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Un Pèlerinage marial

Pour le Mois de Marie Un Pèlerinage marial I. Devant la Loge de la Vierge « Vous nous voyez à vos genoux, O Mère si bonne et si tendre ; Daignez intercéder pour nous, De tous déboires nous défendre ! La Vierge, très occupée à réparer un immense scapulaire, n'ouvrit pas tout de suite le guichet de sa Loge. Elle crut que c'était des pèlerins qui, revenant de Lourdes, voulaient féliciter la nouvelle sainte : Angelet de service, dit-elle, allez prévenir sainte Bernadette qu'on la demande ici ! »
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    Pour le Mois de Marie

    Un Pèlerinage marial

    I. Devant la Loge de la Vierge

    « Vous nous voyez à vos genoux,
    O Mère si bonne et si tendre ;
    Daignez intercéder pour nous,
    De tous déboires nous défendre !

    La Vierge, très occupée à réparer un immense scapulaire, n'ouvrit pas tout de suite le guichet de sa Loge. Elle crut que c'était des pèlerins qui, revenant de Lourdes, voulaient féliciter la nouvelle sainte : Angelet de service, dit-elle, allez prévenir sainte Bernadette qu'on la demande ici ! »
    Bernadette vint immédiatement. Mais quand elle arriva, les pèlerins, continuant leur cantique, chantaient :

    Vierge Marie, ô notre Amour,
    A vos enfants daignez sourire ;
    Ils sont votre royale cour
    Et se plaisent à vous redire ;
    Ave, ave, ave Maria..........

    Ces chants, dit humblement Bernadette, ne sont pas pour moi, mais pour Vous, ô Vierge de Massa bielle !
    Tu dois avoir raison, Bernadette ; et je regrette de t'avoir dérangée !
    Oh ! Aimable Souveraine, peu importe, puisque, ayant eu l'occasion de pénétrer dans votre Loge, je peux contempler de plus près votre attrayant visage !»
    Cependant la Vierge avait ouvert le guichet de sa Loge. Elle montrait ainsi à la foule qui l'attendait son visage si pur, ses yeux si doux et si aimants, cette auréole divine qui ne l'avait plus quittée depuis son entrevue avec l'Archange Gabriel !
    Que faites-vous ici ? Demanda-t-elle, et que voulez-vous ?
    Son visage s'illumina encore davantage quand elle entendit cette foule confiante lui chanter sa réponse :
    Souvenez-vous, ô tendre Mère,
    Qu'on n'eut jamais recours à vous
    Sans voir exaucer sa prière,
    Et, dans ce jour, exaucez-nous!

