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Un coin de l'Annam

Un coin de l'Annam (KIM-SON) Tous ceux qui ont entrepris des voyages au long cours, à travers nos belles colonies, en reviennent enchantés, charmés par leur beauté, enthousiasmés par leur étonnante richesse naturelle et attirés à nouveau vers ces régions lointaines où l'activité humaine trouve tant de moyens de se dépenser utilement.
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    Un coin de l'Annam

    (KIM-SON)

    Tous ceux qui ont entrepris des voyages au long cours, à travers nos belles colonies, en reviennent enchantés, charmés par leur beauté, enthousiasmés par leur étonnante richesse naturelle et attirés à nouveau vers ces régions lointaines où l'activité humaine trouve tant de moyens de se dépenser utilement.
    Entre toutes ces contrées, il est un coin de l'Annam qui se distingue et se place au premier rang, autant par la fertilité surprenante de son sol, la variété de ses sites splendides et la densité de sa population, que par l'admirable fécondité de l'apostolat, fécondité due principalement au sang de nombreux martyrs dont cette terre privilégiée s'est imprégnée. J'ai nommé Kim-son, superbe vallée, au nord-ouest de la province de Binh-dinh. Sa superficie ne compte que 150 kilomètres carrés, et cependant sa population atteint le chiffre de 60.000 âmes, ce qui donne une moyenne de 400 habitants par kilomètre carré. Peu de contrées au monde offrent une population aussi dense sur un espace aussi restreint.
    A l'ouest de la vallée, vers le pays des sauvages, une haute chaîne de montagnes offre un pittoresque grandiose par la profondeur de ses superbes forêts, la hardiesse de ses pics élevés, l'immensité de ses abîmes et le bruit d'une multitude de torrents. Ceux-ci s'en vont se réunissant en amont de Kim-son, former cette précieuse rivière qui, tout en serpentant nonchalamment à travers la vallée, déverse par les norias la vie et l'abondance dans les riches damiers de rizières suspendues à ses deux rives.
    Au nord et au sud, deux lignes de collines, aux contours variés encadrent la vallée jusqu'au pic de Dong-haû dont les plans étagés paraissent murer là-bas, à l'est, ce coin de terre sans égal, et en cacher aux profanes le décor féerique.
    On dit que les paysages ont une âme. Ici, plus qu'ailleurs, cette subtile essence de lumière et de vie dans la nature se laisse deviner en prêtant à ce spectacle un charme pénétrant d'intime poésie. Par la contemplation de si belles choses, une douce joie inonde l'âme, de suaves pensées naissent dans l'esprit et montent en hymne de reconnaissance vers l'Auteur de toutes ces merveilles.
    Kim-son n'est pas seulement remarquable par son orographie : il a le privilège d'attirer aussi l'attention et de la captiver par la variété de ses productions. Si dense que soit la population, elle ne consomme certainement pas la moitié du riz récolté. Deux fois l'an, le laboureur moissonne le riz et récolte jusqu'à 40 pour un !
    Outre cette précieuse céréale, Kim-son fournit une foule d'autres produits non moins appréciables. Au milieu de ces riches plaines de rizières, la monotonie des lentes ondulations du riz est agréablement coupée par l'aspect de nombreux bouquets d'arbres toujours verts qui dressent, haut vers le ciel, leur panache de longues feuilles. Ce sont les cocotiers et les aréquiers. Ceux-ci abondent ailleurs, il est vrai, mais la préfecture de Bông-son, dont Kim-son est le plus beau canton, occupe sans conteste le premier rang pour la production du palmier à noix de coco.
    Le mûrier est une autre culture de la vallée, d'un rapport deux fois supérieur à celle du riz. Les plantations de cet arbuste prennent chaque jour de l'extension, et les terrains qu'elles occupent atteignent une étendue de plus de 4000 hectares. De nombreuses familles se consacrent à l'élevage des vers à soie et au dévidage des cocons, dont les fils sont vendus un bon prix aux négociants chinois. Cette industrie est très prospère dans la vallée, et il est vraiment regrettable que la mission n'ait pas encore pu fonder ici un orphelinat séricicole qui aurait réussi et prospéré plus qu'ailleurs.
    Kim-son produit encore le sésame, le ricin, l'arachide, le manioc, le maïs et la patate ; mais c'est principalement sur les larges flancs des montagnes de Bu-nu, à l'ouest, qu'on trouve ces deux dernières denrées, nourriture du pauvre. Bu-nu est connu de la moitié de la province de Binh-dinh. Au commencement du printemps, on voit venir de fort loin des caravanes de pauvres faméliques se dirigeant vers Bu-nu. Ils s'en vont, ces affamés, un panier à fléau vide sur l'épaule, un hoyau à la main, glaner sur la montagne les nombreux tubercules abandonnés par les propriétaires des champs nouvellement défrichés. En quelques heures le panier est plein ; l'heureux glaneur redescend joyeux et regagne, en chantant, sa cabane perdue là-bas au milieu de ces plaines trop ensoleillées, où l'attendent femme et enfants aux visages décharnés par la faim. Que de fois j'ai rencontré ces longues théories de glaneurs ! Souvent le pauvre père, fatigué de ces incessantes montées et descentes, quitte définitivement le sol natal et va s'établir sur la montagne à patates.
