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Un mois chez les communistes en chine (Du 20 février au 19 mars 1930)

Un mois chez les communistes en chine (Du 20 février au 19 mars 1930) Le P. Crocq, de la Mission du Kouang-Si, a été enlevé à la fin de février dernier par les communistes qui l'ont retenu pendant un mois entier. Sa Mission de Tai-Ping-Fou, entre Long-Tchéou et Nanning, a été saccagée de fond en comble. Mais les vies ont été sauves. Voici comment ce missionnaire raconte les péripéties de sa captivité : Mission de Hanoi, le 9 avril 1930.
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    Un mois chez les communistes en chine

    (Du 20 février au 19 mars 1930)

    Le P. Crocq, de la Mission du Kouang-Si, a été enlevé à la fin de février dernier par les communistes qui l'ont retenu pendant un mois entier. Sa Mission de Tai-Ping-Fou, entre Long-Tchéou et Nanning, a été saccagée de fond en comble. Mais les vies ont été sauves. Voici comment ce missionnaire raconte les péripéties de sa captivité :

    Mission de Hanoi, le 9 avril 1930.

    Le jeudi 20 février, à 7 heures du soir, je fus brutalement arrêté dans ma résidence de Tai-Ping-Fou, au milieu de mes chrétiens. Sous prétexte de me remettre un télégramme urgent, vingt soldats rouges pénètrent dans ma maison, m'entourent et leurs revolvers braqués sur moi, m'ordonnent de les suivre au Comité des Soviets de la ville. Je n'avais qu'à obéir; mon calvaire commençait. A peine la porte franchie, je vis la foule des soldats, plusieurs centaines, se précipiter dans la Mission pour la saccager. Ils ont tout pris, tout pillé, et ce qu'ils n'ont pu emporter, ils l'ont brisé, mis en pièces; mais, par bonheur, j'ai su que mes catholiques avaient pu s'enfuir.
    Quelques minutes après, je comparaissais devant les Soviets réunis : paysans, ouvriers, soldats. Après m'avoir enlevé ma montre, mes lunettes, ma coiffure, mes objets de piété et une partie de mes habits, avec une dextérité qui montre une grande expérience dans cet art, ces forcenés me lièrent solidement à une colonne, puis me frappèrent et m'insultèrent pendant plus de deux heures consécutives ; finalement, ils me condamnèrent à mort, parce que missionnaire prêchant une religion perverse, parce qu'étranger et anticommuniste avéré.
    J'ai eu à défendre ma foi, mon honneur, contre leurs blasphèmes et leurs fausses accusations ; mais à chaque réponse péremptoire, j'étais frappé, insulté. Devant moi, il n'y avait pas des juges, mais seulement des bourreaux. Impossible d'imaginer ce tumulte, cette furie. Chaque fois qu'il s'agissait de la religion, on eût dit que tout l'enfer était déchaîné.
    De quoi ne m'ont-ils pas accusé? Ils m'ont reproché d'ensorceler le peuple, de le détacher de la nation chinoise; d'avoir fait massacrer des milliers de Boxers, leurs dignes frères (en 1900, je n'étais pas encore en Chine), d'arracher les yeux des morts pour en composer des philtres, d'obliger les chrétiens à s'agenouiller pour prier, que sais-je encore ? Et pour toutes ces raisons, je méritais la mort. L'un d'eux m'a même accusé de lui avoir extorqué quarante piastres, deux ans auparavant. Jene le connaissais pas et lui-même ne n'avait jamais vu, car, en 1928, j'étais à Nanning et non à TaiPing. Confondu devant le tribunal par ma réponse, il se vengea aussitôt en me frappant violemment à la tête. Ma barbe elle-même fut déclarée symbole impérialiste. On essaya de me l'arracher, de la couper, de la brûler...
    Attaché à ma colonne, les bras meurtris par les cordes qui pénétraient dans les chairs, empêchant le sang de circuler, les jambes noires des coups reçus et la tête enflée par les soufflets, je sentais venir ma dernière heure, et j'offrais à Dieu ma vie pour cette pauvre grande Chine, pour mes chrétiens dispersés et traqués, pour mes parents et mes amis, pour le Séminaire des Missions Etrangères, pour ma Mission, pour l'Eglise. Mon coeur était en paix, joyeux même. Je ne sentais plus la souffrance physique. Seuls, les blasphèmes me brisaient le coeur.
