtong, lui conféra la prêtrise le 16 février 1894. Il avait alors 35 ans.
    Une nouvelle vie allait commencer pour lui. Jusque là il n'avait été que l'auxiliaire des missionnaires, il devenait lui-même pionnier de l'Evangile. Après un assez court séjour dans les districts de vieux chrétiens situés dans le Delta, entre Canton et Macao, il est envoyé du côté opposé, sur la Rivière de l'Est. Il s'installe successivement dans différentes chrétientés des sous-préfectures de Laolong et de Wopin surtout, où il bâtit une belle chapelle, dans un site magnifique, sur un rocher surplombant la Rivière de l'Est, qui, en cet endroit, coule large et majestueuse. Ses chrétiens de Laolong et de Wopin, ont gardé l'empreinte d'une formation sérieuse.
    Il était dans cette région éloignée lors de la persécution de 1900 et resta toujours au milieu de son troupeau. En 1906 il fut nommé chef du district de Mouilok, dans la partie ouest de la Mission, et c'est là que Mgr Mérel le trouva vers 1911, quand il eut besoin d'un prêtre indigène pour diriger l'orphelinat de garçons à Canton. C'était encore un changement de vie complet, et ce n'est pas sans regret qu'il quitta ses ouailles ; mais il savait qu'avant tout il faut obéir et il devint directeur d'orphelinat. Qui aurait cru à ce moment que la Providence le faisait entrer dans cette filière pour le conduire à un autre but ?
    En effet, en 1913, la Mission catholique acceptait la direction d'une grande léproserie que lui confiait le Gouvernement provincial. L'embryon de léproserie fondée par le très charitable Père Conrardy à Sheklung, à 60 kilomètres à l'est de Canton, allait recevoir des aménagements nouveaux et devenir établissement gouvernemental. Le P. Deswazières avait accepté la direction de l'oeuvre ; mais il lui fallait un auxiliaire pris dans le clergé indigène. Le choix de Mgr Mérel se porta de suite sur le P. Tchao. « J'ai besoin d'un volontaire, lui dit-il, voudriez-vous aller à la léproserie? » Bien que surpris par cette proposition inattendue, le Père répond sans hésitation : « Que ce soit ici ou là, je suis toujours à la disposition de mes supérieurs ». « Réfléchissez bien, insiste l'évêque, car, vous occupant des lépreux, vous serez réputé lépreux vous-même. Vous serez repoussé par la société, peut-être même par vos frères dans le sacerdoce ». Cette réflexion, qui aurait pu décourager un autre, enflamma au contraire le zèle du bon prêtre : « Je serai peut-être réputé lépreux... Je serai peut-être abandonné même par mes frères... Peu importe. Notre divin Maître ne l'a-t-il pas été lui-même ? Monseigneur, je suis à votre disposition pour rendre à ces pauvres gens les services que vous et eux attendez de moi ! »
    Cependant c'est sans enthousiasme qu'il se rend à la léproserie ; mais dès qu'il a franchi le seuil, il y est de tout son coeur. La tâche à remplir est ardue et difficile, car on va dans l'inconnu : tout est à faire, tout est à organiser. Le P. Deswazières et le P. Tchao travaillent de concert ; ils s'entendent et se complètent : au bout de peu de temps ils arrivent à des résultats merveilleux.
    Peut-être pensera-t-on que, l'organisation matérielle terminée ou au moins en bonne voie, les directeurs n'auront plus qu'un travail facile. Au contraire, c'est le plus difficile qui reste à faire : ce sera de dompter de véritables bêtes fauves, jusqu'ici abandonnées à tous les vices et qui, pour se venger de cette société qui les rejetait, prenaient un sadique plaisir à communiquer leur terrible mal autour d'elles... Maintenant les voilà parquées pour toujours dans une île, sous la surveillance étroite d'une garde armée, chargée de les empêcher de fuir et de nuire. La colère gronde dans ces coeurs qui toujours ont souffert et dont l'unique plaisir était de faire le mal. Ils se sentent forts par le nombre, car ils sont arrivés plus de 700 en quelques semaines : aussi les rébellions, les émeutes éclatent. Naturellement ils s'en prennent aux directeurs de l'ouvre ; il font le siège de leur maison, réclamant la libre disposition de leur argent et surtout la liberté : c'est à peine s'ils ne vont pas jusqu'à réclamer la tête des Pères !
