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Un pas en avant

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    Un pas en avant

    Défricher une brousse inculte en pays tropical est un dur labeur. Entamer un bloc païen depuis toujours l'est encore davantage. Ce bloc forme une masse compacte et serrée dans une armature de liens à la fois sociaux et religieux d'une solidité difficilement ébranlable. Les uns enserrent le village tout entier, les autres en ligotent les divers quartiers. Souvent aussi un groupe de villages forme une association religieuse pour se livrer périodiquement à des sacrifices solennels en l'honneur de quelque génie protecteur. Ces sacrifices ressemblent à ceux que nous décrit la loi mosaïque et la communauté tout entière doit y prendre part.
    Comment s'y prendra le missionnaire pour pénétrer dans ce milieu fermé ? Où trouvera-t-il des âmes assez courageuses pour se mettre d'elles-mêmes, en se convertissant, au ban du village ? Quel attrait pourrait les porter vers le christianisme ? Tout, au contraire, les en éloigne. N'est-il pas regardé comme une religion étrangère ? Et toute âme païenne n'est-elle pas retenue par les croyances et superstitions ancestrales, dont les racines plongent dans un passé plusieurs fois millénaire ? Y renoncer, ne serait-ce pas une apostasie, une trahison ?
    Au-dessus des superstitions innombrables qui façonnent dès la prime enfance l'âme païenne émerge le culte des ancêtres. C'est même le seul culte véritablement national et universel en Annam. Or, aux yeux de tous les habitants du village et surtout de la parenté, se convertir au christianisme, c'est renier son père, sa mère et toute la famille ; c'est s'exposer, à chaque fête rituelle à laquelle on n'aura pas pris part, à voir ceux qui vous sont les plus chers vous lancer à la face les injures les plus humiliantes et les plus ordurières. Aussi quand le missionnaire a prêché la bonne parole et espère avoir convaincu son auditeur, ne doit-il pas s'étonner d'entendre celui-ci lui répondre froidement : « Renier mon père et ma mère, cela jamais ! ».
    Et cependant les missionnaires font chaque année plusieurs milliers de baptêmes de païens. Comment donc y arrivent-ils ? L'histoire du village de Calâp va nous le dire.

    ***

    Calâp est un gros village sur le bord de la mer, au sud de l'embouchure du fleuve Songma. Sa population dépasse 3.000 habitants. Il y a une dizaine d'années, le P. Martin, missionnaire d'un zèle ardent, s'y établit. Bien qu'accablé par l'âge et la maladie, il ne cessa de travailler à la conversion des païens. Il commença par consacrer le village à sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, fit venir de France une statue de la sainte et l'y installa au plus vite. Un petit groupe de catéchumènes se forma, une petite chapelle en torchis fut élevée ; mais, au bout de quelque temps, le groupe se disloqua ; la chapelle, menacée de ruine, dut être démolie. Les quelques baptisés qui survécurent au naufrage étaient trop peu nombreux pour constituer une chrétienté indépendante : ils s'agrégèrent à la chrétienté voisine, triais devinrent la graine mystérieusement réservée pour un ensemencement nouveau.
    Après la mort du P. Martin en 1935, je recueillis sa succession à Calâp. Un jour, vient me trouver un homme au regard franc et courageux.
    Père, me déclare-t-il aussitôt, je voudrais me convertir au christianisme.
    Toi ? Seul ? Mais, mon pauvre ami, comment pourrais-je m'occuper de toi ?
    Oh ! Dautres me suivront.
    Alors c'est parfait, surtout s'ils sont nombreux et viennent pour le bon motif.
    Le motif, Père, le voici. Vous savez que notre village de Calâp est devenue le refuge des contrebandiers d'alcool ; les distilleries clandestines y sont nombreuses. Pour n'être pas inquiétés par des douaniers, ils cachent leur marchandise dans les rizières du voisin et, si la fraude cst découverte ; c'est celui-ci qui paie pour eux. Nous ne savons comment nous protéger contre ces injustices ; mais nous espérons que, devenus chrétiens, nous serons « à votre ombre » et que nul ne viendra plus nous inquiéter.
    Hum ! Le motif n'est peu être pas surnaturel. L'essentiel pour vous serait de bien surveiller vos rizières. Quoiqu'il en soit, retourne chez toi et recrute des adhérents. S'ils sont assez nombreux, on verra.
    Huit jours après le bonhomme revenait avec une liste d'une soixantaine de personnes demandant à étudier la religion. On se mit au travail et le groupe dépassa bientôt la centaine. Les notables grinçaient des dents ; ils pensaient : autant de cotisations en moins pour les sacrifices aux génies et pour la confection des gâteaux de riz rituels. Ils portèrent plainte auprès du mandarin local : celui-ci leur fit entendre que la liberté de conscience existe en Annam et que se fait chrétien qui veut. Ne pouvant agir officiellement, ils eurent recours à des attaques sournoises et mesquines. Le soir, lorsque les nouveaux convertis étaient réunis pour l'étude des prières, les cailloux pleuvaient sur eux, et que faire ? Dans l'obscurité les assaillants demeuraient introuvables.
    Malgré ces tracasseries le plus grand nombre persévéra. J'achetai un terrain et construisis le pauvre catéchuménat qui, aujourd'hui encore, sert de chapelle. Après deux années d'épreuve, durant lesquelles le triage s'opéra de lui-même, je pensai à les baptiser. Ce pendant plusieurs défections s'étaient produites. Quelques malheureux, entendant battre la grosse caisse et résonner les cymbales à l'occasion des festins rituels, avaient senti palpiter leur coeur et s'étaient dit avec regrets : « Et moi, je ne serai pas de la fête ! ». Rude tentation, à laquelle tous n'avaient pas le courage de résister.
    Pour les soustraire autant que possible à cette tentation, on décida de faire aussi quelques repas entre chrétiens, et, tandis que chez les païens les hommes seuls ont le droit de s'asseoir au festin, chez les chrétiens tout le monde y prit part, y compris les femmes et les enfants ; de plus, comme le coulage était moindre, les cotisations personnelles furent moins lourdes et les parts de chacun plus copieuses. Ces modestes festins rappelaient les fraternelles
    Enfin vint le jour de baptiser les élus. Ils furent au nombre de 75, les autres étant ajournés jusqu'à ce que leur instruction et leur formation soient plus complètes. La cérémonie eut lieu le 19 mars dernier, en la fête de saint Joseph. Le Vicaire apostolique, Mgr de Cooman, les baptisa tous de sa main et célébra le Saint Sacrifice, pendant lequel les adultes firent leur première Communion, puis reçurent ensuite le sacrement de Confirmation.
    Calâp est, cette fois, entamé sérieusement. Que la Sainte Vierge, Patronne de la nouvelle chrétienté, lui assure persévérance et nous aide à marcher de l'avant !
    Mais, dira quelqu'un, vous parlez de la Sainte Vierge comme Patronne. Qu'avez-vous donc fait de la promesse de votre prédécesseur ? Vous mettez de côté sainte Thérèse ? Sans doute elle ne sera pas jalouse de la Sainte Vierge, mais pourtant ce qui est promis est promis.
    Ah ! Voilà : c'est une autre histoire : je vous la raconterai une autre fois.

    A. BOURLET,
    Missionnaire de Thanh-hoa.

    1937/210-215
    210-215
    Vietnam
    1937
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