    Ton Jésus est puissant, criaient-ils, appelle-le donc pour qu'il te délivre.
    La soif, cependant, me torturait, ma gorge desséchée se contractait à tel point que je ne pouvais plus articuler un mot. Je demandais à boire : ils me répondaient par des insultes. Cependant, un enfant, touché de ma détresse, eut le courage de m'apporter une tasse de thé qu'il réussit à me faire avaler. Mais immédiatement, le pauvre petit fut brutalisé pour son acte de charité : « C'est un des siens, hurlaient les bourreaux, arrêtez-le ». Mais l'enfant avait déjà réussi à s'enfuir...
    Une demi-heure plus tard, le tourment de la soif redoublant, je demandai de l'eau. Ils m'apportèrent un liquide innommable puisé dans une fosse voisine. Je pensai au fiel et au vinaigre du Calvaire et détournant la tête, je refusai la coupe odieuse. Puis, au milieu d'un tumulte indescriptible, ils se préparèrent à me conduire au supplice. L'arrivée inattendue d'un chef des Soviets, accompagné de plusieurs officiers de la bande rouge, les arrêta : « Une nation civilisée, s'écria le chef, n'a pas le droit de torturer les prévenus, elle se contente de les mettre à mort, déliez cet homme ». Or, ces officiers et leur chef revenaient de ma résidence qu'ils avaient pillée et détruite.
    Détaché de ma colonne et conduit dans une chambre sous la garde de quelques soldats, je m'étendis sur des planches et, écrasé par la fatigue, goûtai quelques moments d'un sommeil réparateur. L'horloge marquait 9 h. 1/2.
    Mais bientôt, entraîné par les soldats, il fallut de nouveau comparaître devant le « tribunal ». Celui-ci venait, en effet, d'être régulièrement (?) constitué par l'assemblée des Soviets, paysans, ouvriers et soldats. Flanqué d'un greffier et deux assesseurs, un homme au regard haineux, tenant une règle à la main, présidait.
    Le jugement commence :
    Vous savez pourquoi vous êtes ici?
    Non, Monsieur, je l'ignore.
    Eh bien ! Je vais vous l'apprendre : Greffier, écrivez.
    Il me fait alors décliner mon nom, mes prénoms, mon âge, ma nationalité et ma profession. Il me demande où est ma femme et si j'ai des enfants. Ensuite il me demande d'où proviennent mes ressources, le bilan mensuel de mes recettes et de mes dépenses, etc. Puis il se lève et déclare :
    Au nom de la nouvelle Société communiste, je confisque tous vos biens, vos maisons et propriétés, et à partir d'aujourd'hui vous n'aurez plus aucun droit.
    Je gardai le silence. Cette scène avait duré une demi-heure. On ne m'avait pas frappé, mais grossièrement injurié.
    Tout à coup, le président change de tactique. Des nombreux griefs qui m'étaient reprochés, il n'en retient que trois, les principaux : le missionnaire étranger, l'argent et les armes.
    Hautain, il m'interpelle :
    Pourquoi êtes-vous venu prêcher la religion chez nous?
    Je suis venu uniquement pour prêcher parmi vous l'Evangile du Christ, pour enseigner ses préceptes, pour faire du bien au peuple chinois, surtout aux malheureux et aux petits, etc.
    Astucieux prétexte afin de nous espionner, de nous mieux trahir (Coups de pieds et soufflets).
    Depuis combien d'années êtes-vous en Chine ?
    Depuis trente ans, sans retour dans mon pays, je compte y rester toute ma vie, car j'aime beaucoup le peuple chinois.
    Vous êtes une peste, un ensorceleur. Vous avez, paraît-il, de nombreux adeptes ? Indiquez-moi le nombre de ces traîtres, au moins des principaux d'entre eux.
    Je gardai le silence obstiné. Hors de lui, il me presse, il m'invective.
    Ah ! Ah ! Vous êtes muet. Attendez un peu, je me charge de vous délier la langue. Allons au chevalet et plus vite que cela.
