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Un poste de mission dans l'Inde : Matahalli

Un poste de mission dans l'Inde Matahalli A 57 km de Parsecondapaleam se trouve une annexe qui a pris un développement très rapide ces dernières années ; c'est Matahalli. Mais, tandis que la chrétienté de Kollégal, une autre filiale de Parsecondapaleam, est toute formée de nouveaux chrétiens et continue à s'accroître tous les jours par de nouvelles conversions, Matahalli est composé presque exclusivement de vieux chrétiens transplantés d'ailleurs et ne cesse de recevoir de nouveaux immigrants.
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    Un poste de mission dans l'Inde

    Matahalli

    A 57 km de Parsecondapaleam se trouve une annexe qui a pris un développement très rapide ces dernières années ; c'est Matahalli. Mais, tandis que la chrétienté de Kollégal, une autre filiale de Parsecondapaleam, est toute formée de nouveaux chrétiens et continue à s'accroître tous les jours par de nouvelles conversions, Matahalli est composé presque exclusivement de vieux chrétiens transplantés d'ailleurs et ne cesse de recevoir de nouveaux immigrants.
    Pour se rendre de Parsecondapaleam à Matahalli, après une descente d'environ trente kilomètres ; on aboutit dans le fond plat d'une large cuvette fermée par des collines abruptes : c'est dire si le soleil des Indes en prend à son aise dans cette jungle avec tout ce qu'on y peut souhaiter : les fourrés, les tanières dans les rochers et toutes les bêtes d'un jardin d'acclimatation, depuis les timides perdrix, qui se dérangent à peine quand vous passez près d'elles, jusqu'aux ours, tigres, éléphants, auxquels on cède le pas lorsqu'on les aperçoit sur son chemin.

