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Un missionnaire « ambulant » du Japon Le Père Cadilhac

ANNALES DE LA SOCIETE DES MISSIONS ETRANGERES. XXXVIe Année. — No 220 — NOVEMBRE DÉCEMBRE 1934 SOMMAIRE A nos Lecteurs …………………………………………………………….242 Un Missionnaire ambulant du Japon. Le P. Cadilhac …………………….243
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    ANNALES
    DE LA

    SOCIETE DES MISSIONS ETRANGERES.

    XXXVIe Année. — No 220 — NOVEMBRE DÉCEMBRE 1934

    SOMMAIRE

    A nos Lecteurs ……………………………………………………………. 242
    Un Missionnaire ambulant du Japon. Le P. Cadilhac ……………………. 243
    Une Rencontre avec les Lolos (M. Flahutez) …………………………….. 250
    Les Pères du Mont Saint Bernard dans les Marches Thibétaines ………… 254
    Le Séminaire Saint Pierre de Bangalore ………………………………….. 258
    La Barbe a du bon ………………………………………………………… 263
    La Rentrée au Séminaire. — Impressions d'un Aspirant …………………. 267
    Ephémérides 1834…………………………………………………………. 270
    Echos de nos Missions ……………………………………………………. 271
    Nécrologe …………………………………………………………………. 283

    OEUVRE DES PARTANTS

    Mère d'une nombreuse famille ……………………………………………. 284
    Ouvroir de Nancy …………………………………………………………. 285
    Dons pour l'OEuvre ………………………………………………………... 285
    Recommandations …………………………………………………………. 285
    Nos Défunts ………………………………………………………………... 285
    Table des Matières de l'année 1934 ………………………………………… 286

    A nos Lecteurs

    Dans le numéro de janvier 1933, — il y a bientôt deux ans, — la Rédaction des ANNALES annonçait son intention d'améliorer, de moderniser notre petite Revue. Elle croit y avoir réussi. Par des articles plus courts, plus variés, par de nombreuses illustrations en héliogravure, les ANNALES sont devenues plus intéressantes que dans le passé : c'est le témoignage qui leur est rendu de divers côtés.
    Cependant un désir a été souvent exprimé : c'est que, au lieu de paraître seulement tous les deux mois, nos ANNALES deviennent mensuelles. Ce changement serait pour la Rédaction un surcroît de travail qu'elle accepterait volontiers pour être agréable à ses lecteurs ; mais ce serait aussi une augmentation de dépense qu'elfe ne saurait assumer : le montant des abonnements est loin de couvrir actuellement les frais d'impression ; que serait-ce alors ?...
    Pour que ce désir puisse être réalisé, et pour que nos ANNALES soient à la hauteur de revues similaires d'autres Congrégations missionnaires, il faudrait que le nombre de nos abonnés fût au moins quintuplé.
    Nous demandons donc à tous nos lecteurs de faire connaître les ANNALES parmi leurs amis et connaissances et de nous procurer ainsi de nouveaux abonnements qui nous aident d'abord à couvrir nos frais et nous permettent un jour — le plus tôt possible — de rendre mensuelle la modeste Revue qui leur porte des nouvelles des Missions auxquelles ils veulent bien s'intéresser.
    La Rédaction apporte à la tâche qui lui est confiée toute sa bonne volonté : elle compte sur la vôtre, chers Lecteurs.

    Un missionnaire « ambulant » du Japon

    Le Père Cadilhac

    Le P. Hippolyte Cadilhac (1859-1930), du diocèse de Rodez, fut missionnaire de Tôkyô (Japon) durant 48 ans. De la « Notice biographique » que lui a consacrée un de ses confrères, le P. Mayrand, nous détachons quelques passages qui, tout en éclairant la figure du zélé missionnaire, donnent une idée exacte des exigences de l'apostolat dans la campagne japonaise.