    Pour les réduire, il y a deux manières, la manière forte et la manière douce : c'est à cette dernière que le P. Tchao aura recours Par son tact et sa patience, il va nous révéler la puissance d'un esprit tranquille et prévoyant, d'une âme généreuse, charitable et compatissante. Comme tout bon Chinois, il laisse passer l'orage, puis il va trouver ces forcenés, il entre dans leurs chambres, il s'assied, il fume avec eux, il prolonge les conversations et, tout en paraissant être de leur avis, il démolit un à un tous leurs arguments. Il leur parle de ces deux « diables d'étrangers » (le P. Conrardy était encore là), auxquels vont se joindre bientôt 3 religieuses canadiennes et une chinoise, qui seront parqués là, comme eux et pour eux, et qui, ne recevant du Gouvernement, pour tout salaire, que les 10 cents quotidiens d'un lépreux, tendront la main par delà les mers, à leurs amis et aux âmes charitables pour obtenir des secours qui les aideront à alléger leurs souffrances. Et ces malheureux réfléchissent ; peu à peu les murmures cessent ; non seulement le calme se fait dans les esprits les plus rebelles, mais ils en viendront à bénir leur prison ! Le P. Tchao avait conquis les coeurs et s'était fait une réputation de justice et de bonté qu'il gardera jusqu'à la fin de sa vie. Il recommencera ce travail ingrat sans se lasser chaque fois que le Gouvernement enverra un nouveau contingent de malades, mais ce sera plus facile, car les lépreux eux-mêmes ne permettront pas que les nouveaux arrivants troublent le calme et la sérénité de leur vie.
    A partir de ce moment la léproserie va prendre un autre aspect. Il faut donner à ces pauvres rebuts du monde, condamnés à mort à brève échéance, les consolations d'un idéal qu'ils n'ont pas soupçonné jusqu'alors ; il faut leur apprendre à surnaturaliste leurs souffrances en levant les yeux vers le ciel. Les Pères vont se diviser le travail. Le P. Deswazières, avec l'aide des religieuses, s'occupera de l'instruction des femmes ; au P. Tchao reviendra celle des hommes, généralement plus durs. Il n'y a pas encore de chapelle : il célèbre la sainte Messe dans une chambre de lépreux encore inoccupée : l'entrée en est libre, et beaucoup, qui viennent d'abord assister au Saint Sacrifice en curieux, ne tardent pas à y venir en croyants. Chaque jour à heure fixe, le Père explique la doctrine et enseigne les prières aux hommes de bonne volonté, car personne n'est forcé de se faire chrétien : la grâce s'en chargera, Il institue une classe pour les enfants c'est un lettré lépreux qui, sous la direction du Père, explique les livres de prières et de doctrine. En peu de temps, grands et petits étaient plus instruits en religion que la majorité de nos chrétiens de campagne. Quelle joie ce fut pour le Père quand il vit l'eau du baptême couler sur le front de ses chers lépreux, par groupes de 20, 30 et plus ! De 1913 à 1925 la léproserie a hospitalisé 3.100 lépreux ou lépreuses : il en restait encore 600. Parmi les 2.500 disparus je ne pense pas qu'il y en ait un qui soit mort sans avoir reçu le baptême. Les hommes étant plus nombreux que les femmes, on peut dire que, durant les 13 années qu'il a passées à la léproserie, le P. Tchao préparé à la réception des sacrements au moins 1.800 lépreux, y compris les survivants ; il a administré au moins 1.200 extrêmes-onctions.
    Il avait grand soin des malades : tous les jours, après sa messe, il les visitait à l'infirmerie ou dans leur chambre ; il leur prodiguait des paroles de consolation qu'il s'ingéniait à varier ; car, ne pouvant faire espérer une guérison impossible, il parlait surtout du ciel ! Toujours gai avec eux, il les réconfortait par sa visite quotidienne.
