Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Un mois bien employé (extrait de journal)

UN MOIS BIEN EMPLOYÉ (EXTRAIT DE JOURNAL)
Add this

    UN MOIS BIEN EMPLOYÉ

    (EXTRAIT DE JOURNAL)

    29 janvier. La voiture est chargée, en avant pour une visite de district! Des pluies ont grossi la rivière, le passage est difficile, les boeufs de l'attelage soufflent puissamment. Nous voici d'abord à Peruntalapattai, petit village de 200 chrétiens, tous parias : le fils du catéchiste, qui dirige l'école récemment ouverte, s'empresse désolé, le Père aurait, en effet, bien pu attendre une demi-heure de plus avant d'arriver, ce qui aurait permis d'apprêter comme il convient les boîtes à canon et d'accrocher les drapeaux et oriflammes...
    Pendant trois jours, c'est l'examen et la mise en ordre des affaires du village, les confessions, l'inspection de l'école qui montre que le maître a au moins essayé de faire quelque chose. Les vingt-quatre enfants sont, comme tous les petits parias, éveillés, noirs, un peu sales mais mignons quand même.
    La question qui se pose pour chaque village est encore plus pressante pour celui-ci : il faut enclore le terrain, construire une chapelle école ainsi qu'une chambre pour le missionnaire et des communs, sans compter le puits à creuser. Un vrai coup de Trafalgar, quoi! Au moins 15.000 francs à débourser! Mais à l'éternel problème faudra-t-il donc toujours faire l'éternelle réponse : « Il n'y a pas d'argent, attendons à plus tard ! » Non, j'inscris délibérément Peruntalapattai au programme de l'année.
    Et le soir, en me promenant au clair de lune, pendant que le boy fait salle pleine avec mon gramophone, j'examine les possibilités d'établir là non seulement un pied-à-terre, mais une base pour des opérations futures : avec un pied à terre, il est aisé d'y poser l'autre, et, quand on a, posé les deux pieds, il est facile d'avancer, les villages parias sont fort nombreux de l'autre côté du fleuve, et il sera peut-être possible d'en accrocher quelques-uns.
    Cependant, toutes mes pensées ne m'empêchent pas d'admirer combien la lune est belle et calme dans les pays d'Orient : point de nuages courant sur une lune enflammée, mais un astre merveilleusement plein, calme et lumineux, alors que le soleil paraît si pressé de gagner l'Occident d'où viennent les ouvriers du bon Dieu...
    Gloire de l'Occident! Ce soir-là, je pense plus ardemment à la grandeur de notre tâche à nous, fils de l'Eglise catholique, venus apporter, que dis-je, venus réimposer, par nos prières, nos travaux, nos sacrifices et notre bonne volonté, la lumière rejetée de l'Orient. Je songe combien, il est beau que les fondateurs de notre Société des Missions Etrangères et leurs successeurs aient jugé à propos de consacrer toutes leurs ressources à cet Orient mystérieux, sans en rien distraire, même pour des champs d'apostolat plus faciles et plus riches en consolations spirituelles.
    5 février. Je dois partir aujourd'hui pour Eleangany : 700 chrétiens, 8 kilomètres à l'ouest. Tout est prêt..., mais les hommes qui doivent venir me chercher n'arrivent pas. En ce pays, il faut savoir s'attendre à tout. Pour ne pas perdre de temps, je change mon programme : je m'en vais passer quatre jours à Arulambadi, à 3 kilomètres, où il y a 300 chrétiens; je fais placer des tables et des bancs à l'école du village, de la sorte les enfants qui jusqu'ici ont écrit sur leurs genoux, seront plus à l'aise pour étudier. Nombreuses confessions, un petit sermon chaque matin, inspection de l'école, cela suffit pour occuper mes journées.
    10 février. La petite vérole a fait son apparition, maladie que les Indiens attribuent à une déesse peu commode qui ne peut souffrir que l'on pénètre dans une maison infectée si l'on a des chaussures aux pieds. La vaccination demande que l'on soit deux ; j'irai donc en compagnie du chef du village, de maison en maison, faire sortir les gens sous menace d'une forte amende, et les acheminer vers l'école, lieu désigné pour la vaccination, où ils se rendent comme à un sacrifice.
    12 février. Visite à Mickelpuram, village qui concentrera mes efforts cette année. J'ai besoin de revoir un terrain sur lequel je dois élever un petit presbytère, et il me faut essayer de tirer parti d'une école et d'une chapelle mal commencée. Je revois le terrain, dresse de nouveaux plans que mettra au point mon confrère voisin rompu à ce genre de travaux, puis je vais donner deux extrêmes-onctions à trois kilomètres de là. A mon retour, j'entends les confessions des villageois, et tente, sans succès d'ailleurs, de liquider un procès.
