Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Un mariage difficile

Un mariage difficile
Add this
    Un mariage difficile

    L'autre jour, dans un livre excellent ou sont traitées les questions les plus diverses, je lisais cet aphorisme : « La Chine est un pays charmant, ayant guerre civile abondamment et dont le peuple a trois amours principales : les traités inégaux, le Mandchoukouo et les Japonais ». J'ai essayé de comprendre, et je me suis demandé si cette thèse n'était pas ironique, car, s'il y a un peuple parfait, au moins d'après lui, cest le peuple chinois, et je ne vois pas pourquoi on chercherait à le dénigrer. Il nous donne tant de beaux exemples à imiter. Ecoutez ce simple récit.
    C'était en pays hakka, une des nombreuses races qui habitent l'Empire du Milieu et dont le langage est spécial, mais ni plus ni moins harmonieux que les autres dialectes. Avant de venir s'installer dans le sud de la Chine les Hakkas possédaient leur Temple des Ancêtres, dans la Province du Shensi, donc originaires du Nord. C'est peut-être la raison pour laquelle ils sont plus forts et plus travailleurs que les Cantonais, ce qui n'a pas empêché ceux-ci, après de sanglants combats, de les chasser loin des plaines fertiles du delta et de les obliger à se retirer dans les parties montagneuses du Kwangtung. Le Hakka a de grandes qualités, comme les autres Chinois, du reste ; mais il est, de plus, économe, d'une économie qui parfois tourne à l'avarice. Qui oserait lui jeter la pierre en ce temps de crise et d'insécurité ?
    Dans un joli village, au flanc d'une colline, à l'ombre des bambous épineux et des banians au feuillage sombre et épais, c'était jour de grande liesse : le jeune A Tak allait se marier. Revêtu de ses habits de cérémonie aux soies nuancées et fleuries, l'écharpe écarlate ceignant sa poitrine, tenant en main la clef dorée qui ouvrira la porte de la chaise ornée d'étoffe rouge et de banderoles multicolores dans laquelle il va trouver sa future épouse, le fiancé attend.
    Bientôt les sons aigus de la flûte se font entendre, le gong retentit, les bombes éclatent, et, au milieu de la fumée épaisse des pétards, apparaît le cortège, qui s'arrête à la porte de la chapelle, car nos jeunes gens sont de familles vraiment chrétiennes. Les cérémonies coutumières de réception accomplies, les salutations terminées, tout le monde s'empresse et se bouscule pour essayer de voir la jeune fille, dont un diadème enrichi de pendeloques recouvre la tête et dissimule ses traits aux regards de la foule indiscrète et joyeuse. Mais les voici bientôt agenouillés sur leur prie-Dieu et le missionnaire s'avance pour leur poser les interrogations rituelles avant de bénir leur mariage.

    (Voir suite page 182)

    Tout d'abord il s'adresse au jeune homme : « Joseph, acceptez-vous Thérèse, ici présente, comme votre légitime épouse, selon le rite de notre Sainte Mère l'Eglise ? » A létonnement général, aucune réponse ne se fait entendre. L'assistance est suffoquée et haletante, car si parfois il est difficile d'obtenir de la jeune fille une réponse affirmative dès la première interrogation, de la pat du jeune homme ne rien dire est un fait extraordinaire. Une seconde fois la même question est posée. Tous attendent avec ce titude un « Oui » explicite. Et cependant aucune parole ne sort des lèvres muettes. L'assistance est de plus en plus stupéfiée ; les témoins et les parents se regardent anxieux. Quelle perte de face ! Quelle catastrophe fond soudain sur la famille! Car il leur faudra rendre les arrhes au double et peut-être affronter un procès !
    Le missionnaire, patient malgré tout, s'adresse au jeune homme et, dans le silence le plus complet de l'assemblée, lui adresse une monition toute paternelle, le pressant de proférer clairement, par oui ou non, sa réponse à la question posée.
    Pendant l'allocution du Père, Joseph, accroupi sur les talons, avait retiré du fond de sa poche un vieux porte-monnaie gonflé de sapèques, et, à la stupeur de tous, les alignant sur les dalles du sanctuaire il se mit à faire des calculs comme s'il comptait avec une abaque ; les pièces de bronze remplaçant les petites boules de bambou. Ce manège dura quelques minutes et le missionnaire se demandait si son chrétien n'avait pas subitement perdu la tête. Les assistants, eux, se regardaient avec angoisse ou se communiquant leurs impressions à voix basse, mais inquiète. La fiancée les traits crispés, esquissait un mouvement de fuite, en retenant ses sanglots. Voulant en finir au plus vite, une dernière fois le missionnaire interrogea Joseph... « Oui, mon Père », un oui joyeux, net et bien accentué, fut la réponse. L'assistance, bouche bée, les yeux fixes n'en croyait pas ses oreilles. Pendant ce temps Joseph, sans s'occuper de l'étonnement qu'il provoquait, ramassait tranquillement ses sapèques éparses. Mais tout n'était pas fini. Il fallait maintenant obtenir le consentement de la jeune fille, et je ne saurais vous dire combien il fallut de patience et combien de fois réitérer la même question. C'est qu'en effet la pauvre fiancée pouvait se demander si son futur avait bien tous ses esprits. A sa place plus d'une aurait refusé et n'aurait pas eu le courage de lier son sort à un homme si étrange. Enfin elle accepta et la cérémonie se termina sans autre incident remarquable. A quelques heures de là, quand les jeunes mariés vinrent, selon l'usage, présenter le thé et les gâteaux au missionnaire et lui offrir leurs remerciements, celui-ci interrogea son chrétien : « Mais enfin, Joseph, pourrais-tu m'expliquer ta conduite de ce matin ? Crois-tu que ce genre de comédie que tu nous as jouée était convenable dans la chapelle ? Que signifient ces sapèques alignées et ces longs calculs ? Sais-tu que ton geste était presque un scandale ? »
    Joseph, d'un ton indigné, répondit : « Mon Père, je n'ai pas joué la comédie ; je n'ai jamais été plus sérieux : je respecte trop le lieu saint pour cela. Mais, avant de m'engager par un oui le mariage étant une affaire si grave, j'ai été pris de scrupules ; je me suis demandé si par mon travail je pourrais gagner suffisamment d'argent pour nourrir une femme et des enfants, si Dieu veut bien m'en donner, et alors je me suis livré à des calculs compliqués. Le résultat de mon problème ayant été favorable, j'ai alors répondu affirmativement ; autrement, en conscience, j'aurais renoncé à me marier et j'aurais dit non ». Le missionnaire sans rien ajouter, se contenta de sourire et, élevant la tasse de thé qu'il tenait à la main à la hauteur de ses yeux, offrit ses meilleurs voeux aux jeunes époux en leur adressant la salutation chinoise si belle et si chrétienne : « Enfants, que Dieu vous protège ! »
    Emile SHAM
    1933/179-184
    179-184
    Chine
    1933
    Aucune image