    Il était aussi chargé d'une partie du matériel de la léproserie ; les petits détails, c'était son affaire. Lui, si bon, prenait un air terrible quand il constatait de la négligence dans la conservation ou l'entretien des objets d'usage journalier. Très scrupuleux, il n'aurait pas voulu faire la moindre dépense inutile. Un simple fait : je voyais un jour un lépreux qui venait clopin-clopant lui présenter un vieux balai n'ayant plus que des vestiges de crin et lui en demander un autre ; mais le Père ne le jugeant pas assez usé, renvoya le lépreux à huitaine : « Tu es terrible, lui dis-je, est-ce qu'aujourd'hui tu serais de mauvaise humeur » ? « Oh ! Non, me dit-il en souriant, ça me fait mal au coeur de lui refuser un balai ; mais il ne faut jamais céder du premier coup, ça leur apprend à faire attention. Il nous en faut des centaines par an : si nous prolongeons de huit jours le service de chaque balai, c'est toujours autant de gagné. Nous avons de 600 à 1.000 lépreux ; si nous perdons une sapèque par tête et par jour, vois la somme que cela fera au bout de l'année ! Si nous la gagnons, c'est eux qui en bénéficieront ».
    Il était adoré des lépreux et des lépreuses : personne n'aurait voulu lui faire de la peine. Sachant commander, il savait se faire obéir. C'était accorder une grande récompense aux enfants que de leur permettre, d'aller voir A Koung, le « grand-père », comme ils l'appelaient. Il. avait toujours quelques gâteaux, quelques sucreries à leur donner. Il aurait été triste si ses enfants avaient passé un jour sans venir le voir ; plus ils étaient nombreux, plus il était content ; le bruit qu'ils faisaient autour de lui ne le gênait en rien, pas même pour sa petite sieste. Très charitable, il savait distinguer parmi les lépreux, surtout parmi les malades, ceux qui avaient besoin d'un secours spécial et discret. Dieu seul connaît le nombre de ceux qu'il a ainsi secourus ! Il donnait tout ce qu'il avait, et il lui arriva souvent de ne plus avoir un sou devant lui pour le lendemain
    Il fuyait l'ostentation et la vaine gloire ; sa mise était des plus simples. Aucune préoccupation mondaine ne le distrayait ou ne l'empêchait de mener une vie exemplaire ; il faisait ses exercices spirituels avec la ponctualité d'un séminariste. Chose bizarre, bien que ne parlant pas le français et ne l'ayant jamais étudié, il faisait ses lectures spirituelles et cherchait ses directions dans des auteurs français : grâce au latin il arrivait à les comprendre et y puisait une nourriture spirituelle qu'il ne trouvait pas dans les traductions chinoises des mêmes auteurs.
    Toujours prêt à rendre service, on le vit souvent accepter un supplément de fatigues pour aller prêcher des retraites au Séminaire, au couvent indigène ou dans quelque chrétienté. Partout il était apprécié et désiré pour une nouvelle fête ; lui seul s'étonnait de sa vogue. C'était un homme de grand bon sens, que tous nous estimions. Il en eut la preuve le jour où, notre évêque nous ayant consultés par la formation d'une officialité, le P. Tchao fut le seul à obtenir l'unanimité des suffrages des missionnaires français et des prêtres chinois.
    Son commerce était agréable, car il était toujours gai. Il s'était très bien assimilé la mentalité européenne ; aussi quand il participait à nos têtes ou à nos réjouissances, le traitions-nous comme un frère. Lui-même avait un profond respect, une véritable révérence pour le missionnaire étranger. Il savait mesurer i'étendue des sacrifices qu'impose la vocation apostolique ; il comprenait aussi combien est profonde la différence entre l'éducation que nous avons reçue et celle de ses compatriotes. Ce n'est pas lui qui aurait jamais demandé, ni même désiré des faveurs ou des distinctions ! Aussi, lorsque Mgr de Guébriant crut devoir demander à Rome le titre de « missionnaire apostolique » pour six des plus anciens prêtres indigènes de la Mission de Canton, le P. Tchao reçut le Bref avec respect, mais il s'en étonna : Nullis meis meritis, disait-il, et il ne s'en prévalut jamais.
