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Un catéchiste martyr au Tonkin : François Hop

Un Catéchiste martyr au Tonkin François HOP
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    Un Catéchiste martyr au Tonkin





    François HOP





    On parle beaucoup de nos jours de l' « Action catholique » exercée par les laïques, auxiliaires du clergé. Cet apostolat, encore à l'état d'ébauche dans nos pays d'atavisme chrétien, est pratiqué de longue date dans les missions. Ici de pauvres gens viendront mettre au service du missionnaire leur bonne volonté pour l'aider dans la construction des églises, des presbytères, des catéchuménats ; ou bien ils s'en iront, de jour, de nuit, à la recherche des païens en danger de mort et les prépareront au baptême. Les médecins surtout excelleront dans ce genre d'apostolat. Plus d'un, parmi ces praticiens dont les méthodes font sourire nos docteurs européens et pourtant le médecin annamite réussit parfois là où le docteur européen a échoué, plus d'un, dis-je, trouvait le moyen de préparer à la mort des centaines d'adultes païens, sans compter de nombreux baptêmes à l'article de la mort.


    Cependant il est une catégorie de laïques plus particulièrement dévoués à la cause de l'apostolat. Humbles auxiliaires du prêtre, leur tâche est souvent pénible, ingrate, peu reluisante aux yeux du monde, connue seulement de Dieu et d'un petit groupe de chrétiens perdus au fond de la brousse tonkinoise : ce sont les catéchistes. Celui dont je veux retracer la vie était de ceux-là.


    Hop était son nom. Il était né dans un village voisin du petit Séminaire de Hoang-Nguyen. Son père était médecin et fervent chrétien. Dès son enfance le jeune François Hop se fit remarquer par une solide piété et une application soutenue au travail. S'il arrivait parfois qu'aux soirs d'été, après les durs labeurs de la récolte, ses parents ou des amis fissent mine de se dispenser des prières du soir, il avait une manière à lui de reprendre son monde, et avec un tel accent d'autorité indignée, que les délinquants baissaient la tête devant les injonctions de l'enfant et, malgré la fatigue, accomplissaient leur devoir.


    Tous ceux qui connaissaient sa piété et son amour du travail s'attendaient à le voir entrer au Séminaire, et c'est ce qui arriva, en effet. Le curé tonkinois de sa paroisse l'avait formé au service de la cure, au chant et aux prières liturgiques, l'avait instruit dans la science des caractères chinois ; mais, au Séminaire, les directeurs constatèrent avec regret que le nouvel élève arriverait difficilement à suivre ses condisciples dans l'étude du latin et des mathématiques. De plus une certaine raideur de caractère inspirait des craintes, et la décision fut : « Catéchiste, oui : il a de la piété, du courage, il pourra être un bon catéchiste ; mais pour le sacerdoce, mieux vaut n'y pas songer ». Ce fut une pénible déception pour François ; mais, pour lui témoigner son estime et sa confiance, l'évêque, Mgr Jeantet (1), lui donna bientôt, son diplôme de catéchiste et le chargea d'un poste particulièrement difficile, dans une région malsaine et presque entièrement païenne ; mais, par contre, il l'obligeait à venir de temps en temps à la cure de Kebang pour s'y retremper dans une atmosphère plus chrétienne, auprès de deux saints prêtres, les PP. Tri et Dam, qui déjà avaient confessé la foi dans les prisons et qui devaient subir les plus cruelles tortures et la mort pour la cause de Jésus-Christ.





    (1). Charles Jeantet (1792-1866), du diocèse de Saint-Claude, missionnaire du Tonkin Occidental en 1819, coadjuteur de Mgr Retord en 1847, Vicaire Apostolique en 1858.





    La persécution sévissait alors avec violence. Les faibles, tout en gardant au fond du coeur le désir de revenir un jour à la foi de leur baptême, se laissaient vaincre par l'horreur des longues journées passées, souvent sans nourriture, sans vêtements, dans des cachots froids et humides, par les interrogatoires fréquents, avec les coups de rotin labourant les corps, avec les tenailles, froides ou rougies au feu, déchirant, brûlant, arrachant les chairs. Seuls les héros tenaient bon dans cette tourmente : François Hop fut du nombre de ces derniers.


    Un jour commença pour lui la vie errante de village en village, de province en province ; parfois, chassé par les habitants craignant de se compromettre, obligé de coucher à la belle étoile à l'abri d'une meule de paille, au milieu des champs ou dans l'épaisseur des taillis de la forêt fiévreuse. Il pensa un moment à demander asile au P. Nhu, son ancien condisciple, puis, craignant de lui attirer des désagréments, il lui annonça qu'il partait pour les provinces inférieures : « Je serai bientôt arrêté, lui écrivit-il, et, si c'était ici, on me ramènerait dans le Bas Tonkin au lieu de m'envoyer en exil dans les provinces de Caobang ou de Langson, comme les autres catéchistes ». Et si on lui demandait comment il savait qu'il devait être capturé, il répondait : « C'est une grâce que j'ai demandé et ma prière sera exaucée. J'ai déjà obtenu plusieurs faveurs : il en sera de même pour celle-ci ».


