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Un dimanche à Villupuram

PONDICHÉRY Un dimanche à Villupuram LETTRE DU P. MAURICE Missionnaire apostolique 5 novembre 1901. Je vous ai raconté plusieurs fois déjà mes courses apostoliques à travers mon vaste district. Je vous ai dit aussi la réception solennelle que les nouveaux chrétiens faisaient à leur Samy (prêtre), quand celui-ci venait les visiter. Mais vous ai-je jamais raconté comment se passe un dimanche pour nos jeunes néophytes, j'entends un dimanche au chef-lieu, à Villupuram par exemple?
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    PONDICHÉRY
    Un dimanche à Villupuram
    LETTRE DU P. MAURICE
    Missionnaire apostolique
    5 novembre 1901.

    Je vous ai raconté plusieurs fois déjà mes courses apostoliques à travers mon vaste district.
    Je vous ai dit aussi la réception solennelle que les nouveaux chrétiens faisaient à leur Samy (prêtre), quand celui-ci venait les visiter. Mais vous ai-je jamais raconté comment se passe un dimanche pour nos jeunes néophytes, j'entends un dimanche au chef-lieu, à Villupuram par exemple?
    Je ne le crois pas. Eh bien, laissez-moi vous dire que pour la plupart de nos chers nouveaux chrétiens le dimanche commence le samedi à midi. Voilà qui est extraordinaire, n'est-ce pas? Aussi n'est-il pas étonnant que les missionnaires soient parfois accusés d'entretenir les peuples qu'ils évangélisent dans les ténèbres de l'ignorance!
    Eh mon Dieu! Laissez moi m'expliquer! Quand je dis que le dimanche commence le samedi à midi, je ne parle que du dimanche des nouveaux chrétiens que l'on pourrait appeler aussi le dimanche des tribulations du missionnaire.
    Le samedi, en effet, vers le coup de midi vous voyez apparaître une première escouade composée de vieux et de vieilles, vêtus pour la plupart de guenilles. Ils parlent haut afin de bien annoncer leur arrivée.
    « Ah ! Madavé! Gémit une vieille, quels chemins! Comme c'est loin l'église! Vrai de vrai, le Samy aurait mieux fait de s'installer dans notre village.
    Ah! Pour ça oui, ajoute un compère, mes jambes ne me portent plus. Si le Samy ne donne pas au moins un ana, je crois que je mourrai ici ».
    Chacun dit son mot, chacun fait une remarque plus ou moins saugrenue, et voilà le bataillon des anciens à la porte du presbytère.
    Un coup sonore, le coup des gens pressés, avertit le Père que ces messieurs désirent lui offrir leurs hommages respectueux... et de fait : « Gloire à Dieu! » s'écrient-ils en chur, en se prosternant jusqu'à terre, dans un désordre inénarrable.
    Ah ! C'est encore vous, les vieux ! Toujours incorrigibles! Ne vous ai-je pas dit mille fois qu'il ne fallait pas venir le samedi? Je ne vous donnerai rien aujourd'hui.
    Est-ce possible, s'écrient-ils en levant au ciel leurs bras décharnés! Autant vaut nous dire tout de suite que nous ne sommes plus tes enfants et que tu n'es plus notre Samy! Autant vaut nous emporter dès maintenant au cimetière ! »
    Comment répondre à de pareils arguments?
    Le meilleur parti à prendre est encore de donner quelques centimes à chacun pour acheter du riz. La petite distribution finie, chacun se retire et le Samy se dit qu'il est temps de commencer son bréviaire.
    Mais à peine a-t-il récité Deus in adjutorium, qu'un essaim d'enfants franchit la porte du jardin.
    C'est d'abord une vingtaine d'orphelins répandus dans les villages, qui viennent voir le seul et unique papa qui leur reste sur terre. A cela rien à dire. Mais exemple trahunt, deux ou trois douzaines d'autres petits bonshommes ne manquent jamais de se joindre à la troupe des orphelins, d'où nouvel accroc à la bourse du Samy qui ne peut rien refuser, c'était prévu d'avance. Le dimanche des tribulations est vraiment commencé pour le missionnaire.
    D'abord le Père n'est plus chez lui, ce sont les chrétiens qui sont chez eux.
    Les vieux et les vieilles s'installent dans un coin en marmottant... des bénédictions, il faut le supposer charitablement.
    Pour les enfants, ils se casent un peu partout : sous ma table, sous mon lit ; voire même derrière les meubles et toujours le moins mal possible. Peu importe si le Samy passera la nuit sans dormir. Eux d'abord, ils sont très bien, cela suffit ; c'est dans le caractère national.
    A 4 heures du matin, la petite cloche de l'église annonce l'aurore du dimanche, du vrai dimanche cette fois. Bientôt les chrétiens des villages arrivent par groupes serrés et après avoir salué le Père, se rendent à l'église où déjà la récitation du catéchisme est commencée.
    A 8 heures, la messe pendant laquelle les chrétiens chantent les prières. Pour un missionnaire débarquant dans l'Inde, ce concert improvisé choque l'oreille d'une façon assez désagréable, mais il arrive bien vite à s'y faire et à convenir, lui aussi, que dans l'Inde c'est encore la meilleure manière de prier. Je dois ajouter que la tenue des chrétiens à l'église est irréprochable et édifie les païens que la curiosité attire toujours très nombreux à nos offices.
    La messe se termine ordinairement par le chant du Salve regina.
    Après la messe, les chrétiens se réunissent devant le presbytère ; l'examen des procès commence. Il y aurait de gros volumes à écrire sur les procès de toute sorte que le Père a à juger : tantôt c'est un jeune ménage qui ne vit pas en bonne intelligence : madame est paresseuse, bavarde, boudeuse, etc... Monsieur est ivrogne, méchant, etc., etc... Tantôt c'est un vol. Tantôt c'est une bataille en règle dans un village. Il y a eu des coups donnés, mais surtout des coups reçus. Quand le Père est devenu habile dans l'art de démêler le mensonge de la vérité, la matière des procès est aussi abondante que variée.
    Mais déjà le soleil baisse à l'horizon, il est temps de lever la séance. Aujourd'hui le Samy a déjeuné spirituellement et il dînera quand les chrétiens voudront bien lui en laisser le loisir.
    Au moins allez-vous dire, voilà un dimanche bien rempli. Tout est en règle et le Samy va pouvoir dormir pendant huit jours. Hélas! Trois fois hélas! Voyez encore ce groupe de retardataires. Ils épient le moment où le Samy sera seul pour apporter chacun une petite requête : L'un demande un boeuf, pas davantage ; un autre explique que sa maison a été renversée par l'ouragan et qu'il faut des bambous, des cordes, de la paille, pour la rebâtir. Un troisième assure que sa femme n'a pas de toile pour s'habiller et que ce serait une grande charité de lui en procurer une...
    Mon Dieu! Renvoyer brutalement tous ces quémandeurs est parfaitement inutile. Ils savent bien que le Samy ne doit pas se fâcher. Eh alors! Il faut y aller encore d'une bonne parole. L'Indien au fond est bon enfant. Il reviendra vingt fois pour la même chose et il s'en retournera vingt fois avec l'espérance d'être plus heureux à la prochaine occasion. Donc, mes bons amis, au revoir et à dimanche prochain!

    1902/126-130
    126-130
    Inde
    1902
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