    Comme c'est joli, Bernadette, comme c'est touchant ! Voilà des gens qui paraissent désemparés, courir après une éternité incertaine, et, quand on les interroge, ils répondent en chantant !
    C'est vrai, ô Mère, mais ils savent à qui ils s'adressent. Ils chantent ces mêmes cantiques que je chantais moi-même, il n'y a pas bien longtemps, quand je voulais attendrir votre coeur maternel !
    Mais sais-tu, ma chère Bernadette, que je suis de nouveau très émue et que, comme toi, ils ont conquis mon coeur ! Ne m'ont-ils pas appelée leur « tendre Mère ! » Ils ne me connaissent pas : je ne les connais pas ! Il faut absolument que je sache...
    Avisant alors dans cette foule un vieux à barbe blanche :
    Bon vieillard, lui dit-elle, dis-moi qui tu es, qui vous êtes. D'où venez-vous, où allez-vous, et qu'attendez-vous de moi ? Raconte-moi votre histoire !
    Enhardi par tant de bonté, le vieillard n'éprouva aucune peine pour répondre :
    O Vierge sainte, notre charitable Mère, quand j'étais jeune, j'étais quelque peu espiègle. Ma mère me berçait quand même sur ses genoux. Pour me rendre sage, elle me parlait des petits enfants abandonnés qu'on rencontre dans tant de pays. Vingt ans plus tard, j'étais prêtre... Un jour je chuchotai quelques mots à son oreille : elle pleura... Je l'embrassai, elle me bénit. Et peu de temps après je partais pour les pays de Missions.
    Pauvre mère ! Dit la Vierge, ou plutôt heureuse mère !... Mais continue.
    Alors j'ai vécu la vie, surtout aride, du missionnaire, rencontrant à tour de rôle joies et consolations, tristesses et déceptions. J'ai baptisé des enfants, j'ai baptisé des adultes. Quand le diable me brûlait une chapelle, je m'efforçais d'en construire deux...
    C'est intéressant ce que tu me dis là, et très touchant. Mais dis-moi franchement : est-il facile de faire de vraies conversions en pays païens ?
    Dans la région que j'ai habitée et parcourue, plutôt non Mais ce qui facilite beaucoup notre tâche, c'est quand nous expliquons à nos chrétiens qu'au ciel nous avons une Mère, et que la Mère de Jésus est aussi notre Mère ! Aussi était-ce un souci d'avoir à leur fournir médailles et scapulaires ; car souvent, avec les médailles, il fallait donner aussi la chaîne.
    Alors je t'ai occasionné beaucoup de dépenses ?
    Oh ! Non, je savais me faire aider par des âmes pieuses. Mais c'est cette dévotion que mes chrétiens et moi avons eue, et la confiance que nous avions en votre bonté maternelle, qui nous conduisent aujourd'hui devant votre Loge !
    Oh ! Vraiment !
    La Vierge était visiblement émue. Son visage reflétait de plus en plus toutes les émotions d'un coeur maternel !
    Comme vous venez de loin, vous devez être très fatigués, dit la Vierge compatissante. Mais explique-moi surtout pourquoi vous vous trouvez si nombreux devant ma Loge, alors que généralement on n'y accède qu'un par un : et que voulez-vous de moi ?
    Nous ne sommes pas très fatigués, continua le vieux barbichon, car nous avons fait trois étapes, individuelles ou collectives.
    D'abord quand notre heure fut venue, nous nous sommes présentés individuellement devant la Loge de saint Pierre. Je ne sais comment cela se passa pour les autres. Pour moi, ce fut vite fait : « Tu viens des pays de Missions », me dit le Céleste Portier, d'un ton un peu grincheux, à cause de son énorme travail, qui ne connaît pas de relâche... Et, sans autre forme de procès, je me trouvai dans le purgatoire...
    J'étais quand même content de mon sort, car j'étais sûr d'être dans la bonne voie. Mais un beau jour, la question se compliqua. Je fus reconnu au purgatoire par ceux de mes chrétiens qui m'y avaient précédé. Presque tous ceux auxquels j'avais fermé les yeux se trouvaient là. Ils se demandaient quand cela allait finir. Ils formèrent un comité et m'envoyèrent une délégation.
    Il s'en faut que ce comité ait été composé des membres les plus fervents de mon district. J'y remarquais des frondeurs, qui m'avaient causé mille misères, et je me demandais comment saint Pierre avait pu les laisser passer ainsi en franchise ; mais je n'avais pas à revenir sur un verdict de clémence. Ils me montraient qui des médailles, qui des scapulaires, me rappelant les promesses que je leur avais faites en votre nom : « Tu nous as fait éviter l'enfer, me disaient-ils, c'est quelque chose. Désormais nous nous en remettons entièrement à toi, pour nous conduire au Paradis le plus vite possible : car ici il fait chaud ! » C'était bien mon avis, mais il fallait trouver le moyen de sortir.
    Pour leur faire prendre patience, garder l'espérance et observer la discipline locale, chaque jour je leur faisais chanter :

    Beau Ciel, éternelle Patrie,
    ........................................
    Dieu d'amour, Dieu d'amour,
    Quand m'appellerez-vous au céleste séjour ?