    Le 16 février 1919, le P. Tchao célébrait dans la plus stricte intimité ses noces d'argent sacerdotales. Les fêtes solennelles furent ajournées à trois mois : on les fit coïncider avec la bénédiction de la nouvelle et grande chapelle des lépreux, qui eut lieu en la fête de l'Ascension. Cette double cérémonie fut présidée par Mgr de Guébriant entouré d'un nombreux clergé ; le P. Gauthier, depuis lors Vicaire Apostolique de Pakhoi, fit l'éloge du jubilaire. A cette occasion, les lépreux, entre autres cadeaux, offrirent au Père une chaise à porteurs. A 60 ans, malgré de nombreux accès de rhumatismes, une quasi-cécité qui l'empêchait de réciter son bréviaire, et d'autres misères encore, le Père se croyait toujours vaillant. Aussi estimait-il qu'une chaise à porteurs est un objet de luxe dans une léproserie. Hélas ! Il ne devait pas tarder à en apprécier l'utilité.
    En effet, la jeunesse de l'esprit et du coeur ne préserve pas des infirmités corporelles : en avançant en âge, les crises de rhumatismes, les accès d'asthme devenaient de plus en plus fréquents ; souvent il lui aurait été impossible de célébrer le Saint Sacrifice si les lépreux ne l'avaient porté en chaise jusqu'au pied de l'autel de sa chapelle, moyennant quoi il pouvait célébrer sans trop de fatigue. Quand il devait entendre les confessions, souvent il était ainsi porté jusqu'au confessionnal par ceux dont il allait absoudre les fautes.
    Il sortit pour la dernière fois de la léproserie en mars 1925, pour assister à la retraite du clergé indigène, mais il n'en put suivre tous les exercices à cause d'une crise aiguë d'urémie. Le régime sévère qui lui fut prescrit l'émotionna quelque peu et il commença à entrevoir la mort comme prochaine. Cependant une amélioration se produisit et il put reprendre une partie de ses occupations. Mais au commencement de novembre le mal empira : le coeur, les reins ne remplissaient plus leurs fonctions : les poumons étaient engorgés. Un médecin ami, appelé d'urgence, lui tira 250 centilitres de sang épais, visqueux. Le malade en ressentit du soulagement ; mais, comme ce n'était qu'un palliatif, on lui proposa de recevoir l'Extrême-Onction. « C'est donc bien grave ? dit-il simplement. Merci, mon Père, de me prévenir pour que je puisse recevoir les derniers sacrements en pleine connaissance ».
    On vit alors deux hommes se révéler en lui à la fois : le Chinois et le Prêtre. Comme Chinois, l'Extrême Onction reçue dans une petite chambre, en présence d'une demi-douzaine de privilégiés, ne lui plaisait pas : il lui fallait quelque chose de plus solennel. Prêtre il voulait montrer publiquement à ses chrétiens comment on se dispose à la mort. Il demanda donc à recevoir les derniers sacrements dans la chapelle, en présence de tous les lépreux et lépreuses réunis. Cela lui fut accordé et, le 16 novembre au matin, transporté à la chapelle, il assista à la messe et y communia. On l'installa ensuite dans un fauteuil, près de l'autel, et c'est là, assisté de quatre missionnaires français, à qui il demanda de revêtir le surplis et l'étole pour donner plus d'éclat à la cérémonie, devant tous les lépreux, hommes et femmes, tant païens que chrétiens, c'est là qu'il reçut pieusement le sacrement de l'Extrême-Onction. Les prêtres présents l'aidaient à répondre aux prières du Rituel, tandis que les lépreux récitaient pour lui dans leur langue le Confiteor et l'acte de contrition. Quand ce fut fini, il remonta dans sa chaise, toujours porté par ses lépreux, dominant ainsi l'assistance et, malgré son émotion, il s'efforçait de sourire à droite et à gauche, semblant dire à chacun : « Vous voyez comme il est facile de se préparer à la mort ».
