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Un coin de brousse siamoise : Origines de la Chrétienté de Ban-Peng

Un coin de brousse siamoise Origines de la Chrétienté de Ban-Peng
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    Un coin de brousse siamoise

    Origines de la Chrétienté de Ban-Peng

    En 1877, au cours d'un voyage d'exploration dans la région de Muang-sing, le P. Lombard arrêta un soir sa barque auprès du village de Ban-peng. A cette époque, Ban-peng n'était las très considérable : une demi-douzaine de paillote à moitié ensevelies dans les roseaux et les bambous. Pauvres des biens de la terre, les gens qui habitaient ce village avaient une âme simple et loyale. Le P. Lombard fut frappé de l'accueil particulièrement bienveillant dont il fut l'objet et de l'empressement qu'ils manifestèrent à l'entendre parler de la religion chrétienne. De retour à Bangkok, le missionnaire rendit compte de sa mission à Mgr Vey, de vénérée mémoire, qui lui conseilla de regagner ces parages et de s'y installer. Le Père remonta sur sa barque en compagnie d'un autre confrère et, quatre ou cinq jours après son départ de la capitale, il fut de retour à Ban-peng, à. la grande joie des nouveaux catéchumènes. Il se bâtit sur le bord du fleuve une paillote qui lui servit à la fois d'église et de résidence. Comme habitation c'était la pauvreté apostolique. De grosses tiges de bambous formèrent les colonnes de cette demeure improvisée, des rotins tressés et des bambous écrasés tinrent lieu de murs, de plancher et de cloisons ; le toit fut recouvert de feuilles de palmier.
    Au début, les néophytes firent preuve de bonne volonté en venant écouter assidûment les instructions du Père et surtout en mettant ses conseils en pratique. Ils donnèrent ainsi sans s'en douter le bon exemple aux populations d'alentour. Les conversions se multiplièrent. D'autre part, un certain nombre de familles annamites chrétiennes venues de Bangkok pour gagner leur vie sur les rives des nombreux canaux et étangs du voisinage se trouvaient isolées de tout centre religieux. Le P. Lombard visita les unes et les autres et en décida plusieurs à venir fixer leur résidence à Ban-peng auprès des nouveaux convertis. Peu à peu, les familles s'ajoutèrent aux familles, les maisons aux maisons : telles furent les origines de la communauté chrétienne de Ban-peng, il y a 42 ans.
    Le P. Lombard passa deux années à Ban-peng (1877-1879). Pendant qu'il instruisait ses catéchumènes et prêchait ses néophytes, il construisit une église en planches qui subsista jusqu'en 1901. Ebéniste remarquable et habile menuisier, il conduisait lui-même les travaux, payant autant de sa personne que de ses deniers, lorsque, terrassé par une cruelle maladie, il dut, à son grand regret, quitter ses chrétiens pour regagner Bangkok et y mourir.
    Les P. Rondel, Dabin, Gènnevoise et Quentric donnèrent successivement une nouvelle impulsion à la chrétienté naissante. Ils eurent chacun la joie d'enregistrer encore de nombreuses conversions. Une maison plus convenable pour le missionnaire, une école pour les garçons et une pour les filles furent construites. Ce fut aussi sous l'administration de ces zélés missionnaires que fut acquis un vaste terrain. L'église se trouve de ce fait en possession d'une vaste étendue sur laquelle sont bâties les maisons des chrétiens. Ces terrains proviennent d'achats divers et de donations.
    Deux de ces donations sont particulièrement remarquables. Un néophyte chinois, nommé Di, offrit le terrain sur lequel sont actuellement bâties l'église, la maison du Père et celle des Religieuses. « Puisque le bon Dieu m'accorde la plus grande des faveurs en me donnant le moyen de faire mon salut, dit-il au missionnaire, je suis heureux de lui offrir tout le terrain dont je dispose pour y bâtir l'église avec ses dépendances ! »
    La seconde offrande vient d'une païenne d'un petit village siamois qui se trouve presque enclavé dans le camp chrétien. Il consiste en un grand champ transformé dernièrement en rizière. La généreuse donatrice était venue plusieurs fois entendre l'enseignement de la religion ; mais, malgré les exhortations du missionnaire, elle refusa toujours le baptême. « Mes parents ont observé la religion de Bouddha, objectait-elle, je ne veux pas changer de croyance. Toutefois le christianisme est une très belle religion, pour laquelle j'éprouve une grande admiration et une sincère sympathie. Aussi, je tiens à offrir une portion de mon avoir au Dieu des chrétiens afin qu'il protège et bénisse ma famille ». Cette personne vit encore. Elle m'a répété souvent les mêmes paroles. J'aime à espérer cependant que le bon Dieu aura pitié de cette âme et lui accordera tôt ou tard les bienfaits de la régénération chrétienne.