    J'avais remarqué que chaque samedi un grand scapulaire descendait dans le purgatoire par une porte dérobée que j'arrivai à repérer. Il remontait immédiatement je ne sais où, car la porte se refermait tout de suite, emmenant avec lui des âmes privilégiées. Ce samedi matin, je résolus de tenter l'aventure. Je réunis mes chrétiens près de la porte secrète et leur dis : « Quand vous verrez un grand scapulaire descendre par ici, faites comme moi : attrapez-le, ou agrippez-vous à moi. Laissez-vous faire, on verra bien où on ira. Surtout, pas de panique, n'ayez pas peur ; ayez confiance, car c'est la Vierge qui est à l'autre bout... »
    A peine étions-nous rangés que le scapulaire apparut ! Non sans bousculade, nous le saisissons ; aussitôt nous sommes soulevés très doucement : nous montons, nous voilà en route pour le Paradis !
    Nous franchissons ainsi la porte secrète, qui se referme derrière nous. Mais probablement parce que nous n'avions pas droit au privilège sabbatin, ou peut-être parce qu'il y avait eu quelque supercherie de notre part, nos mains lâchent prise toutes à la fois, et nous voilà dans le vague, entre le Ciel et le Purgatoire, ne voyant de tous côtés que portes closes ! Nous suivions des yeux le scapulaire qui, allégé, montait rapidement vers le Ciel. Nous sommes mis à sa poursuite, mais pas avec la même vitesse. Voilà pourquoi nous arrivons en retard, et en groupe, devant votre Loge. C'est notre troisième étape, Mère, sera-ce la dernière ?
    Ah ! Je comprends maintenant, dit la Vierge, pourquoi ce matin mon scapulaire était si lourd qu'il faillit se rompre et devint ensuite si léger. C'est vous qui m'avez joué ce tour! Je vois ce que vous voulez. Merci, bon vieillard, de toutes tes explications. Quand je vous ai interrogés, vous m'avez répondu par des chants ; vous n'aurez pas chanté en vain. Vous n'avez pas droit au privilège sabbatin, mais vous m'intéressez tellement que je vais demander une dispense pour vous à mon Fils. Restez tranquilles ici et attendez mon retour. Vous serez satisfaits.
    La Vierge disparut. Malgré la promesse d'un prompt retour, tous les coeurs, privés de ce sourire si affectueux, gage d'espérance, étaient angoissés ! Alors un chant nouveau, plaintif, celui-là bien connu du missionnaire qui se sent ballotté par les hasards de la vie et cherche son étoile, jaillit de leurs poitrines :

    Astre béni du marin,
    Conduis ma barque au rivage ;
    Préserve-la du naufrage,
    Blanche Etoile du matin!

    Jésus, voyant que la porte intérieure de la Loge de sa Mère venait de s'ouvrir, pressentit qu'elle avait besoin de Lui. Par déférence, quittant son trône, il vint à elle et entra dans sa Loge. En quelques mots la Mère expliqua à son Fils ce dont il s'agissait ; puis tous deux parurent ensemble au guichet.
    A la vue du Rédempteur du monde, n'ayant pas encore la force de soutenir son regard, pourtant si bon et si miséricordieux, tous se trouvèrent prosternés à terre. Sur un ordre du Maître, ils se relevèrent, mais leurs bras étaient en croix, et ils s'écriaient suppliants : « Jésus, Fils de David, ayez pitié de nous !... Par votre précieux sang répandu sur la Croix, sauvez-nous ! Par l'affection que vous avez pour votre très sainte Mère, ouvrez-nous maintenant les portes de votre Paradis ! »
    Ils avaient déjà gagné le coeur du Rédempteur. Son regard manifestait qu'il avait pitié de cette foule
    Votre avis est le mien, ô Mère, dit Jésus ; ces gens sont intéressants ; surtout, ils savent très bien s'y prendre. Car si le sang que J'ai répandu pour eux sur la Croix n'avait pas suffi pour les sauver, leur appel à l'affection que j'ai pour Vous fait que je Vous accorde tout ce que Vous demandez.
    Annoncez-leur vous-même, ô Mère, qu'ils sont admis au Paradis.
    Vous êtes admis au Paradis, dit aussitôt la Vierge, rayonnante de joie. Mon Fils fait une exception pour vous, parce que vous venez de pays de Missions.
    La Vierge voulait continuer sa harangue pour leur témoigner son contentement. Elle ne le put pas ; car eux, tout à leur bonheur, ne pensent qu'à le chanter :

    Partons, empressons-nous, allons, troupe choisie,
    Courons tous nous asseoir au céleste festin !

