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Un page d'histoire de la mission du Thibet (1905)

Une Page d'Histoire de la Mission du Thibet (1905)
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    Une Page d'Histoire de la Mission du Thibet (1905)

    Un de nos confrères, le P. Goré, missionnaire depuis plus de trente ans dans les Marches thibétaines, publie un volume sur l'histoire d'une mission qu'il connaît mieux que personne et dans laquelle il a mené vaillamment le bon combat contre l'hostilité ouverte ou insidieuse des lamas thibétains, Les pages qui suivent sont extraites de cet ouvrage : elles donneront certainement aux lecteurs le désir de connaître cette histoire, qui leur révélera les difficultés insoupçonnées de l'apostolat dans ces régions de l'Asie centrale. (N. D. L. R.).

    A l'automne de 1904 de graves nouvelles se répandaient dans le pays : les troupes anglaises étaient entrées dans la capitale du Thibet et le Commissaire général Younghusband avait signé avec les représentants des grandes lamaseries de Lhassa un traité dont on ignorait encore la teneur. Le gouvernement chinois, incapable de s'opposer à l'ouverture du Thibet qu'il croyait imminente, se dispose à occuper effectivement les principautés des Marches qu'il abandonnait depuis si longtemps à la tyrannie des lamas. Il nomme un Commissaire Impérial à Tchamouto et donne ordre aux mandarins de défricher les terrains cultivables, mais la lamaserie entrave par tous les moyens le travail des colons chinois.
    Pendant ce temps les routes sont infestées de brigands qui semblent agir sous l'impulsion des lamas. Le P. Bourdonnec (1), rejoignant son poste après un séjour de quelques semaines à Tatsienlu, en janvier 1905, est attaqué au delà de Litang par une bande en armes et obligé de se replier sur cette localité, laissant aux brigands tous ses bagages. Le séjour forcé du missionnaire à Litang lui permit d'entrer en relations avec les Chinois du marché et d'amener quelques-uns d'entre eux à la religion. Quelque temps après, profitant du passage du Commissaire chargé des « affaires barbares » (itsing), qui allait prendre possession de sa charge, le P. Bourdonnec put continuer sa route sans encombre et retrouva à Batang les PP. Mussot et Soulié.
    Le 20 mars, pendant que ses confrères regagnaient leurs districts, le P. Mussot écrivait : « Il n'y a ici que cinquante soldats ; si ce nombre n'est pas promptement renforcé, nous sommes perdus et la révolution s'étendra sans nul doute à Yarégong et à Yerklo ». Le brigandage, en effet, bat son plein à Batang et dans les environs, et l'autorité chinoise est incapable de le réprimer. A l'occasion des pillages, le Commissaire Impérial destitue les deux préfets indigènes qui s'unissent ouvertement à la lamaserie et appellent le peuple aux armes. Dans un premier engagement la troupe chinoise est vaincue et son chef est parmi les morts. Elle se replie sur Batang, où la population est gagnée à la révolte. Le Commissaire entre alors en pourparlers avec les lamas et consent à rentrer en Chine avec son escorte. Les indigènes lui procurent les animaux dont il a besoin et l'accompagnent avec les honneurs ordinaires en dehors de la ville ; mais, à quelques kilomètres de là, une troupe thibétaine attend les Chinois derrière un fortin improvisé, les laisse s'engager dans le défilé de Guenkotsui, leur en ferme l'issue et les extermine.

    (1) Pierre Marie Bourdonnec, du diocèse de Saint-Brieuc, missionnaire du Thibet en 1882.

