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Un petit séminariste Martyr

Un petit séminariste Martyr C'était vers le milieu du siècle dernier. En Annam la persécution sévissait, implacable. La tête des missionnaires était mise à prix ; les chrétiens, partout traqués, cherchaient refuge dans les montagnes, car pour eux la mort suivait de près l'arrestation.
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    Un petit séminariste Martyr

    C'était vers le milieu du siècle dernier. En Annam la persécution sévissait, implacable. La tête des missionnaires était mise à prix ; les chrétiens, partout traqués, cherchaient refuge dans les montagnes, car pour eux la mort suivait de près l'arrestation.
    Dans de telles conjonctures le Petit Séminaire de Hoang-nguyen, au Tonkin, avait dû fermer ses portes et congédier ses élèves. Parmi eux se trouvait un adolescent frêle, malingre ; un souffle, semblait-il, aurait suffi pour courber ce jeune arbuste, cette plante élevée avec soin en terre chaude. Il avait nom Paul Bôt ; âgé de 16 à 17 ans, d'un caractère doux, aimable, enjoué ; de grands yeux noirs contrastant avec un teint très blanc, comme celui des Annamites qui restent à la maison et ne s'exposent que rarement aux rayons du soleil.
    Cette âme d'enfant, cultivée dans le jardin du Petit Séminaire, nourrie chaque jour du Pain des Forts, Dieu la voulait soumettre à d'humiliantes défaites afin de lui faire sentir davantage sa faiblesse, son néant, et lui donner la certitude que la palme du martyre, qu'il lui destinait, serait due non pas à ses propres forces, mais au secours de la grâce d'En Haut.
    Après avoir fui durant de longs mois la rage des persécuteurs, le jeune Paul vit un jour le village où il venait d'arriver cerné par les satellites. Il essaya de s'enfuir encore une fois, mais les forces lui manquèrent, il tomba épuisé. Arrêté, il fut conduit à la préfecture de Namdinh et traduit devant le tribunal. On put croire un instant que le visage distingué, les allures si nobles du prisonnier exciteraient la pitié du mandarin ; il n'en fut rien ; au contraire il ne put cacher sa satisfaction en voyant devant lui un disciple des prêtres étrangers. Soit désir d'en finir plus vite, soit peut-être pour obtenir une apostasie, il ordonna immédiatement une cruelle bastonnade. Étendu sur la terre nue, les bras le long du corps revêtu d'un habit de légère cotonnade, le patient dut attendre l'arrivée du bourreau. Celui-ci se présenta : c'était un grand gaillard, au visage dur, à la barbe en broussaille, aux mains calleuses ; il apportait un rotin d'environ un centimètre de diamètre. Sur un signe du mandarin on vit le soldat se ruer sur le frêle enfant ; les premiers coups déchirèrent les habits, entamèrent la peau, firent jaillir le sang.
    Tout d'abord le jeune confesseur se raidit contre la douleur, son pauvre corps frémissait, sa bouche tantôt laissait échapper une plainte, un gémissement inarticulé, tantôt murmurait les noms de Jésus et de Marie. Puis soudain sa respiration devint plus courte, il semble aux assistants témoins de l'horrible scène que le patient gisait maintenant inanimé, sans vie.
    Effrayé de son oeuvre, le bourreau laisse tomber son rotin, se penche sur sa victime, lui prend le bras, l'appelle par son nom à plusieurs reprises, et soudain, l'enfant se relève : Ah ! Dit-il, je n'en puis plus : la croix, apportez la croix ! » Et les larmes aux yeux, avec un regard indéfinissable de regret, il se traîne vers la croix, il n'ose lui faire l'outrage de la fouler aux pieds, il passe par-dessus, puis, à bout de forces, il se laisse tomber à terre. On dut l'emporter comme une pauvre loque en dehors du tribunal, sous les yeux des chrétiens compatissants qui comprenaient qu'il n'avait cédé qu'à l'horrible torture.