    Selon les prescriptions du règlement de la Société des Missions Étrangères et conformément aux lois siamoises, les missionnaires ont pris possession de ces terrains, non pour leur compte personnel, mais au nom et pour le compte de l'église de Ban-peng. La propriété lui en a été officiellement reconnue par quatre « bai scanôt » ou titres de possession, obtenus le 29 décembre 1913 après six mois de démarches, de M. le Délégué de Sa Majesté royale et siamoise. Les chrétiens et les catéchumènes ont seuls le droit de s'y établir avec l'assentiment du missionnaire. Leurs maisons leur appartiennent en propre et ils peuvent en disposer à leur gré. Ces maisons élevées sur pilotis sont facilement transportables. Leur propriété n'entraîne pas avec elle celle du terrain sur lequel elles sont construites.. Par ailleurs, les habitants du village sont soumis aux lois du pays et ne jouissent pas de plus de privilèges que les autres sujets du roi du Siam.
    Avec cette administration mi-ecclésiastique, mi-civile, les chrétiens sont chez eux et les païens aussi. Une foule de difficultés sont ainsi évitées. Les, chrétiens savent si bien apprécier les avantages de cette situation qu'au cours des trois années 1912-1913-1914 le nombre des immigrants avait presque atteint la centaine, portant ainsi la population totale du village chrétien, à près de 500 âmes.
    Le terrain situé derrière les maisons du village était autre fois un fourré inextricable coupé çà et là de rares sentiers à peine tracés. Ces lieux étaient quelquefois le rendez-vous des promeneurs ; mais plus souvent, c'était là que voleurs et brigands préparaient leurs mauvais coups. Dernièrement ce terrain fut défriché en grande partie par les soins du missionnaire. Une bonne part se trouvant en contre-bas est devenue une rizière fertile. Le reste ne pouvant être facilement irrigué a été transformé en jardins. La plupart des jardins sont cultivés par les chrétiens. Les orphelins de la Sainte Enfance sont employés selon leur âge et leurs forces à travailler. Les autres, ceux qui aiment la pêche, jettent le filet et l'épervier dans le fleuve très poissonneux qui coule devant leur maison. Ceux qui préfèrent le jardinage ont maintenant à deux pas de leur porte des parcelles de terrain propice. Quant aux agriculteurs, ils trouvent facilement un travail rémunérateur dans les rizières des environs pendant la saison des pluies. La population chrétienne de Ban-peng est moitié de race annamite, moitié de race siamoise ou laotienne. Les Annamites se livrent surtout à la pêche, mais ne dédaignent pas de cultiver auprès de leur maison un petit jardin et se piquent même à la longue de l'entretenir avec art. Les Laotiens et les Siamois au contraire s'occupent à des travaux de rizières, mais aiment aussi à aller de temps à autre jeter l'épervier dans le fleuve, et en retirent ordinairement du poisson en quantité suffisante pour nourrir leur famille. Ainsi Annamites, Laotiens et Siamois, jardiniers, pêcheurs et agriculteurs, tout le monde y trouve son compte : interrogez là dessus le premier « Banpen-nais » venu, il vous dira que tout y va pour le mieux comme dans la meilleure des Républiques !
    Pendant les vingt ans que le P. Quentric administra Ban-peng (1887-1907), il ne se borna pas à promouvoir le bien matériel du poste ; il eut aussi la joie de recueillir de nombreuses conversions. Quelques familles avaient émigré vers l'Est dans les parages de Ban lé, Bang-kham. D'autres plus nombreuses, venues de Bangkok avaient remonté le Ménam et s'étaient disséminées soit sur ses rives, soit sur le bord des canaux avoisinants jusque vers les régions de Phichitr et de Phitsanulok à plus de 300 kilomètres au nord de Ban-peng. Enfin certains néophytes, à la suite de petites difficultés inévitables ici-bas, ne persévérèrent pas. Pour n'avoir pas à rougir de leur apostasie, ils s'enfuirent aux loin, nouveaux enfants prodigues, dans la brousse du Menam-noï, les forêts de Ban-thaluk et même plus loin. Semblable au Bon Pasteur, le P. Quentric s'efforça de ramener au bercail les brebis égarées et de susciter même des conversions parmi les païens de leur voisinage. Ainsi fut fondée la chrétienté de Paknampoh, qui forme aujourd'hui un poste distinct à 150 kilomètres au nord de Ban-peng (1890).