    13 février. A défaut d'un autel propre, je dis ma messe sur la table du maître d'école. C'est la veille des Cendres : confessions le matin, confessions le soir. Le vaccinateur recherche les réfractaires, il en trouve un bon nombre grâce aux indications du registre de baptême qui aide à découvrir les noms, et ainsi voilà de braves enfants qui, malgré leurs parents, sont mis à l'abri de la terrible maladie.
    Mercredi des Cendres. Les femmes du village, dans la crainte qu'il n'y en ait pas pour elles, se précipitent avec une telle violence sur la table de communion que celle-ci fléchit sous la poussée...
    Bien vite, je fais mes préparatifs, car, sous le coup de deux heures, il faut me mettre en route pour un village situé à 8 kilomètres à l'est : Sembodai, 90 chrétiens, perspective de travail pour deux jours. Ces gens appartiennent à la caste des terrassiers, ce qui ne signifie pas qu'ils fassent uniquement des travaux de terrassement, car ils sont tout aussi bien cultivateurs. Peu intelligents, mais très polis et attachés à leur Père dans la foi, ils me reçoivent tout à fait bien.
    Travail d'administration, examen des affaires, toujours la même chose. C'est Sinnapen et quelques autres qui doivent de l'argent à la caisse commune et qui, ne pouvant payer, renouvellent très fidèlement, tous les trois ans, la promesse de le faire dès que les prix remonteront ; c'est Aroquiassamy qui a eu le grand tort de battre sa femme, laquelle s'est enfuie chez sa mère qui ne veut plus la laisser revenir ; c'est le vieux Rayappen qui intente un procès à son fils, cette petite canaille de Sanjon, qui refuse de nourrir son père dans ses vieux jours; c'est..., c'est..., mais je n'en finirais pas de les énumérer tous. Cependant, l'affaire qui domine tout, c'est celle du puits, et je m'y intéresse vite, car je n'ai jamais bu d'eau aussi boueuse. La maçonnerie s'est écroulée et a obstrué la source. En d'autres termes, c'est le Père qui va encore « trinquer », à moins que Monseigneur... Consolons-nous, l'argent est fait pour circuler, Dieu ne lui a pas donné d'autre destination, les économistes les plus économes sont d'accord sur ce point. La question est de bien l'employer, je fais de mon mieux : un puits, une école, une chapelle, ce sont là des choses qui demeurent, qui ont un lendemain.
    Dimanche 18 février. Monseigneur a ordonné une quête en faveur de la Mission de Patna, au nord de Chandernagor, très éprouvée par un tremblement de terre. Les chrétiens, dépourvus d'espèces sonnantes, apportent quelques grains de riz, il y en a bien pour 15 francs ! L'aumône n'est pas grosse, mais les maîtres d'école font une collecte, et le curé arrondit la somme : n'est-il pas juste que nous venions au secours de nos frères infortunés, nous qui avons été épargnés!
    22 février. On m'appelle pour une extrême-onction à Eleangany. Visite qui aura d'heureux effets, puisqu'elle va me permettre de me faire , une idée du mauvais travail des maîtres d'école, qui ont profité de l'éloignement du missionnaire pour laisser tout aller au petit bonheur. Comme sanction, je diminue le traitement du directeur à dater du second trimestre, et j'espère qu'ainsi il sera excité à augmenter la somme de son travail.
    25 février. Dimanche, jour du Seigneur, jour où le missionnaire a beaucoup plus à faire que les jours ordinaires : il y a les confessions des gens du dehors, il y a la messe tardive malgré la chaleur, il y a le sermon en une langue qui ne m'est pas encore familière, il y a la chorale dont les chants donnent des frissons au moins musicien des hommes, il y a les bébés qui s'exercent à dominer le bruit de la foule, il y a les baptêmes toujours fort nombreux, il y a les maîtres d'école venus « au rapport », et les villageois des alentours qui trouvent si commode de régler leurs affaires le dimanche, il y a le bréviaire fatalement en retard, il y a le repas tardif et la douche impossible, il y a les Soeurs qui ont fixé à ce jour-là la visite hebdomadaire du Père, et qui, ne voyant rien venir, envoient messagère sur messagère, il y. a.-.., il y a..., nous n'en finirions plus !
    ... Et si l'on vient vous dire que ce sont toujours les mêmes qui se font tuer, n'en croyez rien. Songez aussi que ce seront toujours les mêmes qui seront en Paradis, et que de ce Paradis ils ne verront jamais la fin.

    Georges BONIS,
    Missionnaire de Pondichéry.
    1942/145-147
    145-147
    Inde
    1942
    Aucune image