    Libéré après cette apostasie extérieure, Paul Bôt vit ses plaies se cicatriser assez vite, mais l'âme était plus malade que le corps. Le remède à ce mal, il devait aller le chercher auprès d'un prêtre. On l'entendait murmurer souvent : Ah ! Si j'avais supporté encore quelques coups avec patience, je serais maintenant en possession de la félicité sans fin ! Que vais-je devenir ? L'esprit sans cesse torturé par ces angoissantes pensées, il repartit dès que ses forces le lui permirent et recommença à errer de village en village.
    Hélas ! Les païens se riaient de lui ; les chrétiens, de leur côté, bien que portés à l'indulgence, ne savaient quel accueil faire à celui qu'ils devaient considérer comme un apostat et le priaient le plus souvent de quitter leur village. Du moins, les prêtres de Jésus-Christ, ses Pères dans la foi, ses anciens professeurs, auront-ils pitié de lui, et le voilà qui s'achemine lentement vers le cher séminaire de Hoang-nguyen, qui lui rappelle tant de souvenirs : là, pense-t-il, son âme retrouvera la paix. Il franchit la porte du village. Le P. Theurel, l'ami de Théophane Vénard, alors Supérieur du Séminaire et provicaire de sa Mission en attendant qu'il en devienne l'évêque, est averti de l'arrivée de ce fils apostat. Témoin du repentir du jeune homme et désireux de seconder les efforts de la grâce divine en cette âme qui Lui est chère, il le traite cependant avec rigueur : il lui dit que sa présence en ce lieu est un scandale pour ses anciens condisciples et lui intime l'ordre formel de s'éloigner. Cruelle épreuve pour le coeur aimant du malheureux séminariste !
    A quelque 20 kilomètres de Hoang-nguyen se trouvait la paroisse de Kenhau, où résidait le P. Titaud : celui-ci reçut le fugitif avec bonté, tout en lui déclarant qu'il ne pouvait le garder près de lui tant qu'il n'aurait pas réparé sa faute !
    « Que faire ? » Se demandait le pauvre Paul en s'éloignant de Kenhau. Rejeté de tous, abandonné, au moins apparemment, par ceux qui avaient la charge de son âme et le pouvoir de le réconcilier avec son Dieu, il ne lui restait plus qu'à se jeter aux pieds de ce Jésus qu'il avait renié sous le coup de souffrances intolérables : c'est ce qu'il fit. Il pria : Seigneur Jésus, c'est Vous que j'ai trahi, et c'est vers vous que je reviens. Vous, j'en ai la ferme confiance, vous ne m'abandonnerez pas ! Que voulez-vous que je fasse ? Me voici prêt, avec le secours de votre grâce, à obéir en tout à votre sainte volonté ». Après cette prière, il eut comme l'inspiration d'aller confier sa peine au prêtre de son enfance, le P. Khuong, qui l'avait reçu tout jeune au nombre des séminaristes et avait dirigé ses premiers pas dans les sentiers de la piété et de la vertu. « Retourne, pauvre enfant, lui dit le prêtre, retourne à Namdinh et y confesse de nouveau la foi, sinon c'est fini, je te renie, je ne te reconnais plus comme mon fils !
    Quelques jours plus tard, un chrétien, qui était allé visiter une parente à Namdinh, s'entretenait avec elle assez tard dans la nuit, lorsque soudain leur attention fut attirée par un bruit insolite venant du côté de la citadelle toute proche. Quelqu'un frappait violemment la porte de la forteresse, comme s'il eût voulu l'enfoncer.
    Ils sortirent et purent constater que c'était un jeune homme qui frappait ainsi. La sentinelle ayant crié : Qui vive ? Il répondit :
    Ouvrez ; je veux aller trouver le gouverneur.
    Qu'avez-vous à faire chez le gouverneur à cette heure ?
    Je me nomme Bôt. Précédemment le mandarin m'a fait passer sur la croix, mais je veux le revoir pour qu'il me fasse mourir.
    Entendant ces paroles, le soldat alla avertir son capitaine, lequel courut chez le gouverneur qui donna l'ordre de faire entrer le jeune homme. La sentinelle, après avoir ouvert la porte, passa une cangue au cou du visiteur et le conduisit chez le gouverneur. L'interrogatoire commença aussitôt :
    Voyons, que veux-tu ? Demanda le mandarin.