    Le sinistre banc est là, il adhère par un bout à la colonne, et les briques sont préparées. Projeté violemment par quatre satellites sur l'instrument de supplice, je suis ligoté de toutes parts, mes bras à la colonne, mes jambes nues sur le banc. A mes protestations, mon juge répond par l'insolence. Il ricane. Déjà, la première brique a été glissée sous mon talon droit, les nerfs vont être arrachés, mes os disloqués... Alors, n'osant présumer de mes forces, j'invoquai par une prière ardente la patronne des missionnaires, sainte Thérèse de l'Enfant Jésus... Aussitôt, je me sens fortifié et, tandis que la paix rentre dans mon âme, le juge, au contraire, se trouble, il semble hésiter et perdre contenance. Il se lève, puis va consulter le Comité des Soviets, et là, à sa grande surprise, il est mis en minorité et désapprouvé. Il n'avait plus le droit de me torturer.
    Ayant repris, furieux, sa place au tribunal, il me reproche amèrement d'être un étranger, un traître, un espion à la solde de mon gouvernement. Il répond à ma dénégation par l'insulte. Pourtant, il avait retiré la brique de dessous mon pied, tout en me laissant les liens qui me meurtrissaient. Puis, avec un geste significatif, il clama que tous mes congénères, après confiscation de leurs biens, seraient mis à mort ou chassés ignominieusement de Chine.
    Mais mon plus grand crime, à ses yeux, était le prétendu recel de fortes sommes d'argent et des armes qu'il supposait avoir été mises en dépôt à la Mission par les commerçants et les bourgeois de la ville. Il s'agissait de dévoiler les cachettes et de lui livrer ces trésors imaginaires. Je niai de toute mon énergie, mais en vain, et de 11 heures du soir, jusqu'à 1 heure du matin, je fus harcelé sans répit. Il ne pouvait admettre que je fusse aussi pauvre.
    Vous avez fouillé ma maison, Monsieur, et vous avez pris tout ce que je possédais jusqu'au dernier sou. Je n'ai reçu aucun argent ni des commerçants, ni des riches. Je ne possède pas d'armes de guerre, sauf une petite carabine de salon, que vous avez dû trouver chez moi.
    Oui, c'est exact, elle est ici, en notre possession. Vous êtes accusé de cacher cinq fusils appartenant aux commerçants, je vous somme de les livrer.
    Je vous ai dit, Monsieur, que je ne possédais pas d'autres armes que ma petite carabine.
    Vous êtes très rusé, vous mentez!
    Et, au paroxysme de la fureur, il se lève, frappe avec violence la table de sa règle, va et vient comme un fou, puis me condamne à mort et ordonne à six soldats de charger leurs armes.
    On me laissa dix minutes pour réfléchir. Très calme, je recommandais mon âme à Dieu et j'attendais. A la vue de la joie répandue sur mon visage, il se méprit grossièrement sur mes sentiments intimes.
    Vous avouez donc!
    Ecuré, je le regardai avec mépris :
    Non, Monsieur, je suis entre vos mains, faites de moi ce que vous voudrez, je ne crains pas la mort.
    Alors, ne pouvant plus rien obtenir de moi, il porta définitivement ma sentence. Lue devant moi et approuvée par le grand Comité, elle portait que je serais exécuté, c'est-à-dire fusillé à 2 heures du matin, sur la rivière, et que mon cadavre serait jeté à l'eau, sans laisser de traces. Il était environ 1 heure du matin, vendredi 21 février.
    Mon juge se montra cruel jusqu'en face de la mort. De sa voix railleuse, me désignant aux soldats, il leur dit :
    A 2 heures précises, sur le bord du fleuve, faites-le «monter en grade » (c'est-à-dire fusillez-le) et sans laisser de traces.
    Puis il sortit. Mes liens tombèrent alors et je fus reconduit dans la chambre où tout à l'heure, après ma première condamnation, je m'étais endormi. La garde en armes avait été doublée.
    Je croyais n'avoir plus qu'une heure à vivre. A peine le souvenir de mes fautes, la pensée de mes chrétiens en fuite, de mon église détruite et de la sainte Réserve profanée me troublèrent-ils quelques minutes. Puis ce fut la paix complète in manus tuas Domine commendo spiritum meum.
    Mais sainte Thérèse ne m'avait pas abandonné. A mon insu, elle travaillait à ma libération et en préparait l'instrument. Comment cela? Le moyen dont elle se servit pour nie sauver fut un officier de l'armée rouge, M. Koan, d'une famille honorable, à laquelle autrefois j'avais rendu d'importants services. Il venait de rentrer de voyage, à Taiping, à une heure avancée de la nuit, lorsqu'il apprit par hasard ma condamnation. De suite, il vole au quartier général, entraîne quelques officiers de ses amis et, en leur compagnie, accourt au Comité des Soviets et leur fait une vive opposition. « Le Père que vous avez condamné à mort est un homme de bien, il ne sera pas exécuté, je m'y oppose et le prends sous ma protection ». Alors, grand désarroi dans le Comité des paysans et ouvriers. M. Koan en profite avec ses amis, les officiers et soldats, pour téléphoner au président du Comité exécutif, M. Wang-Y, siégeant à Longtchéou. Sans m'en douter, j'étais sauvé.