    A la nouvelle de ce massacre, le P. Mussot (1) franchit en hâte les trente-six kilomètres qui le séparent de Tchroupalong pour demander asile au petit mandarin chinois chargé de surveiller passage du Fleuve Bleu. Les lamas, prévenus de sa fuite, se lancent sur ses traces et découvrent sa retraite : ils le chargent de chaînes et le ramènent à Batang. Le 6 avril, le missionnaire, au milieu des huées et des injures de la populace, est conduit sur la rive droite de la rivière, dépouillé de ses vêtements, fustigé d'épines et fusillé à bout portant.
    Parmi les chrétiens qui payèrent de leur vie leur fidélité à la religion, Apao, originaire de Batang, abandonna sa famille pour suivre le P. Mussot. Saisi avec lui, il fut reconduit à Batang et incarcéré dans la lamaserie. Chaque jour il eut à subir les assauts des lamas et de ses parents païens qui l'exhortaient à sauver sa vie par un simulacre d'apostasie. Comme il restait inébranlable dans sa foi, il fut traîné sur le pont voisin et jeté dans la rivière ; grâce à des efforts surhumains il allait gagner la rive quand des lamas se précipitent vers lui, l'assomment à coups de pierres et rejettent son cadavre à l'eau.
    Dans les derniers jours du mois de mars le P. Soulié (2) avait été prévenu à Yarégong que la révolte était imminente. Croyant qu'il y avait surtout danger d'expulsion, il mit en caisse ses notes et ses collections, dans l'intention de les confier, le cas échéant, à des familles amies. Le 3 avril, au coucher du soleil, la Mission est entourée par une bande armes. Pour faciliter la fuite de son personnel, le P. Soulié tire deux coups de fusil en l'air, jetant ainsi la confusion dans les rangs des assaillants, puis va lui-même ouvrir la porte et leur demande le but de leur visite. Revenus de leur frayeur, les Thibétains se saisissent du missionnaire, le frappent rudement, lui arrachent ses vêtements et l'attachent à un arbre. Nicolas, l'un des domestiques du missionnaire, n'a pu se résoudre à l'abandonner ; il partage sa chaîne. A la nuit on ramène les captifs et on les attache au pied de l'escalier qui conduit aux appartements du Père. Le lendemain, la bande des persécuteurs était triplée ; quelques lamas venus de Batang commandaient en maîtres. Ils font l'inventaire de tous les objets et détruisent avec une rage satanique les crucifix et les images religieuses ; découvrant les coléoptères que le Père a recueillis dans ses courses apostoliques, ils décident que seule la mort peut expier tous ces crimes. Le missionnaire sait le sort qui l'attend et se prépare pieusement à la mort. A plusieurs reprises il demande à ses bourreaux de rendre la liberté à son compagnon de chaîne : c'est la seule faveur qu'il sollicite d'eux.

    (1) Henri Mussot, du diocèse de Besançon, missionnaire du Thibet en 1881.
    (2) Jean André Soulié, du diocèse de Rodez, missionnaire du Thibet en 1885.

    Enfin l'heure de Ici délivrance arrive. Le 14 avril, fête de la Compassion de la Sainte Vierge, les lamas conduisent leur victime dans un ravin voisin. Les habitants de la vallée, qui ont essayé par de petits présents d'adoucir la captivité de leur bienfaiteur, sont contraints d'assister à son supplice. Comme autrefois Véronique sur le chemin du Calvaire, un païen essuie le visage du missionnaire qui, affaibli par douze jours de jeûne, sue à grosses gouttes. Pendant qu'on attache le martyr à un arbre, un autre habitant de Yarégong s'approche de lui et lui dit : « Père, vous êtes enveloppé dans la ruine commune : le missionnaire de Batang et tous les Chinois ont été massacrés. Nous n'avons pu vous sauver, veuillez nous pardonner ». Le martyr remercie, se recueille et prie. Une balle lui traverse la tête, une seconde l'atteint en plein coeur : le sacrifice est consommé. Un énergumène, d'un coup de sabre, détache un bras du corps de la victime, puis les assistants recouvrent le cadavre de pierres et de branchages.
    Quelques jours après, à Atentze, onze chrétiens sont fusillés et leurs cadavres jetés au fleuve.
    Cependant le vice-roi du Yunnan envoie des troupes contre les lamas révoltés, mais l'union est loin de régner parmi les officiers chinois, qui se jalousent mutuellement au lieu d'organiser la défense. Bientôt les lamas bloquent à Tsekou les Chinois qui, malgré leur nombre, n'osent même pas tenter une sortie.
    L'heure est grave. Le P. Dubernard (1) prie le maire de Tsedjrongt de lever la garde nationale pour défendre l'accès de la vallée. Le fourbe personnage promet son concours aux missionnaires, mais en même temps il écrit aux lamas que Tsekou est une proie facile et qu'il se fait fort de leur livrer Pères et chrétiens.
    Le P. Bourdonnec, retour d'Atentze, pressait le P. Dubernard de s'éloigner, mais le vieillard, trompé par le maire de Tsedjrongt ne pouvait se résigner à quitter son poste. Le 19 juillet, on apprenait de source certaine que les lamas se dirigeaient sur Tsekou. Ce jour-là le maire ne parut pas : il n'y avait plus de doute sur sa trahison. Le soir même, missionnaires et chrétiens quittaient Tsekou ; à l'aube du lendemain, ils atteignent le torrent de Nakélo et se disposent à prendre leur réfection lorsque le bruit se répand que les lamas sont sur leurs traces. A bout de forces, le P. Dubernard supplie son confrère d'essayer de la fuite et ordonne à ses chrétiens de se disperser. Devant cette insistance le P. Bourdonnec s'éloigne avec quelques chrétiens qui le guident par des sentiers à peine tracés. Durant deux jours et deux nuits les fugitifs se dirigent vers le sud et, le 22 juillet, arrivent sur les bords du Mékong Le P. Bourdonnec offre au chef du village de Pating une forte somme pour être autorisé à traverser le fleuve avec ses suivants ; on lui répond que le pont est en mauvais état et qu'il n'y a pas de poulie au village. Le missionnaire, accompagné d'un vieillard de soixante-trois ans, Leang Tchangcheou, et de son fils Jean, remonte le torrent voisin et arrive sur un plateau qui domine le village de Nakhatong. Les lamas, qui ont enrôlé quelques Lyssous, ne tardent pas à les rejoindre et décochent sur eux leurs flèches empoisonnées. Jean est atteint le premier : il tombe entre les bras de son père qui l'excite à la contrition avant de tomber lui-même mortellement frappé.
    Le P. Bourdonnec est criblé de flèches et le poison violent agit visiblement sur la victime. Les persécuteurs tranchent la tête des trois hommes et descendent avec leurs trophées sur les bords du Mékong. Là, quarante chrétiens réunis sont à leur merci : ils se contentent de tes dépouiller du peu qu'ils ont pu emporter dans leur fuite. Dans son affolement une jeune femme se jette au fleuve.

