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Un missionnaire et la mort

VARIÉTES Un missionnaire et la mort Nous avons annoncé précédemment les noces de diamant du P. Desgodins, prêtre depuis 1850 et missionnaire au Thibet depuis 1855. Un journal de l'Inde, le Sarvaviyabi, explique à sa manière la longévité du missionnaire. Un de nos confrères nous ayant envoyé la traduction de l'explication, nous ne voulons point en priver nos lecteurs.
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    VARIÉTES

    Un missionnaire et la mort

    Nous avons annoncé précédemment les noces de diamant du P. Desgodins, prêtre depuis 1850 et missionnaire au Thibet depuis 1855. Un journal de l'Inde, le Sarvaviyabi, explique à sa manière la longévité du missionnaire. Un de nos confrères nous ayant envoyé la traduction de l'explication, nous ne voulons point en priver nos lecteurs.

    Au pays du Thibet, que couronnent les montagnes Himalayas, hautes jusqu'à percer le firmament, il y a un Prêtre des Missions Etrangères. Ce Prêtre, depuis très, très longtemps, sème la bonne semence dans le susdit pays, et enseigne la divine Religion. Tel le fleuve Gange, ce grand nourricier de toutes les régions du nord de l'Inde, prenant sa source au sommet des plus hautes montagnes, sur son parcours arrose, rafraîchit et féconde toute la contrée, soit plaines soit plateaux : tel ce Prêtre, un fils de l'Est du doux pays de France, disant adieu à ses père et mère, sans craindre les dangers ni redouter les durs labeurs, partit pour ce lointain royaume pour y semer la bonne semence, et depuis de longues années en est l'apôtre infatigable.
    Il y a quelques jours, je causais avec un de nos anciens de ce Missionnaire vénéré : « Comment ce Prêtre a-t-il pu vivre si longtemps? Lui demandais je. Quand le grain de riz est mûr, l'épi ploie et s'incline ; et le fruit qui ornait le bout de la branche, quand il a bien mûri se détache et tombe : de même n'est-ce pas la loi de ce monde que l'homme naisse, croisse, et après une courte vie soit victime de la mort? Sur cette terre, le temps nous prend par la nuque et nous pousse : la mort impitoyable nous passe au cou une corde qui ne rompt pas et sans cesse nous tire vers la tombe, n'est-il pas vrai ? S'il en est ainsi, comment se fait-il que ce Prêtre ait jusqu'ici échappé au coup fatal de la mort ? » — Pour réponse, mon interlocuteur me raconta l'histoire que voici :

    « Ce Prêtre, après son entrée au pays du Thibet, s'occupa activement, quarante ans durant, aux exercices spirituels, à la prédication de la vraie Religion, et à l'étude approfondie de la langue de ce pays; puis il se résolut à faire un voyage auquel il pensait depuis quelque temps. Voici comment : il n'avait jamais quitté sa résidence ; un très long temps il avait perdu de vue le monde et les hommes qui vivent dans le monde ; et les hommes, eux aussi, dès longtemps l'avaient perdu de vue. Cependant il avait composé un grand ouvrage, un dictionnaire de la langue thibétaine, et il fallait qu'il l'imprimât lui-même : il songea donc à se rendre à une grande ville, sise sur la côte orientale de la Chine. En conséquence il fit ses préparatifs de voyage, se pourvut de provisions de vivres et de vêtements, les mit dans une caisse ; puis il s'apprêtait à ranger dans une autre grande caisse, avec un ordre parfait, un grand nombre de manuscrits de son dictionnaire écrits de sa main.
    « Mais sans lui laisser le temps de commencer, soudain la mort, revêtue de l'extérieur d'une vieille centenaire, volant au moyen d'ailes noires comme les plus épaisses ténèbres de la nuit, armée d'un glaive étincelant, franchissant et les montagnes Himalaya qui se perdent dans les cieux, et les vallées et les abîmes qui atteignent aux enfers, plus rapide que le vent des tempêtes, fondit sur le Thibet et pénétra dans la maison où ce Missionnaire finissait ses préparai ifs de voyage. Le Prêtre, voyant apparaître la mort, cette farouche voyageuse, dans sa chambre, se lève, se retourne, regarde, et fixant la mort, s écrie : « Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Que viens-tu faire ici ? »
    « A ces mots, la mort sourit, montre ses dents effilées, secoue ses os avec fracas, et répond : « Ne sais-tu pas que je suis la mort ? Je suis partie de bien loin et ai volé jusqu'ici pour te venir appeler. Viens avec moi. Vois, j'ai préparé on trou pour t'y coucher. Hâte-toi ! Voici que les insectes et les vers attendent leur proie, ils vont s'emparer de ton cadavre, le déchirer, le ronger, le mordre et le dévorer. Oui, ils t'attendent : Viens ! » Telle fut sa réponse.
    « Le Prêtre réplique : « O mort, patiente un peu, ne me tue pas aujourd'hui. Ne vois-tu pas que j'ai semé le bien dans ce lieu pendant quarante ans? Si j'allais quitter mes chrétiens maintenant, ce serait leur perte. Il faut que je les fortifie dans la foi ; il faut que je sauve encore beaucoup d'âmes. Après cela, je t'obéirai volontiers. Patiente encore un peu ! » Mais la mort de reprendre : « Non, aucune trêve n'est possible. Le temps de faire le bien est passé. Viens ! » Et ce disant, elle étend son long bras, saisit le Prêtre par l'épaule, l'entraîne et veut l'emmener. Le Père, voyant cela sans faiblir ni perdre son sang-froid, montre les manuscrits qui remplissaient sa chambre :
    « Allons ! Dit-il, laisse-moi, je te suis. Mais il ne faut pas que ce dictionnaire se perde en vain, je vais le mettre en sûreté dans cette caisse : aide-moi un peu, je t'en prie ».
    « Soit », dit la mort, et déposant son glaive dans un coin de la chambre, elle prend un des manuscrits du dictionnaire thibétain et l'apporte pour le mettre dans la caisse. Or, cette caisse était très longue et très profonde ; aussi la mort, pour y placer le manuscrit qu'elle venait d'apporter, dut-elle se baisser jusqu'à y introduire et sa tête et ses bras et tout sou buste, ne laissant dehors que ses deux jambes pendantes. Aussitôt le Père de saisir ces deux jambes, de les lever prestement et vigoureusement, de plonger la dame dans la caisse, de renverser le couvercle, de s'asseoir dessus en le pressant de toutes ses forces et de le clouer fortement avec d'énormes clous !...
    « Cependant la mort, honteuse comme le chasseur pris dans la trappe qu'il avait lui-même creusée, eut beau secouer avec grand bruit et fracas son squelette emprunté ; elle eut beau chercher à épouvanter son geôlier par des cris de rage et des hurlements entrecoupés capables de faire trembler une montagne ; elle eut beau gémir, et par moments supplier avec des expressions capables de toucher un tigre : le Père ne se laissa ni effrayer par sa colère ni fléchir par ses douces paroles. — Il ne s'en tint pas là. Voilà qu'il charge la caisse sur ses épaules, l'emporte dehors, et marche, marche toujours, malgré la torture de ses bras, de ses jambes et de ses épaules. Il monte de cime en cime, et atteint enfin le haut sommet de l'EVEREST qui se perd là haut bien au delà des plus hauts nuages. Là il dépose cette caisse qu'il a transportée à des distances impossibles, et la roule dans un gouffre dont on ne verra jamais le fond.
    « Depuis ce jour-là, le vénéré Missionnaire se porte comme un charme ».

    1911/48-51
    48-51
    Japon
    1911
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