    Il est 2 heures du matin, c'est le moment d'être fort ; mes bourreaux sont là devant moi. Ils m'entraînent vers le fleuve, un officier les précède à la lumière d'une lampe électrique. En un clin d'il, toute ma vie m'apparaît comme dans un tableau.
    Pardon, mon Dieu, pour mes péchés ; à vous, ô mon Jésus, toute ma vie, tout mon sang. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour moi, maintenant à l'heure de ma mort. Saint Joseph, assistez-moi ; sainte Thérèse, aidez-moi.
    Puis, les yeux au ciel, je marchai allégrement au sacrifice, encadré de soldats, l'arme au bras.
    Tout à coup, l'officier se retourne, s'approche de moi et me dit : Ne craignez rien, mon Père, vous êtes sauvé, je vous ai délivré de leurs mains et je vais vous conduire à Longtchéou.
    Je le remerciai, mais sans y croire ni comprendre ce qui m'arrivait ; car à ce moment je ne pensais plus à la terre. Effectivement, au lieu de gagner la rive du fleuve, il obliqua sur la gauche et me confia à un détachement de soldats en partance pour Long-tchéou.
    Bien avant l'aube, pour me soustraire à la fureur des communistes, j'étais embarqué sur un petit vapeur qui se mit en route à 5 heures du matin. Les soldats de mon escorte se montrèrent pour moi pleins de prévenances : couverture contre le froid, thé, petits pains, tabac, rien ne manqua, et le soir du 21 février, nous jetions l'ancre en face d'un marché nommé « les Cascades », terminus de la navigation en hiver.
    Le 22 au matin, avec une escorte de 70 hommes, je reprends la route à pied, vers Longtchéou, en suivant la rive droite du fleuve. Nous faisons ainsi de 18 à 20 kilomètres. (Mais en vain, car la route est interceptée par une forte bande de pirates armés). Il nous faut rebrousser chemin et regagner les Cascades. Pris de pitié pour ma détresse et mon dénuement (je n'avais pas un centime), de charitables habitants me donnèrent à manger. Je passai la nuit du 22 au 23 sur la terre humide, étendu sur une vieille natte à côté d'un officier qui ne me quittait pas. Toute proche, la fusillade crépite. La bande que l'on a croisée le matin dévalise un gros village et j'entends les cris de détresse des malheureuses victimes.
    Le lendemain, 23, au petit jour, nous reprenons notre route, cette fois en suivant la rive gauche, après avoir pris un bol de mauvais riz avalé par raison. C'est avec ce maigre viatique qu'il me fallut couvrir 60 kilomètres, avec de longs détours, par des sentiers escarpés de la montagne, à travers un pays de désolation, de villages incendiés. Dans ces solitudes silencieuses, dévastées par la fureur des hommes méchants, ô contraste! Les oiseaux chantaient et, au milieu des ruines, les pruniers étaient en fleurs. Sur tout le parcours, pas une âme, pas même l'ombre d'un pirate. Cependant les officiers, peu rassurés, m'avaient demandé, en cas d'attaque, de les aider de mes prières. « En compagnie du Père, disaient-ils aux soldats, nous n'avons rien à craindre ». Cette confiance me remplissait de joie. Nous arrivâmes à Longtchéou à 5 heures du soir. J'avais enduré la faim et la soif, mais je ne ressentais pas beaucoup la fatigue d'une si longue étape : 100 kilomètres à pied en deux jours. Je crois bien que mon bon ange m'avait porté, car, humainement parlant, je n'aurais pu aller si loin : Angelis suis Deus mandavit de te...