    Les terrains schisteux du haut de la vallée sont occupés par de riches jardins de poivriers, de thés, d'ananas. Le sommet des montagnes donne de la cire, du caoutchouc et une grande quantité de bétel si recherché des Annamites. Les forêts sont plantées de nombreuses essences, source d'une richesse encore peu exploitée.
    Comment se fait-il que les habitants d'une contrée à la végétation si luxuriante ne se distinguent que par leur pauvreté ? Cette anomalie trouve son explication dans plusieurs causes : d'abord, dans l'imprévoyance et la légèreté de caractère de beaucoup d'Annamite qui vont, dès qu'ils ont un peu d'argent, l'échanger contre quelques doses d'opium ou le perdre au tripot des Chinois qui pullulent dans la vallée.
    Les Chinois accaparent les champs fertiles, les jardins productifs et jusqu'à la maison du malheureux qui s'est laissé entraîner au jeu. Parfois les immeubles et les meubles ne suffisent pas pour payer la créance, alors les enfants sont vendus et la femme elle-même réduite une sorte d'esclavage chez l'inexorable créancier. Le Chinois attire aussi à lui toutes les branches du commerce, et annuellement il expédie en Chine de gros revenus qui vont, là-bas, attendre que, parti pauvre de sa province, il y revienne, sur ses vieux jours, riche comme un prince.
    Une autre cause, qui empêche l'Annamite d'acquérir une certaine aisance, vient de la honteuse vénalité de la justice mandarinale. Mais sur cet article il vaut mieux se taire.
    Si les causes de cet état de choses sont irritantes pour quiconque a un coeur de philanthrope, l'effet qui en résulte est d'un véritable secours pour l'évangélisation. En effet, après le sang des martyrs, c'est à la pauvreté qu'est due une partie des conversions du Kim-son. Rien n'est plus vrai que le « Pauperes evangelizantur ». Cela m'amène naturellement à parler maintenant du plus beau fleuron de la couronne de Kim-son : je veux dire des gracieux nids de foi et de prière nouvellement éclos dans tous les coins et recoins de sa vallée.
    Pour faire apprécier les résultats acquis, il suffit d'exposer la situation actuelle du district, et de la comparer avec celle qu'avait trouvée le premier missionnaire envoyé ici après les massacres de 1885.
    Pendant la tourmente de cette année terrible, 800 chrétiens furent brûlés vifs avec leur curé, un prêtre annamite, dans l'église de Kim-son ; 600 autres jetés vivants dans les puits de la chrétienté de Dong-hau à l'est de la vallée. Soupçonnant, avec raison, que quelques-uns avaient pu s'enfuir dans les montagnes voisines, les païens organisèrent, avec des meutes de chiens, de véritables chasses à l'homme. La nuit comme le jour, ils poursuivaient ces infortunés qui n'échappaient à la dent du tigre que pour tomber sous les coups de lance de ces misérables qui, selon le barbare coutume annamite, dévoraient leur coeur et leur foie. Plusieurs de ces féroces persécuteurs se sont convertis depuis : j'en connais un tout particulièrement, chef d'une belle chrétienté. Celui-là avait mangé le coeur d'un séminariste, dont deux frères sont maintenant prêtres et un autre diacre. Au jour de son baptême, le père de la victime a tenu à honneur d'être son parrain. Trait édifiant qui montre que le pardon des injures, et quelles injures ! fleur exquise, s'épanouit au soleil du bon Dieu sous toutes les latitudes.
    Que de scènes émouvantes on pourrait relater ! Mais je dois me borner pour ne pas sortir de mon exposé. Des 1500 à 1600 chrétiens que comptait Kim son, 150 à peine échappèrent au massacre. Il ne resta debout aucune église, chapelle ou maison de chrétiens. Tout fut brûlé, saccagé. La rage des persécuteurs n'épargna même pas les arbres fruitiers des jardins, tel un immense ouragan qui renverse tout sur son passage. Après la pacification ce n'était donc que ruines totales, et le prêtre annamite, qui le premier fut envoyé pour les relever, en 1888, dut éprouver un bien gros serrement de coeur. Mais confiant en Dieu, espérant en la vertu de tant de sang versé, il se mit vaillamment à l'oeuvre. Le succès répondit bientôt à son zèle, et ses travaux, continués deux ans plus tard par un jeune et ardent missionnaire, aboutirent en peu de temps au relèvement complet du district, et aussi à la fondation de plusieurs postes nouveaux.
    Sous l'impulsion, non moins vigoureuse, et la direction expérimentée d'un troisième titulaire, la Religion étendit ses rameaux bienfaisants sur d'autres nombreux villages. Douze ans après cette reprise de possession, à la fin du siècle des grandes persécutions d'Anam, les chrétiens de Kim-son se recomptaient : ils étaient 3000 !
    L'aurore du nouveau siècle continue de sourire à Kim-son et éclaire de nouveaux succès. Aujourd'hui le chiffre des néophytes approche de 5000. Près de quarante chrétientés se succèdent à travers la vallée, comme les grains d'un chapelet, à une distance moyenne d'un kilomètre les unes des autres ; et il n'est pas de village où l'on ne prie, matin et soir, le divin Maître et Roi des martyrs.
    Aussi que de moments délicieux le missionnaire goûte, lorsqu'en égrenant son rosaire, à la nuit tombante, l'écho des montagnes lui apporte le son de l'Angelus de ses nombreuses chrétientés !
    Tel est, au sein des montagnes, cet oasis enchanté de Kim-son. Daigne Dieu lui continuer sa bénédiction, ses bienfaits matériels et spirituels et amener par sa grâce, à la lumière, les infidèles encore trop nombreux dans cette vallée.
    1905/359-365
    359-365
    Vietnam
    1905
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