    Et, en effet, un soir on vit arriver à la sous-préfecture de Doanhung le catéchiste Hop la cangue au cou. L'interrogatoire commença aussitôt.


    Etes-vous disciple des prêtres étrangers ? demanda le sous-préfet.


    Oui.


    Quel prêtre serviez-vous ? Et où résidiez-vous ?


    Je demeurais à Vinhtri et je servais le P. Tinh.


    Cette réponse avait pour but de détourner l'attention des mandarins de ceux qui l'avaient hospitalisé. En effet, le village chrétien avait été détruit et le P. Tinh martyrisé depuis longtemps.


    Après lui avoir à plusieurs reprises, mais en vain, demandé d'abandonner sa religion, le juge, mécontent, s'écria :


    Mais enfin qu'est-ce donc que cette religion ? Et que vous enseigne-t-elle donc pour que vous ne puissiez y renoncer ?


    Le catéchiste fit alors en plein tribunal un discours qui dura près de deux heures, rapportant tout au long un passage du Manuel des Catéchistes où il est traité des « Trois Pères » que nous devons honorer : Dieu, le Père souverain de qui tous les êtres tiennent leur existence ; le roi, père du peuple, chargé par Dieu d'édicter des lois sages pour la paix du royaume et la prospérité des sujets ; enfin le père de famille, qui doit nourrir, éduquer ses enfants et en faire de bons citoyens. Le catéchiste parlait avec un tel accent de conviction que les mandarins ne purent s'empêcher de reconnaître : « Vraiment cette religion est belle. N'étaient les ordres du roi, qui nous obligent à arrêter les chrétiens, après vous avoir entendu, nous vous rendrions volontiers la liberté ». Hop eut plusieurs fois à prononcer de semblables plaidoyers en faveur du christianisme, d'autant plus frappants qu'ils succédaient souvent à de cruelles tortures.


    Les mandarins eux-mêmes, saisis d'admiration, cherchèrent un moyen de délivrer le courageux confesseur de la foi. L'un d'eux fit tracer sur le sol le caractère dix (10), qui, en Annam comme en Chine, a la forme d'une croix ; puis il dit au catéchiste :


    Je comprends que tu ne veuilles pas fouler aux pieds une croix qui porte l'image de ton Maître ; mais comment pourrais-tu refuser de passer sur deux traits tracés par terre qui s'entre croisent ?


    Le caractère dix, répondit le catéchiste, a été inventé par Confucius ; mais c'est sur une forme semblable que le Seigneur du ciel a voulu jadis souffrir et mourir pour le salut des hommes. Comme vous n'êtes pas chrétiens, nous ne pouvez guère comprendre cela, mais ce que je puis vous affirmer, c'est qu'aucun tourment, aucune torture ne me fera jamais commettre le crime d'outrager ou de fouler aux pieds le caractère dix, parce qu'il a la forme de la croix sur laquelle est mort notre Seigneur !


    Les soldats le saisissent et le traînent de force au lieu où est tracée la croix, ils ont recours au rotin et le frappent sur les pieds, rien n'y fait, le confesseur de la foi replie les jambes, mais ne touche pas le sol. Furieux, le juge lui dit :


    Fais le pas, sinon je te fais trancher la tête.


    Il est au pouvoir de Dieu seul, et non au vôtre, de m'ôter la vie.


    Les mandarins, considérant la manière dont il avait éloquemment défendu la foi catholique, se refusèrent à lui appliquer la sentence réservée aux catéchistes et lui infligèrent la même condamnation qu'aux prêtres. « Bien que Nguyen Hop ne soit pas un chef de religion, disait la sentence, il est cependant un disciple des prêtres, un personnage notable dans sa religion ; aussi, quand je l'ai fait comparaître au prétoire, bien que je l'y exhortasse de toutes façons, il n'a jamais voulu marcher sur la croix. Je le juge donc un rebelle insolent, auquel il ne convient pas d'appliquer la loi relative aux simples catéchistes. Je demande qu'on applique à ce Nguyen Hop qui, d'ailleurs, le désire, la loi relative aux chefs de religion et qu'il soit décapité pour servir de leçon aux autres ».


    François Hop, qui, nous l'avons vu, n'avait pu être prêtre de son vivant, allait mourir de la mort des prêtres, offrant comme eux sa vie pour la cause de sa chère Eglise du Tonkin.


    Quelques jours après, vers midi, une foule nombreuse suivait un cortège de mandarins et de soldats qui conduisait un homme à la mort. Celui-ci, avant de quitter la prison, avait demandé pardon à ses codétenus de la peine qu'il aurait pu leur causer involontairement, lui, si bon, qui avait su conquérir la sympathie de tous ses compagnons de captivité, et, en l'entendant parler ainsi, les prisonniers n'avaient pu retenir leurs larmes.


    En allant au supplice le condamné chantait des hymnes d'actions de grâces ; son visage exprimait une joie qui n'était pas de la terre. Arrivé au lieu de l'exécution, de lui-même il s'agenouilla, présentant sa tête au bourreau. Un moment après le long martyrologe tonkinois comptait un nouveau nom et le ciel un nouvel élu.





    E. RAYNAUD,


    Missionnaire de Hanoi.








    1939/217-223
    217-223
    Vietnam
    1939
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