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Un mariage en Chine

Un mariage en Chine
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    Un mariage en Chine

    J'ai connu jadis — il y a longtemps de cela, — un jeune missionnaire qui, après s'être livré avec ardeur à l'étude de la belle et difficile langue chinoise, faisait joyeusement ses premières armes dans le ministère apostolique. Une étroite plaine, bien cultivée, entre un ruisseau sinueux et une chaîne de verdoyantes collines ; près de la rivière, une modeste église, quelques dizaines de chaumières éparses de ci de là, des champs et des arbres ; des femmes qui travaillent et des hommes qui les regardent faire ; des chiens affalés sur leur ombre, des porcs vautrés dans des boues innommables, des enfants à demi nus qui se roulent dans des eaux autrefois limpides : tel est le spectacle que présente le village où notre jeune missionnaire — nous l'appellerons Simplicius, si vous le voulez bien, — sous la direction d'un ancien, le brave Père Géronte, se sent prêt à recueillir d'abondantes moissons spirituelles.
    Il se trouve que précisément notre Simplicius a reçu, il y a peu de jours, les confidences de Mlle « Pierre précieuse », qu'il sait être une bonne chrétienne. Dix-huit ans, les yeux toujours modestement baissés, l'allure calme et paisible des coeurs purs et des cervelles bien équilibrées, docile, laborieuse : telle est Mlle Pierre précieuse, une véritable perle, en effet. Une future religieuse, a d'abord pensé l'enthousiaste Simplicius, malgré les doutes réfrigérants de son vieux curé. Une épouse chrétienne, bien tôt le modèle des mères sérieuses, pense-t-il depuis qu'il a reçu des confidences plus précises.
    Mais à pareille perle il faut un joyau d'égale valeur. N'importe quel jeune fat, paresseux et joueur, ou quel grossier brutal ne peut convenir à une jouvencelle de tant de mérite. Simplicius se considère comme chargé de veiller au grain : c'est pour cela qu'il est en campagne.
    A quelques lis du village, dans un vallon égayé par le murmure d'un ruisseau, se trouve la ferme cossue du vieux Tchen Télong et de son fils Téjen, deux gros richards pour l'endroit. C'est là que se rend Simplicius, alerte et dispos, malgré la poussière desséchante et le cuisant soleil. Et, tout en trottinant, il voit déjà un gentil ménage, des enfants nombreux et bien élevés, un aïeul choyé et respecté ; en un mot, une famille modèle, à citer en exemple. Et en marchant, il monologue : « Pas de belle-mère : en voilà une chance !... Le vieux Télong a la réputation d'être un peu regardant sur le chapitre des écus, pas très sévère dans le choix de ses expressions ; c'est vrai, mais il a bien 78 ans, il ne sera pas éternel. Tandis que son fils est vigoureux, travailleur, rangé, poli, bon chrétien et n'a que 20 ou 21 ans. C'est parfait, juste ce qu'il faut à Pierre précieuse. Je bénirai ce mariage, car c'est moi qui l'aurai fait. Mon respectable curé verra bien qu'il vaut mieux nous occuper nous-mêmes de ces affaires délicates plutôt que de les confier à quelque entremetteuse bavarde, superstitieuse et intéressée ». Tout en méditant un avenir aussi souriant, Simplicius arrivait à la maison des Tchen : il fit sa visite, fut éloquent et repartit pleinement satisfait.
    Cette première entrevue fut suivie de plusieurs autres, où abondèrent les longues circonlocutions les précautions oratoires, les formules polies, les exagérations louangeuses, qu'exige ce genre de tractations dans le « Pays du Milieu ». Quelle était durant ces pourparlers, l'attitude de Mlle Pierre précieuse ? Car vous pensez bien que, malgré la sévérité des coutumes traditionnelles, la futée jeune personne était parfaitement au courant de ce qui se tramait, et même elle savait fort bien, sans parler, exprimer son discret assentiment, voire quelques encouragements plus discrets encore. C'étaient des marques de respect plus prononcé, une promptitude plus marquée dans l'obéissance, et jusqu'à de minimes cadeaux pour améliorer le frugal ordinaire des missionnaires. Simplicius ne s'y trompait pas et interprétait aisément ce muet langage. Ainsi deux ou trois oranges disaient : « Je remercie le Père ». Un petit sac de long-ngan (oeil de dragon) chuchotait : « La petite fille est contente ». Des leitchis rougissants soupiraient : « C'est bien long ! » Un gros jaquier clamait de tous ses piquants : « Qu'attendez-vous pour conclure ? Allez donc plus vite ! » Et Simplicius riait sous cape.
    Trois semaines, un mois passèrent ainsi. Puis le nombre et la qualité des cadeaux — ce que nous appellerions en France la corbeille de mariage, — étant dûment fixés et inscrits sur papier rouge, la famille de la future ayant accepté pour elle toutes les conditions, il ne restait plus qu'à faire la démarche officielle auprès du curé pour fixer avec lui la date du mariage.