    Vous voyez, dit la Vierge, leur répertoire n'est pas épuisé : les voilà qui chantent comme des enfants qui vont faire leur Première Communion. Cela nous promet du nouveau pour le Paradis. Ils ont même apporté avec eux des instruments de musique comme nous n'en avons pas ici. Ce sera un vrai changement avec les réceptions que nous avons ordinairement.
    Jésus donna l'ordre alors que les heureux occupants du Royaume céleste issus de pays de Missions vinssent se grouper à la porte intérieure pour y recevoir leurs frères. Puis il nomma le vieux à barbe blanche chef de la colonne.

    II. Le Défilé

    Le vieillard avait pris son rôle au sérieux. Le Fils de la Vierge lui avait manifesté le désir d'avoir un joli défilé ; aussi, puisque son rôle de missionnaire allait finir, voulait-il le finir « en beauté », par un défilé impeccable. Il n'ignorait pourtant pas que c'est une tâche bien ardue de mettre deux pèlerins sur la même ligne. Cependant la colonne paraissait assez bien disposée. Au fur et à mesure que les passeports avaient été révisés dans la Loge de la Vierge, il rangeait les derniers arrivants. Mais sachant très bien la valeur de ces dernières recrues, il chantonnait gaiement, comme jadis :

    Mon Ciel de gloire,
    En vérité je vous le dis,
    Est pour les petits, dame oui!

    S'étant donc assuré que chacun était à son poste et que tout était en ordre, il clama : «Colonne, pour le défilé, point de direction : la porte du Paradis. En avant, marche ! »
    Or la porte du Paradis n'était pas encore ouverte et aucun chef n'aurait pu arrêter la colonne ou lui faire marquer le pas. On pouvait s'attendre à ce qu'il y eût de la casse !
    La Vierge, pressentant le danger, regarda son Fils, avec le même air suppliant qu'elle avait aux Noces de Cana, quand elle Lui disait : « Ils n'ont plus de vin.» Jésus répondit par un sourire, et sans aucun commandement extérieur, par un acte de sa Volonté, les Portes éternelles se trouvèrent ouvertes. C'est ainsi que, sans effraction, nos pèlerins purent entrer dans le céleste Séjour. Ils n'eurent ensuite qu'à emboîter le pas derrière leurs devanciers, qui selon l'ordre du Fils, étaient venus leur faire un cortège d'honneur. Jésus et Marie fermaient la marche. Et quand ils eurent franchi le seuil, les portes se refermèrent.
    Il se trouva que, par hasard, ce jour-là, c'était justement le Maestro Charles Gounod qui était de service aux orgues du Paradis. Croyant à une démonstration en faveur des Martyrs qu'il avait si magistralement chantés, de toute la puissance de ses orgues il entonna la marche émotionnante et triomphale :

    O Dieu, de tes soldats la couronne et la gloire,
    Dieu par qui nos Martyrs ont gagné la victoire...

