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Un coin de Palestine à Tôkyô

Un coin de Palestine à Tôkyô Béthanie, Nazareth, Bethléem. Allons rendre visite au P. Flaujac, Vicaire général et Curé de la cathédrale de Tôkyô. Nous voici à la porte de sa chambre : Ah ! Cest vous, dit-il, entrez donc. Nous trouvons en face d'un homme de 50 ans. Sa longue barbe rousse, des rousseurs autour de ses yeux bleus, trahissent un enfant du nord. Et pourtant il est né dans le diocèse de Rodez : son nom aurait dû éveiller chez nous un doute ; l'entendre parler achève de nous convaincre de notre méprise.
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    Un coin de Palestine à Tôkyô

    Béthanie, Nazareth, Bethléem.

    Allons rendre visite au P. Flaujac, Vicaire général et Curé de la cathédrale de Tôkyô. Nous voici à la porte de sa chambre :
    Ah ! Cest vous, dit-il, entrez donc.
    Nous trouvons en face d'un homme de 50 ans. Sa longue barbe rousse, des rousseurs autour de ses yeux bleus, trahissent un enfant du nord. Et pourtant il est né dans le diocèse de Rodez : son nom aurait dû éveiller chez nous un doute ; l'entendre parler achève de nous convaincre de notre méprise.
    Il nous fait asseoir et, avec un sourire qui éclaire son visage, il demande :
    Eh bien ! Quest-ce qui vous amène ?
    Père, nous voudrions des nouvelles de vos oeuvres.
    Aussitôt il parle, longuement et de l'abondance du coeur.
    Un jour, des statistiques lui tombent sous les yeux ; elles ne donnent que des chiffres, mais d'une éloquence qui bouleversa son coeur d'apôtre. Elles lui apprennent que le Japon compte près de 2 millions de tuberculeux, que les décès annuels dépassent 120.000, que, sur ces 2 millions, 6.000 seulement trouvent place dans les sanatoria publics et 2.300 dans des hospices privés. Quelle accumulation de souffrances sous entendent ces chiffres, souffrances physiques, souffrances morales !
    Il voulut voir de près cette misère et, pour cela, il demanda et obtint l'autorisation de visiter le sanatorium municipal de Tôkyô, qui recevait alors 900 malades. C'est en juillet 1927 qu'il y pénétra pour la première fois, et il continua de s'y rendre tous les vendredis. Durant deux années son rôle se borna à donner à ces pauvres malades les consolations religieuses : jusqu'en 1932, 560 reçurent le baptême et plusieurs furent baptisés après leur sortie du sanatorium. C'est précisément cette sortie du sanatorium, réglementaire après 10 mois, qui inquiète le charitable missionnaire. Quel sort attend ces pauvres gens, la plupart incomplètement guéris, après qu'ils ont quitté l'établissement ? Leurs familles ne tiennent pas à les reprendre, moins encore la société : pauvres épaves rejetées de tout le monde par crainte égoïste de la contagion ! Et, fussent-ils complètement guéris, le fait seul d'avoir passé par un sanatorium de tuberculeux n'est certes pas une recommandation. D'un côté les idées païennes, de l'autre les exigences tracassières d'une hygiène formaliste, rendent à ces pauvres déclassés la vie bien amère. Aussi faut-il s'étonner si quelques-unes de ces âmes, dans lesquelles n'a pas lui la lumière du Christ, ne trouvent d'autre solution à leurs misères que le suicide ?
    Cependant que faire pour elles ? Le P. Flaujac est seul ; il n'a pas le sou, mais il a mieux que cela : il a sa foi en Dieu, il a sa confiance en la charité chrétienne. Il va tenter de tirer de la misère qui les guette quelques-unes de ces âmes et d'assurer leur salut éternel.