    Lorsqu'il eut pris quelque repos, un ami lui conseilla de mettre ordre à affaires temporelles, de faire son testament. Il ne put s'empêcher de rire bien franchement et répondit : « Mon Père, je voudrais pouvoir vous obéir, mais je ne vois pas sur quoi je pourrais tester, car je ne possède rien. Si j'ai quelque chose le Père Supérieur le sait mieux que moi ; je vis au jour le jour sur mes honoraires de messe et, si je ne pouvais pas célébrer pendant un certain temps, je ne sais ce que je deviendrais. Je n'ai jamais su mettre un sou de côté. Je suis heureux de mourir pauvre ! Mon Père, je tiens à remercier devant vous la Providence qui m'a appelé au sacerdoce : si durant ma vie j'ai été considéré, et je reconnais que je l'ai été, c'est parce que j'étais prêtre. Prenez mille Chinois et mettez-moi parmi eux : par mon sacerdoce je suis au-dessus de tous. Par ailleurs, je n'ai fait aucun excès et je n'ai jamais manqué de rien, grâce au secours de la Mission catholique. Dites-le, mon Père, et aidez-moi à remercier le Bon Dieu ! »
    Son âme droite, réfléchie et reconnaissante, voyait juste plus que jamais à l'heure de la mort. A ce moment si grave, il s'oublie lui-même pour penser à l'avenir de sa chère léproserie. Il sait que la santé de son Supérieur n'est pas toujours brillante : « Veillez bien sur lui, dit-il à son entourage ; prenez garde qu'il ne manque de rien ».
    La question de son successeur le préoccupait. Il se souvenait que, pendant ces treize années passées à la léproserie, il avait été presque complètement délaissé par ses frères : c'est à peine si trois ou quatre intimes lui firent quelques rares et courtes visites. « Tu seras réputé lépreux..., peut-être délaissé par tes frères », lui avait dit son évêque. Cette parole retentissait toujours à son oreille, et sa réalisation lui avait fait beaucoup de peine. C'est surtout lorsque nous nous trouvions plusieurs réunis chez le Supérieur de la Léproserie que lui sentait son isolement. Car, d'une très grande délicatesse, il ne se serait jamais mêlé à noire compagnie si nous ne l'avions invité expressément. Sur son lit de souffrance, il était obsédé par la crainte que personne ne voulût le remplacer. « Et pourtant disait-il, où peut-on mourir plus tranquillement et plus facilement qu'ici ? Les soins matériels et spirituels me sont prodigués sans que j'aie à les demander. Je ne suis jamais seul ; jour et nuit on veille sur moi avec un dévouement sans égal et sans espoir de récompense de ma part. Qui donc trouverait cela dans son district ? »
    Il est certain que le Père ne pouvait être soigné avec plus de dévouement qu'il ne le fut ; jour et nuit, les équipes de gardiens veillaient autour de lui. Mais les bons soins qu'il recevait ne pouvaient enrayer le mal ; on devait s'attendre à un dénouement très proche et craindre même une agonie terrible. Le Bon Dieu se plut à déjouer les prévisions humaines et un mieux se produisit. Le 30 novembre, jour de sa fête, le Père fit en chaise le tour des deux léproseries ; les jours suivants il put dire la sainte messe ; puis il eut une nouvelle crise qui passa et de nouveau il put célébrer le Saint Sacrifice pendant quelques jours. C'est le 8 décembre, fête de l'Immaculée Conception, qu'il monta à l'autel pour la dernière fois. Malgré son extrême fatigue, il voulut, avant la messe, entendre la confession de quelques retardataires. « Ils ont le droit de me demander de les confesser, et moi j'ai le devoir de les entendre, dit-il ». Mais il dut s'asseoir pour distribuer la sainte Communion à 75 de ses chers lépreux. Le soir, il put encore faire quelques pas dans le jardin : il paraissait heureux et se sentait revivre... Ce ne devait pas être pour longtemps.