    La musique de la colonne se mit de la partie : les gongs, les cymbales, les tambours, les tambourins, les violons, les fifres, les clairons, grosses caisses et autres genres d'instruments, résonnèrent à qui mieux.
    A ce spectacle insolite et inattendu, la Cour céleste, quelque peu intriguée, se leva : « Ce sont, sans doute, des pèlerins qui viennent de régions différentes. Leurs pays doivent être troublés, et ils viennent chercher ici un peu de sécurité ». Alors elle unit ses accents à ceux des orgues et de la fanfare, cependant que des milliers d'angelots, tournoyant au-dessus de la colonne, n'avaient jamais paru si gais et si souples ; sans prononcer une parole, ils accompagnaient le chant par le vrombissement de leurs ailes. C'était une véritable féerie.
    Cependant le cortège subissait un ralentissement considérable.
    Il y avait, en effet, quelqu'un qui suait et s'épongeait sans cesse, avec la manche du surplis qu'on lui avait donné à la porte du Paradis avec une étole comme signe de juridiction et de responsabilité ; car, ravis de ce spectacle nouveau, les gens s'arrêtaient devant les trônes resplendissants, comme ils n'en avaient jamais vus dans leur pays. De plus, sur la foi de vieilles images qu'on leur avait données, croyant reconnaître en tel ou tel leurs patrons de baptême ou de confirmation, ou ceux de leurs amis, ou des amis de leurs amis, ils lâchaient à tour de rôle la colonne pour aller leur demander, selon les règles de leurs pays :
    Vieil oncle, ou grand frère, ça va ? As-tu mangé le riz ? Bois le thé...
    Ils se trompaient toujours d'adresse, ce qui les aurait peu inquiétés, s'ils ne s'étaient entendus dire :
    Ici on ne mange pas le riz, on ne boit pas le thé, on ne fume même pas la cigarette. Le bonheur du Paradis ne consiste pas en cela.
    Et tous nos pèlerins de chercher la « barbe blanche », pour lui demander pourquoi il les avait conduits dans un pays de félicités, où on ne mange pas le riz, où on ne boit pas le thé, où on ne fume même pas la cigarette.
    On ne sait trop ce qui serait arrivé, si on l'avait trouvé. C'est encore la Vierge qui sauva la situation. Elle vit fort bien que son pauvre vieux missionnaire n'était pas plus le maître de ses ouailles pour une parade au Paradis que dans ces pays de Missions, où la discipline ne fait pas la force des armées. Sur un regard de sa Mère, Jésus mit à sa disposition toute une légion de maîtres des cérémonies des Palais éternels, qui arrivèrent non sans peine à récupérer les extravagants, et la colonne peu à peu put reprendre son élan primitif.
    Pendant ce temps, si quelqu'un, rejetant toute distraction, avait prêté l'oreille, il aurait pu entendre Jésus dire à sa Mère :
    O Mère, comment pourrai-je vous remercier pour le plaisir que vous me procurez aujourd'hui ? Car c'est bien à vous que je dois ce cortège nouveau, et les âmes qui le composent... Je vous recommande spécialement mes missionnaires de tous pays. Ils continuent l'oeuvre que j'avais confiée à mes Apôtres : « Allez par toute la terre »... Ils ont sacrifié pour moi les sourires, les baisers d'une mère, et tant d'autres joies terrestres. Soyez leur Mère, préservez-les de tout mal et soyez toujours pour eux

    .................. la Madone
    Qui sourit et pardonne !

    III. Devant le Trône du Père

    Le cortège prenait une allure de plus en plus vive ; les Maîtres des cérémonies des Palais éternels avaient beau se multiplier, aller à tire-d'aile de la tête à la queue de la colonne, donner des ordres de groupement et de ralentissement, l'allure s'accentuait toujours. Car on avait aperçu dans le lointain une lumière éblouissante qui attirait et captivait tant les regards que les coeurs ; les Chérubins, les Séraphins, les Saints, les Saintes, ne comptaient plus pour rien.
    Et qui l'eût cru ? C'était le vieux à barbe blanche qui, malgré ses ans, emportait l'élan ! Se sentant au bout de sa course et voulant finir en beauté, tel un général qui commande la dernière charge, il s'écria : « Colonne, à mon commandement ; point de direction: le trône du Père ! »
    Il y arriva le premier et, mieux que si la manoeuvre eût été préparée, chacun se rangea de chaque côté de lui. Sur son déclin, peut-être pour la première fois, il sentit qu'il était un chef !
    Au fond d'un hémicycle, un vénérable vieillard était assis sur un trône très élevé. Malgré son air de bonté, on sentait que c'était un roi, recevant ses sujets sans apparat, mais sans cependant cesser d'être le Roi. On le contemplait, on l'admirait. Les uns et les autres se passaient leurs impressions
    Quel beau vieillard ! Quelle belle figure ! Ses yeux vifs et perçants sont cependant très doux ! Et sa barbe, quelle belle barbe ondulante ! Il respire la bonté et la confiance... On dirait notre Père... »
    Pendant ce temps, Jésus et Marie prenaient place sur leur trône. Jésus paraissait vêtu de sa robe sans couture et dépouillé de tous vestiges de sa divinité. Marie, au contraire, était resplendissante de beauté. Les charmes de son visage étaient rehaussés par une auréole étincelante. Un manteau royal, légèrement pourpré et tout lamé d'or, recouvrait ses épaules. Des anges l'aidaient à en porter la longue traîne et en disposaient gracieusement les plis sur les degrés de son trône.
    Les visages comme les coeurs se tournèrent instinctivement vers elle. Et sans aucun commandement, les voûtes célestes résonnèrent des accents de ce cantique :