    En avril 1929, il loue une petite maison dans les environs du sanatorium municipal et il y reçoit quelques. L'année suivante, un petit fonds, destiné à une oeuvre de charité, lui permet d'acheter un terrain sur lequel, grâce à la générosité de quelques bienfaiteurs, il construit une modeste maison, qu'il nomme « Béthanie ». Cette maison ne reçut que des hommes. Pour les femmes il loua une maison voisine, en attendant une nouvelle installation, qui, du reste, ne tarda pas. En effet, en mai 1931, il achetait, presque en face, un terrain couvert de baraques et lui donna le nom de Nazareth ».
    Comment ? Nazareth près de Béthanie ?
    Mais oui. Le P. Flaujac est en train de créer une Palestine en miniature : pour plus de commodité il raccourcit les distances. Il pouvait, du reste, s'autoriser de l'exemple de Hong-kong, où les deux établissements de la Société des Missions Etrangères, le Sanatorium de Béthanie et la Maison de Nazareth, ne sont séparés que par une route.
    Son idée était de réunir les hommes et les femmes dans un même enclos, bien que dans des quartiers complètement séparés. Grâce toujours à des âmes généreuses, il put, en mars 1932, agrandir le terrain de Béthanie et y ajouter des constructions : une chapelle dédiée à Saint Vincent de Paul, un quartier pour les femmes, une cuisine, une pharmacie, un logement pour les infirmières. Les femmes malades quittèrent donc Nazareth et, au nombre de 16, comme les hommes, vinrent s'installer à Béthanie.
    Le 10 mai 1932, Mgr de Guébriant, de passage au Japon, bénissait la chapelle Saint Vincent et y célébrait la messe, après avoir administré le baptême à 6 malades.
    La maison de Nazareth était donc devenue libre. Les baraques furent abattues et, grâce à un don de l'OEuvre de la Sainte Enfance, remplacées par une nouvelle construction qui peut contenir une vingtaine d'orphelins. Une oeuvre d'orphelins n'avait pas été prévue par le P. Flaujac, mais le vaillant missionnaire se laisse guider par les événements dans lesquels il voit une intervention de la Providence.
    Tout cela ne constituait encore qu'une partie de l'oeuvre qu'il avait entrevue lors de ses visites au sanatorium municipal de Tôkyô. Sa première idée avait été de recueillir quelques-uns des malheureux qui restaient sans toit et sans famille après leur sortie obligatoire du sanatorium. Son rêve avait été d'acheter à la campagne une grande propriété qu'il transformerait en une ferme, où les pauvres convalescents pourraient, tout en se soignant, recouvrer des forces pour reprendre leur place dans la société. Ce serait comme un travail de rééducation facilité par le bon air, le repos, et par une occupation : élevage, jardinage ou petit métier, selon les goûts, les aptitudes et les forces de chacun.
    Or, un soir de 1931, pendant qu'il s'entretenait de ces pensées, quelqu'un se présenta qui lui offrait de lui vendre un beau terrain de 5 hectares, presque entièrement boisé, et situé dans une campagne idéale. Le Père alla plusieurs fois voir la propriété en question ; chaque fois il en faisait le tour. Comme il aurait voulu pouvoir l'acheter tout de suite ! Mais hélas ! Sa bourse était vide.
    A quand l'acquisition ? Lui demandait-on.
    Dans quelque 15 ou 20 ans répondait-il.
    En réalité, il ne le savait pas lui-même, puisqu'il suit un chemin dont il ne connaît pas l'aboutissement. Par le fait, ces 15 ou 20 ans furent tellement abrégés que, l'année suivante, le domaine convoité était enregistrée au nom de la Mission. Il fut vite baptisé ; on l'appela le « Jardin de Bethléem ». Quelque temps après, le P. Flaujac trouvait le moyen de l'agrandir encore de 2 hectares.
    Immédiatement il se met à transformer sa nouvelle propriété. Il déboise pour avoir des champs de culture ; il trace des allées, qu'il nomme « Allée du Sacré Coeur », « Allée Sainte Marie », « Allée Saint-Joseph », etc.