    ***

    Arrivé à Tôkyô le 26 décembre 1882, le P. Cadilhac resta quelques mois auprès de son Evêque, Mgr Osouf, occupé surtout à étudier la langue ; six mois après, il entreprend quelques courses en dehors de la capitale, et, l'année suivante, il est adjoint au P. Vigroux pour collaborer à l'évangélisation d'un immense district. Cette collaboration devait durer huit années, que le P. Cadilhac a toujours considéré comme les plus belles et les plus heureuses de sa vie.
    Le P. Vigroux, Aveyronnais lui aussi, était cependant, tant au physique qu'au moral, bien différent de son jeune confrère ; mais malgré cela, et peut-être parce qu'ils se complétaient l'un l'autre, ils vécurent en vérité comme deux frères. Entre eux tout fut mis en commun : l'argent d'abord, puis les projets, l'activité, et — chose plus extraordinaire, — même les vêtements l'un prenant chez l'autre, pour s'en servir, ce qu'il trouvait à sa convenance. Aussi longtemps qu'a vécu le P. Vigroux, ils ont donné à ceux qui les connurent le bel exemple de deux hommes dont les mouvements étaient concertés, unis à ce point que, pour ainsi dire, ils n'avaient à eux deux qu'une seule âme. Ce que l'un décidait, l'autre le voulait ; ce que l'un commençait, l'autre le continuait ; s'agissait-il d'adresser quelque remontrance à un tiers, l'un se chargeait de porter le coup, l'autre d'en adoucir l'amertume.

    ***

    La nourriture japonaise n'a jamais agréé beaucoup au P. Cadilhac ; cependant il se contentait de manger ce qu'on lui donnait et quand on lui donnait. Et, comme il recevait l'hospitalité le plus souvent dans des familles chrétiennes peu fortunées, la pitance était plutôt maigre. Heureux encore ces braves gens ne s'aventuraient pas à faire de l'extra, de la soi-disant « cuisine européenne » pour honorer le Père, car si leur ordinaire est généralement peu appétissant, l'extraordinaire l'est encore beaucoup moins. Le Père mangeait donc s'il pouvait ; s'il ne pouvait pas, il s'excusait, mais jamais il n'aurait osé, au risque de contrister ces pauvres gens, manifester que quelque chose n'était pas de son goût.
    Lors d'un de ses premiers voyages en district, le Père était accompagné d'un catéchiste qui avait reçu comme consigne de la part du P. Vigroux de bien soigner le jeune Père. Mais ni lui, ni les cordons bleus des villages n'y réussissaient guère. Après diverses expériences on s'avisa de lui préparer des bota-mochi (boules de riz entourées de purée de haricots rouges sucrée ou de farine de soja également sucrée). Cette fois le mets parut être du goût du Père, qui en mangea volontiers. Grande joie du catéchiste : enfin il avait trouvé le moyen de « bien soigner le jeune Père ». Et pendant plus d'une semaine que dura encore la tournée, le P. Cadilhac fut au régime exclusif des bota-mochi : le matin, à midi, le soir, toujours des bota-mochi ; il en mangea pour toute sa vie. Heureusement que le P. Vigroux avisa le catéchiste, autrement il n'y eût pas eu de raison de ne pas continuer.
    Cependant l'insuffisance et même parfois la privation de nourriture ne sont peut-être pas ce que la vie de « missionnaire ambulant » offre de plus pénible. Vivre continuellement en contact avec les fidèles, se plier à toutes les circonstances sans jamais perdre sa bonne humeur, subir toutes les exigences d'une véritable vie commune avec des gens de toutes conditions et de tous caractères, cela suppose une abnégation et un esprit de sacrifice vraiment extraordinaires.