    Le bon curé et son vicaire attendaient depuis quelque temps déjà lorsque se présentèrent le vieux Télong et son compère Foun Tsefou, père de Pierre précieuse, accompagnés de quatre notables, deux pour chacun. Télong prit la parole :
    — Que Dieu bénisse les deux Pères ! Nous venons pour le mariage.
    — Bien ! Donnez les noms.
    — Je demande la fille de Foun Tsefou. Son nom est Pierre précieuse. J'ai pris mes renseignements ; j'ai parlé à son père et à sa mère. Nous sommes d'accord et il n'y a plus qu'à prier le Père de fixer le jour.
    — Et le nom du futur mari ?
    — Oh ! Le Père me connaît bien : je m'appelle Télong.
    — Oui, je sais. Mais je demande le nom et l'âge de ton fils, car c'est bien pour ton fils que tu demandes Mlle Pierre précieuse
    — Que le Père me pardonne ! Ce n'est pas cela : c'est pour moi-même, c'est pour l'humble Télong que je la demande.
    Ici Simplicius ne put retenir le cri de sa stupéfaction :
    — Comment dis-tu ? Est-ce que tu te moquerais de nous ?
    — Oh ! Père, je n'oserais. Je dis la vérité et M. Foun peut dire que nous sommes d'accord.
    — Mais tu as bientôt 80 ans et Pierre précieuse n'en a pas plus de 18. Tu pourrais être son grand-père, mais son mari, c'est impossible !
    — Si Père, c'est possible.
    — Mais, mon pauvre vieux, jamais elle ne consentira.
    — Que le Père demande à son père qui est ici.
    — Mais ce n'est pas son père qui se marie.
    — Alors que le Père lui demande à elle-même.
    — J'y vais immédiatement. Tant pis pour toi si tu perds la face !
    Et Simplicius sortit en coup de vent.
    Le curé, un peu égayé, mais tout de même ennuyé de l'histoire en profita pour se renseigner.
    — Télong, dit-il, c'est moi qui t'ai baptisé ; je suis le Père de ton âme et j'ai le droit de te faire des reproches. Tu veux faire une sottise. Réfléchis bien : ton fils, que va-t-il devenir entre un père de ton âge et une belle-mère plus jeune que lui ?
    — Père c'est prévu. J'en ai parlé à Téjen ; il a compris et se montre très raisonnable. Dans quelques jours il partira pour l'étranger.
    — Evidemment, si tu ne veux pas revenir sur ton projet, ça vaudra mieux. Mais enfin explique-moi comment tout cela est arrivé, car c'est bien du mariage de ton fils qu'il s'agissait tout d'abord.
    — Oui, Père, c'est bien pour cela que le Père vicaire est venu me parler et c'est bien ainsi que je le comprenais. Mais, lorsque j'ai vu que les choses pouvaient facilement s'arranger et que Tsefou était content de marier sa fille dans ma maison, j'ai réfléchi qu'une bru ne vaut pas la moitié d'une épouse. Alors, au lieu de faire la demande pour Téjen, je l'ai faite pour Télong : au fond, ce n'est qu'un changement de nom, et Pierre précieuse sera ma femme. Voilà !
    Vers la fin de ce dialogue, Simplicius arrivait tout essoufflé à la maison de Tsefou et, sans même entrer, appelait du seuil :
    — Pierre précieuse est-elle ici ?
    — Je suis ici. Qu'est-ce désire le Père ?
    — Sais-tu ce que Tchen Télong et ton père sont venus faire chez le Père curé ?
    — Ils sont allés donner mon nom au Père, dit Pierre précieuse en voilant plus modestement que jamais ses yeux noirs.
    — Et sais-tu quel autre nom, ils ont donné avec le tien ? Sais-tu que c'est celui du vieux Télong lui-même ? Le sais-tu ?
    — Oui,... je le savais.
    — Et tu laisses faire cela !... Voyons, ce n'est pas possible : tu n'as pas consenti. Dis-moi que tu n'as pas consenti !
    — Que le Père ne s'irrite pas contre la petite chose ignorante que je suis. J'ai dit oui.
    — Mais c'est absurde ! Télong est aussi vieux que le père de ta mère. C'est un avare. C'est une moitié de cadavre. Avant deux ans il aura fait le saut dans l'autre monde. Tu n'y penses pas !...
    Elle n'y pensait pas ?... Pauvre Simplicius, que tu es donc naïf ! Mais elle n'avait pensé qu'à cela, elle ne demandait que cela. Ses parents n'étaient pas très fortunés et elle avait connu à la maison de rudes labeurs. En se mariant au vieux Télong, elle fait deux bonnes affaires : elle devient riche et elle garde la certitude d'être bientôt libérée par la mort de son mari. Pourquoi aurait-elle hésité ?...
    Le mariage donc se fit. Je ne saurais dire s'il fut heureux ; mais ce que je puis assurer c'est que ce n'est pas Simplicius qui le bénit, il refusa même d'y assister, et depuis lors jamais plus, dans sa vie apostolique déjà longue, il ne se mêla d'affaires matrimoniales avant le Ego vos conjungo dit au pied de l'autel.
    L. P.

    1934/124-128
    124-128
    Chine
    1934
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