    Il y a quelque temps vous m'avez fait apostasier ma religion ; depuis lors je suis si malheureux que je viens protester contre la violence qui m'a été faite : je suis chrétien, je veux rester chrétien !
    Ah ! Tu veux mourir ? Eh bien ! Tu mourras.
    Et il le fit enfermer jusqu'au lendemain matin. De bonne heure des mandarins subalternes entrèrent dans la prison et s'ingénièrent à le séduire dans l'intention de le sauver :
    Apostasie, lui disaient-ils ; nous irons alors supplier le gouverneur de te faire grâce et de te rendre à la liberté.
    Mais Paul répondait seulement avec beaucoup de calme :
    Ma résolution est irrévocable : cette fois vous ne parviendrez pas à me faire fouler la croix de nouveau.
    Le lendemain, le grand mandarin fit appeler le prisonnier et, sans autre préambule, lui demanda s'il consentait ou non à fouler la croix. Sur le refus catégorique du jeune homme, le gouverneur le fit attacher à des piquets et frapper de quatre-vingts coups de rotin double ; deux satellites, le rotin à la main frappaient à la fois des deux côtés : la douleur devait être atroce. Mais le martyr, sans laisser échapper le moindre gémissement, mettait tout son espoir dans le secours d'En Haut et ne cessait d'invoquer Jésus et Marie. Quand on le détacha des piquets, il fallut le soulever, il n'avait plus la force de se relever lui-même. Pensant que la souffrance viendrait à bout de sa constance, le mandarin feignit de le prendre en pitié et lui promit de le mettre en liberté s'il consentait à fouler la croix.
    Non, répondit l'enfant, c'est fini ; jamais je n'oserais. Si le grand mandarin me témoigne quelque pitié, je lui en serai reconnaissant ; s'il veut me faire mourir dans les supplices, alors mon corps jeté en terre aidera l'herbe à reverdir.
    Parler ainsi était rendre certaine sa condamnation à mort. Irrité de voir un enfant lui tenir tête, le gouverneur ordonna d'aller immédiatement le faire écraser sous les pieds des éléphants. En entendant cette sentence le visage du condamné s'illumina d'un rayon de joie indicible : le jour tant désiré était venu de la victoire définitive ! A cette heure émouvante entre toutes, sur le point de paraître devant le souverain Juge avec des vêtements empourprés de son sang, sa pensée se tourne avec reconnaissance vers ces prêtres qu'il avait contristés et qui bientôt chanteraient l'hymne d'actions de grâces en apprenant son triomphe ; vers ces fidèles, qu'il avait scandalisés par sa faiblesse et qui se sentiraient fiers de le compter au nombre de leurs héros ; vers ses condisciples séminaristes, qui auront un jour le bonheur de monter à l'autel et qui pourtant envieront le sort du plus petit d'entre eux.
    Mais déjà le tambour d'appel se fait entendre ; le cortège se forme : satellites, mandarins, chevaux, éléphants, se mettent en marche. Quelques chrétiens suivent timidement de loin ; c'est à peine si deux ou trois condisciples du martyr ont osé enfreindre la consigne et marchent près des soldats. Quant au héros de la fête, le visage tourné vers le ciel, il prie tout le long de la route ; il ne porte plus aucune attention à ce qui se passe autour de lui, il n'entend pas les païens qui le voient passer s'écrier : « Quel malheur ! Un jeune homme si beau, blanc comme une étoile, pourquoi le mandarin le met-il à mort !? »
    Cependant on arrivé au lieu désigné pour le supplice. Paul s'agenouille et prie jusqu'à ce que le mandarin qui, assis sur le mur d'enceinte, présidait l'exécution, donne l'ordre aux satellites d'accomplir leur besogne. L'éléphant, aiguillonné par son cornac, se jette sur le martyr, le saisit avec sa trompe, le lance en l'air deux ou trois fois et enfin, le voyant devant lui gisant inerte sur le sol, il l'écrase sous ses pieds. En un instant le corps est réduit en bouillie, mais l'Église d'Annam compte un nouveau Martyr et le Ciel un nouvel Élu.
    E. R.

    1938/252-259
    252-259
    Vietnam
    1938
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