    ***

    Après avoir marché toute la journée, souvent mouillé, quelquefois glacé de froid, le Père arrive à la maison qui lui donne l'hospitalité : il est attendu, on lui fait fête. Dès le moment de son arrivée il est assiégé par les visites. Les gens ne supposent pas un seul instant que le Père désirerait peut-être se reposer ; ils croiraient, au contraire, lui faire une impolitesse s'ils cessaient de lui tenir compagnie. Au reste, le missionnaire ne s'attarde guère aux questions banales ; son zèle vise du premier coup les âmes, et sa conversation, émaillée de figures et de comparaisons, est si intéressante qu'on ne se lasse pas de l'écouter.
    Mais c'est surtout le soir que les fidèles se réunissent pour écouter le Père. Après les échanges de politesse, lui, ordinairement assis sur la natte à la manière japonaise entre ses talons et séparé de son auditoire par un brasero, instruit ses chrétiens. Ah ! Ces longues séances de nuit qui, en hiver surtout, durent trois, quatre heures, et même plus, combien de migraines le Père y a supportées en silence. Il est généralement fort tard quand la séance se termine par la prière du soir faite en commun, après laquelle chacun rentre chez soi.
    Maintenant il faut tâcher de dormir. Comment y réussir ? Chez les Japonais les appartements ne sont séparés que par des châssis de papier, à travers desquels on entend tout ce qui se passe chez le voisin. Pourtant le Père devra s'estimer heureux quand il aura pour lui seul une de ces chambres mal fermées. Souvent l'étroitesse et la pauvreté de la maison l'obligeront à se contenter d'un coin de l'appartement commun où reposent tous les membres de la famille. Pour lit, un mince matelas étendu sur la natte ; des couvertures toujours trop courtes, surtout pour un homme de la taille du P. Cadilhac, de sorte que les pieds ou les épaules du dormeur restent exposés au grand air. Dire au grand air est à peine une exagération, car les maisons japonaises, ordinairement mal closes, laissent facilement passer le vent et l'air froid du dehors.
    Le repos pris dans des conditions si précaires n'est guère réparateur ; malgré cela le P. Cadilhac est toujours levé avant 5 heures ; sans bruit, pour ne pas réveiller les dormeurs, il s'habille et, à genoux sur les couvertures, il fait son oraison. Quand les gens de la maison se lèvent, on ouvre les portes ; le missionnaire alors plie ses couvertures, lui, aussi, et dans la maison personne ne soupçonne que depuis une heure déjà il était en tête à tête avec Dieu et priait pour ses enfants.
    Quand la literie est remisée dans les placards et la maison balayée, le missionnaire sort de sa valise les ornements sacrés.
    Le plus souvent, c'est un meuble qui servira d'autel ; une étoffe le recouvre par devant ; par-dessus, les nappes et autres objets nécessaires. Pendant ce temps les chrétiens se sont réunis ; ceux qui ne se sont pas confessés la veille le font alors ; puis le Père célèbre le Saint Sacrifice. Dans ce pauvre décor, dans ce dénuement, la ferveur et la dignité de officiant rehaussent seules la solennité des divins mystères.
    La sainte Messe achevée le prêtre fait son action de grâces ; les fidèles, avides d'entendre encore sa parole, ne se hâtent pas de se retirer, et la matinée est déjà avancée quand il peut enfin prendre son repas et se disposer à partir pour recommencer ailleurs le même ministère.
    Le P. Cadilhac passait presque chaque jours plusieurs heures en voyage. Il allait presque toujours à pied. Pour les grandes distances, il usait des voitures publiques, ces mauvaises guimbardes tirées par de pauvres haridelles et dénuées de tout confortable. Peu à peu le chemin de fer est venu apporter un secours très apprécié, mais le Père a à peine entrevu l'ère des tramways et des autobus.
    Voilà ce qu'a été pour le P. Cadilhac la vie de « missionnaire ambulant ». Cette vie, il l'a menée sans trêve ni repos pendant plus de vingt ans. Plus tard, il put faire des séjours plus ou moins prolongés dans son poste central d'Utsunomiya, mais même à cette époque et jusqu'à la fin de sa vie, il passa la moitié du temps en voyage : c'est dans ce ministère pénible et assujettissant qu'il a succombé à la tâche.

    ***

    Le P. Cadilhac, doué d'une forte constitution, avait toujours traité son corps sans ménagement. Ses voyages incessants, ses privations continuelles, les longues veillées passées à catéchiser et à confesser, les insomnies qui en étaient la suite, eurent raison d'une santé trop malmenée. Il fut deux fois gravement malade, en 1922 et en 1927, mais il guérit. En 1930, les forces lui manquèrent et bientôt tout espoir de guérison disparut. Le Père demanda lui-même l'extrême-onction ; après la cérémonie il était tout heureux. Il demanda alors qu'on apportât une bouteille de vin et des verres. — « Aux Missions Etrangères, dit-il, quand on part pour sa mission, il est d'usage de trinquer ; me voilà prêt au grand départ pour le ciel, trinquons donc, et au revoir là-haut ! » Les larmes aux yeux, tous les assistants lui souhaitèrent bon voyage, persuadés que Dieu recevrait avec amour son fidèle et courageux serviteur.
    Il mourut à Tôkyô le 19 novembre 1930. Après un service solennel à la cathédrale, son corps fut transporté à Utsunomiya, où, selon le désir du défunt, devait se faire l'inhumation. La un long cortège de chrétiens récitant le rosaire à haute voix l'accompagna au cimetière. Les païens, chez qui les cortèges funèbres ne se distinguent pas par le recueillement, étaient frappés de ce spectacle et se découvraient respectueusement. C'est ainsi que le P. Cadilhac, qui avait prêché, en marchant, toute sa vie, fit son dernier sermon en se rendant à sa dernière demeure.

    1934/241-250
    241-250
    Japon
    1934
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