    J'irai la voir un jour
    Au ciel, dans ma Patrie ;
    J'irai chanter Marie,
    Ma joie et mon amour !
    Au ciel, au ciel, au ciel, j'irai la voir un jour !

    A cet hommage la Cour céleste tressaillit d'allégresse et, en un mouvement de poignante émotion, se levant tout entière, elle joignit ses accents à ceux des arrivants, pour célébrer Marie, la bienfaitrice d'hier et de demain, la Reine d'aujourd'hui, après Jésus le plus bel ornement du céleste Séjour. Marie restait toujours calme ; son visage était quelque peu empourpré et elle baissait modestement les yeux ; mais son coeur se gonflait sous le désir ardent d'attirer toujours de nouveaux élus à son Fils !
    Le Père Éternel manifestait aussi sa joie ! D'un geste il arrêta les chants :
    Je suis content de vous, dit-il. Cette apothéose de Marie était voulue par Moi, et par son Fils. Nous voulions que votre dernier chant fût pour elle. Ne l'a-t-elle pas mérité ? Sans elle où seriez-vous maintenant ? Vous êtes morts, vous n appartenez donc plus à la terre. Vous avez su éviter l'enfer, ce qui est bien. Vous n'êtes plus du purgatoire, puisque vous vous en êtes échappés frauduleusement par une porte réservée à ceux qui ont des mérites que vous n'aviez pas. Vous n'êtes pas encore du Paradis, bien que ce soit ce qui y ressemble le plus. Heureusement vous avez su vous arrêter devant la Loge de la Vierge : grâce à vos cantiques suppliants, à sa bonté, et surtout à la complicité de son Fils, votre cas est arrangé à votre avantage ; car je légitime tout ce qu'ils ont décidé en votre faveur. Et par là, je veux proclamer bien hautement que jamais Marie ne saurait trop demander à son Fils et que jamais Jésus ne saurait trop concéder à sa Mère. Vous êtes donc admis au Paradis ; je vais donner l'ordre qu'on y prépare vos trônes. Comme Jésus et Marie, je suis heureux de vous recevoir dans mes Palais célestes.
    A ce moment, le Père Éternel remarqua le vieux à barbe blanche :
    C'est bien toi, lui dit-il, qui nous amènes tout ce monde ? Troublé de se voir interpellé en public par l'Éternel, ne sachant ce qui allait résulter de ses réponses, il murmura évasivement
    C'est plutôt eux qui m'ont suivi. Oui, ils t'ont suivi, et à belle allure ! N'est-ce pas toi qui tout à l'heure commandais la colonne ?
    Oh ! Seigneur, c'était par ordre de votre Fils ?
    Tu commandes bien. Y a-t-il longtemps que tu es en pays de Mission ?
    Je ne sais plus : j'ai toujours pris les années comme elles arrivaient...Trente ans... peut-être plus.
    C'est un beau bail. Tu ne devais pas vivre dans l'abondance, car ce ne sont pas les aumônes des fidèles qui peuvent entretenir les missionnaires et leurs oeuvres ?
    Oh ! Non. Alors je commençais par ronchonner : puis je chantais :

    Heureux les pauvres de ce monde,
    Ils seront riches devant Dieu !