    Le récit des longues et fructueuses pérégrinations du Père. Quentric dans la région qui s'étend d'Aug-Thôug à Phitsanulok remplirait plus d'un volume. Ce vaillant missionnaire était connu et respecté partout et par tous, chrétiens et païens. Pendant plusieurs années, il dirigea au milieu de difficultés inouïes, avec fermeté et clairvoyance son poste, qui devait subir encore de dures épreuves. Les fidèles avaient appris à le connaître. Ils avaient su apprécier à la longue les trésors de bonté et d'affection cachés sous un extérieur un peu rude. Il faut les entendre causer, les anciens surtouts, du « Pho Phaolo », comme ils l'appelaient familièrement, pour se rendre compte de l'estime et de la vénération qu'ils avaient tous pour leur bon Père.
    Si les brebis connaissaient leur pasteur, le pasteur aussi connaissait ses brebis. Il était doué d'un jugement prompt et sûr. La longue expérience du ministère apostolique lui donnait une autorité incontestable qui était le résultat de plusieurs années passées au milieu des populations d'Extrême Orient. Il arriva sans trop de peine à saisir la complexité de l'âme des Orien-taux eu général et de ses Annamites en particulier. Au début de son séjour à Ban-peng, quelques indigènes réussirent peut-être une fois ou l'autre à surprendre sa bonne foi ; mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il aurait pu leur en coûter de recommencer. Ces chrétiens, édifiants par de nombreux côtés, avaient cependant conservé quelques restes du paganisme : l'obséquiosité, la fourberie, un amour passionné des jeux de hasard, certaines tendances à la rapine... Mais ils eurent l'avantage de trouver, pour les diriger dans la bonne voie, un missionnaire à la hauteur de sa tâche. Ceux qui lui ont survécu rendent encore hommage à sa patience, à sa condescendance autant qu'à sa fermeté inébranlable ; et, plusieurs de ses anciens fidèles font encore chaque année célébrer des messes pour le repos de son âme.
    Comme digne couronnement de ses oeuvres, le Père Quentrie laissa des traces impérissables de son passage à Ban-peng. C'est à lui en effet que reviennent l'honneur et le mérite d'avoir édifié l'église actuelle, le presbytère et la maison des religieuses, vastes bâtiments en briques, vrais chefs-d'oeuvre pour le pays. Tout cela coûta une somme énorme de travail, de soucis et de fatigues. Très simple en fait d'architecture, l'église est néanmoins fort convenable et peut rivaliser en élégance avec n'importe quelle pagode des environs. Elle mesure 30 mètres de long sur 9 de large. Le clocher a 25 mètres de haut.
    Ce vaillant missionnaire mourut à Bangkok en février 1907. Sa dépouille mortelle repose dans l'église Saint-Joseph de Juthia. En 1907, la mission du Siam avait particulièrement à souffrir de la pénurie d'ouvriers apostoliques. En attendant des temps meilleurs, Monseigneur dut laisser provisoirement le soin de ce poste à un prêtre indigène qui dut en même temps assurer le service de l'église nouvellement construite de Paknampok. Trois ans plus tard, 1910, cette dernière chrétienté fut confiée à un confrère européen, chargé en outre de visiter et d'administrer Ban-peng. Le prêtre indigène devint son vicaire. Mais l'importance des deux églises, la distance considérable qui les séparait, les difficultés d'aller de l'une à l'autre déterminèrent Mgr Perron, le bien-aimé vicaire apostolique actuel, à envoyer un Père européen à Ban-peng (24 sept 1911). C'est ainsi que la petite communauté chrétienne, fondée jadis par le P. Lombard s'est développée grâce à Dieu au point de former aujourd'hui deux belles paroisses distinctes avec une population chrétienne totale de 11.000 à 12.000 âmes.

    GASTAL,
    miss. apost.
    1919/148-155
    148-155
    Thaïlande
    1919
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