    En 1933 est achevée la maison du métayer, qui s'y installe le jour même de son mariage. Deux mois après sont inaugurés la chapelle et le presbytère provisoires ; en mai, la grange, dont la carcasse en fer est venue de France, étend sa longue masse près de la petite maison du fermier. Peu à peu on entend hennir, beugler, grogner, caqueter ; la vie chante en cette campagne hier si tranquille : il n'y manque plus que les convalescents.
    Pour eux il faut construire un pavillon, et, pour construire, il faut de l'argent. D'où viendra le secours cette fois ? Justement un saint missionnaire, lui-même tuberculeux, meurt en temps voulu pour léguer son petit patrimoine au P. Flaujac en faveur de ses oeuvres. Ce secours permet d'élever la moitié du pavillon des convalescents.
    Mais voici que la Providence, une fois encore, aiguille dans une autre direction. A peine la maison est-elle construite que la municipalité demande au Père un certain nombre de lits pour ses malades. Je mettrai les convalescents quelque part ailleurs », dit le Père, toujours confiant, et là-dessus il s'en va consoler ses malades. Il commence par des consolations et finit par des baptêmes : Quand je songe, dit-il, qu'à Mito, où j'étais autrefois, je ne parvenais guère à faire plus de dix baptêmes par an ! Maintenant je les compte par centaines ».
    Ici se pose une question : « Par qui le P. Flaujac est-il aidé dans ses différentes oeuvres ? ». Au début, les malades se soignaient entre eux : ils étaient tous convalescents. La maison des hommes était sous la direction d'un vieux médecin catholique en retraite, qui remplissait en même temps le rôle de catéchiste. La maison des femmes était gouvernée par une vieille matrone... protestante ! En 1931, deux jeunes filles, par lui baptisées récemment, se présentèrent au Père et lui exposèrent leur désir de se dévouer au service des malades. Il les accepta, leur donnant, pour tout encouragement, ces paroles : « Je ne puis nullement répondre du lendemain ; je n'ai aucune avance : que sera demain ? Je l'ignore. Si vous acceptez ces conditions, vous pouvez travailler ici ». Elles étaient deux, elles sont actuellement plus de trente. Elles se dévouent à toutes les besognes, prenant à peine les précautions contre la contagion et elles sont heureuses. Elles s'appellent les « Soeurs de Béthanie ». Forme-ront-elles plus tard une vraie congrégation avec les voeux de religion ? Ne le demandez pas au P. Flaujac : il n'en sait rien. Cela, c'est l'affaire du bon Dieu.
    Il a fallu cependant loger la petite communauté sans cesse grandissante. On lui a donné la maison de Nazareth qui abritait les orphelins. Pour ceux-ci le Père a bâti, sur le terrain de Bethléem, un grand préventorium : au rez-de-chaussée, les salles de classe et le réfectoire ; à l'étage, les dortoirs. Il y a de la place pour 120 enfants ; ils ne sont encore qu'une trentaine.
    Mais voici que des hommes aussi ont voulu se dévouer. Parmi les convalescents complètement guéris, trois ont demandé au P. Flaujac de se consacrer aux malades et de mener la vie religieuse. A l'essai ils ont adapté à leur usage le règlement des Soeurs de Béthanie et ont pris le nom de « Frères de Bethléem ». La communauté grandira-t-elle comme celle des Soeurs ? Cela, c'est encore l'affaire du bon Dieu.
    Comptant toujours sur le concours des âmes généreuses, le P. Flaujac continue à aller de l'avant ; il ne s'arrêtera sans doute que le jour où il sera terrassé par la maladie, et ce n'est pas lui qui encourra du Souverain Juge le reproche de ne l'avoir ni vêtu ni nourri !

    1936/154-161
    154-161
    Japon
    1936
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