    A mon arrivée, je fus confié à un officier de Yu-Tao-Yu, et je dois dire qu'il me traita bien. A 10 heures du soir, au moment où j'allais m'étendre sur le lit de camp que cet officier m'avait donné, je fus appelé à comparaître pour un interrogatoire d'identité, devant le président du Comité exécutif, M. Wan-Y. Encore quatre kilomètres à mon actif, dans les rues de la ville endormie. Tout se passa bien ; le Président me jetant un regard dédaigneux, sans même m'interroger, m'envoya au grand Comité des Affaires étrangères. C'est là que je suis resté, comme otage et soi-disant « représailles » sous le coup de mes multiples condamnations à mort, jusqu'au 18 mars.
    Je ne fus plus molesté, mais strictement gardé au secret. Deux soldats couchaient dans ma chambre et surveillaient attentivement mes faits et gestes : impossible, par conséquent, de communiquer à l'extérieur pour donner de mes nouvelles. Le moindre billet écrit de ma main, s'il eût été saisi, aurait entraîné la peine capitale. J'avais heureusement de bons et fidèles amis, tels que M. Ou-Ko, Henri Yen-Tchang-Hong et quelques catholiques qui, par leurs visites, adoucirent les peines et les ennuis de ma prison. J'avais terriblement froid : M. Ou-Ko me donna un pardessus bien chaud ; mes habits étaient déchirés, ils furent remplacés en cachette par des mains pieuses. Chaque jour, deux repas : le matin à 9 heures et le soir à 4 heures. Je mangeais à la table commune ; repas rapidement expédiés en tout, douze minutes bien maigres aussi, mais toutefois suffisants pour apaiser ma faim, sustenter mes forces et tenir. Mes longues journées de prison s'écoulaient, mêlées de consolations et de peines. Par bonheur, j'avais pu me procurer de vieilles bésicles qui me permettaient de lire mon bréviaire, avec les conférences du R. P. Pinard de La Boullaye sur « La dévotion au devoir », et un volume de méditations, le tout dérobé au P. Maillot par les communistes et racheté par un jeune homme pour vingt sous. Ce qui me navrait, c'était la vue des atrocités commises par les communistes : incendies, pillages, exécutions des pauvres victimes traînées au dernier supplice, vision d'enfer qui me glaçait le coeur. Devant moi, à 150 mètres de ma prison, le spectacle journalier de la Mission brûlée et saccagée, de l'église profanée dont on a fait une étables à buffles , des statues brisées et jetées à l'étang ; des autels et objets du culte mis en pièces, la pensée des souffrances endurées par les bons PP. Barrière et Maillot, en fuite avec les deux religieuses et six jeunes filles du couvent, mais tombés aux mains des pirates, puis entraînés dans les montagnes ; la vue de nos chrétiens dépouillés de tout, dans la misère noire, et exposés à la haine de ces brutes. Tout cela, en me faisant oublier mon triste sort, me serrait affreusement le coeur.
    Enfin, le 17 mars, j'appris que le terme de mes épreuves était proche. J'étais expulsé de Chine, et devais être dès le lendemain 18 reconduit à la frontière. Le messager rouge qui m'apporta cette nouvelle fut certes le bienvenu. Assurément, j'avais manqué l'occasion de mourir pour une belle cause, mais pour un missionnaire dans la force de l'âge, la vie et, avec elle, l'espoir de travailler encore, ont leur prix.
    Le 18 au matin, sous une escorte de 250 soldats rouges, je suis conduit au soviet de P'ing-Ts'aing, à 16 kilomètres de Nang-Koan. Je couvris allégrement à pied ces 45 kilomètres, qui m'éloignaient de « l'enfer communiste ». La faim, la soif, les fatigues ne comptaient plus, l'espérance me donnait des ailes. Le lendemain, fête de saint Joseph, à 9 heures du matin, la frontière franchie, je tombai à genoux et entonnai le Magnificat de ma libération.
    Quelque 100 mètres plus loin, je me jetai, bien ému, dans les bras du brave capitaine Pellier, venu de Dong-Dang à ma rencontre en automobile en compagnie du tri-châu de cette localité. A midi, nous fêtâmes joyeusement ensemble la fête de saint Joseph à la table de l'aimable Mme Pellier, dont je n'oublierais jamais la bonté. Le soir, la même fête se renouvelait à Langson, à la Mission, au milieu de la joie et des félicitations de Mgr Hedde et de ses missionnaires.
    Le 29, par le premier train, j'arrivais à la Mission de Hanoi, dans une sorte de paradis, où je me vois depuis lors choyé et entouré de l'affection et des bons soins de nos Pères.

    P. CROCQ.

    1930/153-161
    153-161
    Chine
    1930
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