    Il-y-a quinze ans, Matahalli était un petit village païen, composé de cordonniers et de nomades, population insignifiante perdue dans les fourrés à quatre kilomètres de toute route praticable. Pourtant le pays avait été peuplé autrefois et de beaux champs avaient occupé ce morceau de plaine aujourd'hui envahi par la jungle. Le vieux château fort d'il y a deux ou trois cents ans qui n'est plus qu'une ruine imposante, les arbres qui ont poussé haut sur ses tours, rappellent qu'un rajah puissant régnait sur ces lieux maintenant désolés. Le rajah a été détrôné, le pays dévasté par un envahisseur, peut-être Tippou Sahib. De-ci, de-là on rencontre des restes de villages ou de temples qui attestent la prospérité d'antan et disent que la jungle n'est qu'une nouvelle venue. Aussi lorsque, il y a une quinzaine d'années, nombre de familles furent expropriées du côté de Mettur par suite de la construction d'un gigantesque barrage, plusieurs d'entre elles songèrent à venir s'établir dans la jungle de Matahalli, pour y créer des champs de culture. Le gouvernement accorda les autorisations requises et l'immigration commença.
    Les familles qui vinrent étaient chrétiennes : au lieu de s'installer avec les païens du vieux Matahalli, elles élevèrent leurs premières cabanes à 500 mètres de là. Lorsque, il y a dix
    ans, je visitai ces chrétiens pour la première fois, je trouvai un petit groupe de pauvres paillotes, enclos d'une haie de cactus : ils étaient environ 150, occupés à défricher la forêt. Une paillote plus spacieuse que les autres servait de maison de prière et de presbytère à l'occasion. Comme il n'y avait pas de fenêtres, c'est sous l'étroite véranda que je m'installais, durant les périodes d'administration, pour avoir un peu d'air et de lumière.
    A l'intérieur, une table servait d'autel ; mais un petit incident me décida à célébrer la sainte Messe à l'extérieur, sous la véranda. C'était tout au début ; j'étais à l'autel ; la petite chambre était bondée et beaucoup de personnes étaient debout devant la porte. Au moment de la communion on se serrait pour laisser avancer ceux de l'extérieur, lorsque tout à coup se produisit dans la petite chapelle un remue-ménage dont la cause était bien locale : quelques parias de villages lointains étaient venus assister à la Messe et, quoiqu'ils fussent restés modestement à l'extérieur jusque-là, pour s'approcher de la sainte Table ils se dirigeaient, dans le va-et-vient des autres, vers l'autel. Grand scandale : des gens de la noble caste des cultivateurs pouvaient-ils souffrir que des parias pénètrent dans la même salle qu'eux ? Ç'eût été une souillure : d'où le trouble. Alors les gens de caste m'interpellent :
    Père, allez donc les communier dehors !
    Il m'est interdit de quitter l'autel pendant la Messe. Ces gens doivent venir communier ici-même. Si quelqu'un se trouve incommodé par leur présence il lui est permis de sortir.
    En un instant les gens de caste vidèrent la salle et les parias purent venir communier.
    Pour éviter à l'avenir de pareilles complications, je pris l'habitude de célébrer la messe sous la petite véranda, tous les assistants se tenant à l'extérieur par n'importe quel temps.
    Cela dura cinq ans. Elles étaient vraiment apostoliques ces tournées d'administration : pas le moindre meuble dans la chambre. Un jour je demandai si l'on ne pourrait me trouver une cuiller dans le village. Beaucoup ne comprirent pas de quoi il s'agissait. Je décrivis l'objet : alors un malin qui avait saisi, se précipita et revint triomphant, brandissant une... truelle.
    Cependant la population s'accroissait tous les jours par de nouveaux apports d'immigrants. Il fallait organiser le poste. En 1931, je construisis une maison en briques (les briques du vieux fort) : deux chambres latérales et, au centre, le sanctuaire de la chapelle, la nef étant constituée par le grand ciel du Bon Dieu. C'est alors que Mgr Despatures vint pour la première fois en tournée de Confirmation. L'accès fut difficile. A 11 heures du soir les gens travaillaient encore pour frayer un passage à l'auto à travers la jungle et le chauffeur s'impatientait derrière son volant, honteux d'avoir à passer par de pareils chemins. Le lendemain dédommagea de tant de tracas : 150 confirmations, 12 mariages, 50 premières communions.
    Enfin, en 1935, la population chrétienne étant montée à 600 âmes, il fallut songer à construire une église. En février on se mit à cuire les briques : les gens fournirent des corvées volontaires, les salaires furent diminués pour aider les travaux et rapidement les murs montèrent, annonçant un édifice presque grandiose. Malheureusement, si à Matahalli on sait cuire les briques, on ne sait pas fabriquer les tuiles, les charpentes et moins encore les vitres. Tous ces objets durent venir de Mysore en charrette à boeufs. Au cours de ce trajet de 160 km. (est-ce la faute des emballeurs, ou le mauvais état des routes, ou le mauvais caractère des bêtes !) La moitié des vitres arrivèrent brisées...
    Enfin le grand jour de la bénédiction arriva. Monseigneur était attendu et, pour faciliter son voyage, des équipes s'employèrent à faire un brin de toilette à la route impraticable de la jungle : un coup de serpe par-ci, un coup de pioche et une corbeille de terre par-là, la route prenait bonne tournure. Mais l'évêque n'avait pas oublié les expériences désagréables de sa première visite et, pour n'être pas exposé à les renouveler, il laissa sa voiture à l'entrée de la voie triomphale qu'on lui avait préparée.
    Le village était dans la jubilation. Devant l'église toute resplendissante sous son revêtement de chaux blanche, le « pandel » (1) d'usage avait été dressé ; d'interminables guirlandes perchées sur des bambous bordaient les avenues de l'église.
    L'aube du grand jour se leva enfin ; tout le monde voulait assister à la cérémonie. Ce fut bientôt autour de l'église un fourmillement intense : le soleil s'en donnait à coeur joie sur les belles soies chatoyantes et voyantes dont les dames de l'endroit s'étaient drapées pour la circonstance. Les colliers d'or, les boucles d'oreilles et les bracelets avaient été tirés de leurs coffrets, et les fillettes se sentaient gênées dans leurs ceintures d'argent. Les messieurs même n'étaient pas en retard en fait d'élégance et de parure : le devant du cuir chevelu était rasé de frais, ce qui produit un front démesurément large, un front de grand penseur, dit-on ; puis les cheveux ont été copieusement pommadés au beurre rance, ce qui ne déplaît pas à la vue, mais offusque cruellement un odorat profane. Des toiles immaculées, bordées de fil d'or, remplacent le pagne rudimentaire des jours de travail ; de belles chemises neuves, avec de brillants boutons aux manchettes, achevaient de transformer des gens que l'on est habitué à voir dans les champs le torse nu. Et n'oublions pas l'écharpe d'honneur que d'aucuns se passent en bandoulière autour du buste pour parfaire leur toilette.

    (1) Tente de feuillage qu'on élève à l'entrée des maisons indiennes dans les grandes circonstances.

    Voilà donc cette foule de 800 à 1.000 personnes essayant de s'entasser dans l'église déjà trop étroite malgré ses dimensions (30 mètres de long et 9 de large). Les tout-petits gazouillent dans les bras de leur maman ou s'acharnent sur la chevelure de leur soeur aînée qui proteste avec toute l'autorité de ses cinq ans. Au-dessus du superbe autel de bois sculpté, venu de Bangalore, la Vierge de Lourdes sourit à son peuple. La bénédiction s'achève... Et maintenant la fête va prendre un ton plus libre : la musique entre en jeu et ne se taira qu'au milieu de la nuit, tandis que les pétards de la procession vont jeter le trouble dans l'imagination des bêtes de la jungle : « Serait-ce par hasard une battue qui s'organise ? ».
    Et voilà une population catholique qui est satisfaite. Elle possède une église qu'on voit de loin, une école avec un maître diplômé, et bientôt elle aura un prêtre à demeure. La vie paroissiale va se développer à un régime normal dans ce coin perdu de la brousse du Kollegal.

    A. GRATON,
    Missionnaire de Mysore.
    1936/265-269
    265-269
    Inde
    1936
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