    C'est très bien, reprit le Père Éternel : tu as trouvé la vraie philosophie. Et ces gens-là, est-ce toi qui les as baptisés ?
    Oui, Seigneur ; en grande partie du moins.
    Es-tu content d'eux ?
    Oui, dit le vieux après un moment d'hésitation. Aujourd'hui ils ont réparé leurs erreurs, car, pour le défilé et la charge finale, ils ont été admirables de maîtrise, de discipline et d'élan.
    A ces mots, le Père Éternel, Jésus et Marie, ne purent s'empêcher de sourire.
    Ce bon vieux ! Se dirent-ils. Il admire ses gens parce qu'il les aime. Cela ne nuit à personne et vaut mieux que de dénigrer les siens.
    C'est très bien, dit le Père Éternel. Tu vas prendre rang parmi les Apôtres. Je sais que tu veux me recommander tes auxiliaires, catéchistes et autres : tu as raison. Ce sont des aides dont vous ne pouvez pas vous passer : ils ont droit à un traitement de faveur. Nous avons ici les choeurs des confesseurs, des vierges, des saintes femmes, des martyrs sans effusion de sang : chacun sera rangé dans la section qui lui convient.
    Et ta mère ? Pourquoi ne me parles-tu pas de ta vieille mère ? Comme tu parais avoir un certain âge, elle ne doit pas être jeune ? Il y a longtemps que vous ne vous êtes pas vus : va vite l'embrasser, pendant que je vais adresser à tes protégés mes dernières exhortations.
    Seigneur, que je sache, ma mère n'est pas ici.
    Mais alors où est-elle, elle, la mère d'un Missionnaire ? Si elle est au Purgatoire, va la chercher.
    Seigneur, elle est encore sur la terre. Depuis que nous nous sommes séparés, elle a pensé à moi tous les jours, comme moi tous les jours je pensais à elle. Ce sont ses prières qui m'ont obtenu persévérance et réconfort. Par ses prières elle m'aida à Vous conquérir des âmes!
    Tu as eu une bonne mère. Mais puisqu'elle sait prier si bien pour les missionnaires, inutile de la rappeler si vite ; elle n'y perdra rien. Quand son heure sera venue, c'est toi qui iras la recevoir à la porte du Paradis, où nous lui donnerons une place de choix.
    Qu'on sache que nous n'avons pas voulu créer un précédent. Vous n'êtes pas ici en pays conquis, vous êtes simplement des bénéficiaires, et vous allez recevoir bien plus que vous ne méritez. N'allez donc pas regarder à gauche et à droite, et comparer votre part avec celle du voisin. Sur terre vous étiez facilement jaloux et réclamiez sur tout. Ici aucune récrimination n'est admise. Chacun reçoit la récompense à laquelle il a droit. Nous ne tenons compte ni de l'âge, ni du rang social, mais seulement des mérites.
    Vous allez prendre place sur les trônes qui vous seront assignés. J'ordonne que cet intermède prenne fin et que la vie du Ciel reprenne son cours ordinaire !
    Ce fut alors un changement complet ; la vieille barbe blanche et ses pèlerins se trouvèrent assis sur leurs trônes. La Lumière éternelle se révéla à leurs yeux : ils contemplèrent le Père, et Jésus, et Marie, dans la gloire ! Leur intelligence comprit les mystères ; leurs oreilles perçurent des mélodies ineffables... Ils joignirent leurs voix à celles de la Cour Céleste et commencèrent à chanter un cantique nouveau, le Cantique éternel !

    Aux premières Vêpres du samedi suivant, la Vierge descendit de son trône : elle fit une profonde révérence au Père et au Fils. Puis, portant elle-même son grand scapulaire, accompagnée d'une phalange d'anges et suivie des ovations de la Cour céleste, elle s'en fut reprendre sa place dans sa Loge !

    1938/118-130
    118-130
    France
    1938
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