    L'oppression et l'oedème augmentaient rapidement : il ne pouvait trouver aucune position lui permettant de prendre un peu de repos. Pourtant il ne se plaignit jamais ; il adressait même des plaisanteries aux personnes de son entourage ; mais dès lors il sentit nettement la mort qui le guettait et il n'en eut pas peur. Il communiait tous les jours ; le 12 au matin, il demanda lui-même à communier en viatique. Durant la journée il fit réciter les prières des agonisants, qu'il commenta, se les appliquant à lui-même. Le dimanche 13, il voulut célébrer la messe pour ses lépreux : on l'en dissuada. Il communia dans sa chambre, répondant avec une pleine lucidité aux exhortations qui lui étaient adressées : puis il parut reposer. « Que je voudrais mourir ! » dit-il ensuite... Son désir allait être exaucé. Vers 9 heures, lui-même demande le prêtre, bien qu'aucun danger ne paraisse imminent, il reçoit une dernière absolution suivie de l'indulgence in articulo mortis, et il s'éteint doucement, pendant que son supérieur et ami dépose sur son front le baiser de la plus fraternelle et affectueuse reconnaissance. Le tocsin sonna aussitôt dans les deux chapelles ; c'est là que les coeurs désolés allèrent clamer leur douleur et supplier le Seigneur d'avoir pitié de l'âme de leur A Koung !
    Si humble pendant sa vie, le P. Tchao avait manifesté le désir d'avoir un enterrement très solennel : « Je ne me suis jamais prévalu de mon sacerdoce, disait-il à ses intimes ; j'ai passé une partie de ma vie parmi les lépreux, me rapprochant d'eux le plus possible : je veux qu'on se rappelle après ma mort que cependant j'étais prêtre ! Je ne tirerai pas vanité de mon enterrement, mais il faut qu'on honore dans mon cadavre le sacerdoce dont il a été revêtu ». Il avait fixé lui-même quelques détails de la cérémonie funèbre ; il avait désigné les ornements dont on devait le revêtir. Répudiant le monstrueux cercueil chinois, il voulait un cercueil européen, fait avec un arbre de la léproserie ; il voulait être porté en terre sur les épaules de ses lépreux et que toute la main-d'oeuvre nécessaire à ses funérailles fût fournie par les lépreux. On satisfit à tous ses désirs. Le vestibule de la maison fut transformé en chapelle ardente et sa dépouille mortelle, revêtue des ornements sacerdotaux, y fut exposée sur un lit de parade. Jour et nuit les lépreux se succédèrent pour la garde d'honneur. Pendant les deux jours que dura l'exposition, 800 chapelets et 100 litanies des morts furent récités, magnifique gerbe de supplications qu'il n'aurait pas eue ailleurs et qu'aucun de nous ne peut espérer ! En quarante-huit heures, grâce au travail de deux équipes de lépreux, l'arbre désigné par lui était abattu et débité, le cercueil, paré comme il l'avait demandé, était prêt pour l'heure de la cérémonie. Quand le corps y fut déposé, on aurait dit qu'il se sentait heureux de reposer dans cette belle bière capitonnée avec la soie de la léproserie ; il semblait sourire aux personnes qui avaient contribué à la lui confectionner, ainsi qu'à celles qui l'avaient soigné avec tant de dévouement, et leur dire un dernier merci !
    La cérémonie d'enterrement eut lieu le 15 décembre. La levée du corps fut faite par le P. Thomas, provicaire, qui tout à l'heure prononcera l'éloge funèbre du défunt en termes émus et pénétrants. Le reste de la cérémonie fut présidé par le P. Deswazières, Supérieur de la Léproserie ; les rites sacrés s'achevèrent au milieu de l'émotion la plus poignante.
    Quatre prêtres français et deux chinois sont présents : le deuil est conduit par le Frère Adon, des Petits Frères de Marie, neveu du défunt. Les religieuses canadiennes de Canton ont envoyé une délégation de Soeurs et d'élèves de leur Collège.
    Quand le cercueil, descendant lentement dans la fosse, disparut aux yeux des assistants, des cris déchirants éclatèrent dans la foule des lépreux : on eût dit que tout leur être s'y ensevelissait avec lui !
    La dépouille mortelle du P. Tchao repose au chevet de la chapelle et, maintenant encore, chaque jour des mains pieuses et reconnaissantes viennent fleurir sa tombe.

    A.-F. JARREAU,
    Missionnaire de Canton.


    1932/252-262
    252-262
    Chine
    1932
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