    (1). Jules Dubernard, né en 1840, à Ussel, diocèse de Tulle, missionnaire du Thibet depuis 1864.

    Pendant ce temps le P. Dubernard, resté seul après le départ du P. Bourdonnec, s'était retiré un peu au-dessus du sentier pour se préparer à la mort. Le lendemain, quelques chrétiens le conduisent au village lyssou de Lomélo, où il passe la nuit. De grand matin les Lyssous, par crainte de se compromettre, supplient leur hôte de s'éloigner et le portent dans une grotte naturelle à l'orée de la forêt. Un brave chrétien, Raymond, et sa famille, qui veulent partager le sort de leur maître, restent dans le voisinage. Le 26 juillet, sur les indications du chef lyssou de Lomélo, les persécuteurs entourent la retraite du missionnaire, se saisissent de lui, l'enchaînent ; puis, en proférant des menaces de mort, ils tuent Raymond et emmènent sa femme Clara et ses trois enfants. Ils obligent le P. Dubernard à marcher pieds nus ; les cailloux du chemin lui meurtrissent les pieds, il ne peut plus faire un pas. On le porte à dos d'homme jusque sur une étroite terrasse en bordure du Mékong. Les Lyssous paraissent embarrassés de leur fardeau et se disposent à camper pour la nuit. Toute la soirée les lamas se moquent de leur victime ; ils lui demandent où est son Dieu, qu'il disait si puissant, et à quoi lui auront servi ses longues prières ; ils lui proposent même d'apostasier. Le vieil apôtre, indigné, leur présente sa tête chenue et leur déclare que jamais il ne reniera sa foi. Le lendemain, de grand matin, le funèbre cortège reprend sa marche vers le nord. Arrivés sur les bords d'un torrent qui forme sans doute la limite de leur territoire, les Lyssous refusent d'aller plus loin. La dernière heure du martyr a sonné. Trois hommes acceptent de remplir le rôle de bourreaux : leur salaire sera un boeuf. Ils se mettent en devoir de déshabiller leur victime, qui, ayant obtenu qu'on lui laisse sa chemise et son pantalon, tombe à genoux et tend la tête au fer du bourreau. La tête ne tomba qu'au troisième coup de sabre. Sur-le-champ on ouvrit la poitrine du martyr et on en arracha le coeur et le foie. Puis, avant de rentrer dans leurs villages, les assassins creusent dans le sable une fosse peu profonde et y enfouis sent leur victime, qu'ils recouvrent d'une légère couche de terre, cependant que les lamas portent à Atentze le chef du martyr pour prouver qu'ils ont exécuté leur mandat.
    Quelques semaines après ces événements, la paix est rétablie... au moins pour quelque temps. Dans la tourmente quatre missionnaires et de nombreux chrétiens étaient tombés au champ d'honneur. Tous les postes thibétains de la frontière : Batang, Yarégong, Yerkalo, Tsekou, Bahang étaient détruits ; mais les survivants, assurés que leurs frères dans l'apostolat, devenus leurs protecteurs au ciel, les soutiendraient dans la lutte, se remirent vaillamment à l'oeuvre de reconstruction.

    F. GORÉ,
    Missionnaire de Tatsienlu.


    1939/210-216
    210-216
    Chine
    1939
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