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Un camp scout permanent à Hanoi

EN INDOCHINE Un camp scout permanent à Hanoi
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    EN INDOCHINE

    Un camp scout permanent à Hanoi

    Il y avait naguère, rue Duvillier, deux cents mètres au-delà du Carmel et sur la gauche, un vaste terrain vague où de maigres vaches paissaient une herbe dure et rare. Or voici qu'un jour, un visiteur insolite s'en vint troubler le paisible troupeau. Armé d'un décamètre de fortune, l'intrus arpentait le terrain, s'arrêtant, calculant, puis repartait de plus belle. L'oeil éteint, indifférent, les bonnes vaches ruminaient, sans chercher à comprendre, bien sûr, et sans se douter du malheur qui allait fondre sur elles !
    Huit jours plus tard, ô injustice, une équipe laborieuse procédait sans scrupule à l'expulsion des légitimes occupantes et encombrait le terrain conquis de matériaux hétéroclites. Le droit du plus fort l'emportait. Sans préavis, sans discussion, le terrain fut divisé en deux : une moitié pour les vaches (on ne pouvait tout de même pas les condamner à mourir d'inanition !), et l'autre moitié pour... les scouts. Question d'espace vital.

    ***

    Que voulez-vous, les scouts sont friands de grand air et cette année ils croissent et se multiplient étrangement ! Ils avaient bien jusqu'alors un local dans l'enceinte de la mission, mais que faire entre quatre murs quand on a 13 ou 14 ans, que le soleil brille et qu'une irrésistible envie de courir et de chanter vous saisit ? Depuis longtemps on cherchait à s'évader. La solution était trouvée.
    Un vaste hangar de trente mètres de long sur dix de large, comportant deux grandes pièces à chaque extrémité, surgit bientôt du sol : une construction en torchis et bambou est vite réalisée et coûte moins cher que la brique !
    Simultanément poussaient ça et là coquettes cagnas, style annamite moderne, dont la note originale égayait déjà la sévérité de ces lieux quelques jours plus tôt entièrement dénudés.
    Tout au fond, contre un rideau d'arbres, une petite construction, en forme de pagodon, dont la charpente sculptée provenait d'un héritage, fut également érigée, tandis qu'à cent pas de là, un double cercle en forme de 8, dont le sommet est moitié plus petit que la base, se dessinait bientôt avec sa plate-forme sablée et sa bordure d'arbustes. Dans le petit cercle, face à l'est, un dolmen sera sous peu érigé, une croix rustique le surmontera : ce sera l'autel où Jésus descendra. La grande base servira de théâtre de verdure pour les feux de camp.
    Il reste encore à dresser, au centre de ce vaste terrain de près de sept mille mètres, un grand calvaire... Les deux bras de Jésus étendus au-dessus de ses enfants. Il faudra aussi percer la haie de cactus et construire un portail digne d'un tel camp. Enfin, dans quelque coin discret, il sera bon aussi de songer aux lavabos et aux douches. Tout cela quand les fonds rentreront, car pour le moment la caisse est singulièrement en baisse, malgré l'appoint généreux qu'une récente quête à la cathédrale vient de procurer.
    Les quatre patrouilles de la Troupe Courbet, composée presque exclusivement de Français, occuperont quatre des petites cagnas. Magnifique local que les garçons s'ingénieront à décorer et embellir selon leur goût. Ils seront maîtres chez eux.
    La Troupe Ba-da-loc, exclusivement annamite, recrutée parmi les petits élèves de l'Ecole Gendreau une excellente troupe bien vivante ira occuper les quatre autres cagnas existantes.
    Ces deux troupes, tout en gardant leur autonomie et leur activité propres, auront ainsi l'occasion de se rencontrer, de collaborer et de vivre en commun le bel idéal de fraternité scoute.
    Le pagodon ou Kraal servira de quartier général commun pour les chefs de ces deux troupes et de celles qui seront prochainement fondées.
    En effet, le vaste hangar de trente mètres doit être le berceau de plusieurs autres troupes populaires annamites. Ainsi, procurer un local et un lieu de rassemblement pour les unités scoutes déjà existantes, tel est le premier but de ce camp permanent ; mais aussi, constituer un centre de formation pour la jeunesse, et en particulier promouvoir le scoutisme catholique, telle est la seconde fin de la fondation.
    En France, où le scoutisme est si vivant, les chefs et aumôniers soutiennent l'enthousiasme des garçons en faisant briller à leurs yeux l'idéal du missionnaire et du colonial, du vrai colonial. Ici en Indochine, nos garçons sont à pied d'oeuvre : ce n'est plus un idéal lointain, mais immédiatement réalisable. Ils doivent être les témoins de la vieille chrétienté, les témoins du Christ. Par leur tenue, leur discipline, leur exemple, ils doivent faire monter leurs petits frères annamites. Par leur courtoisie et leur esprit chevaleresque qui est un des articles de leur loi, ils doivent apprendre à ces petits, si souvent méprisés, incompris, ce qu'est la charité chrétienne, au coeur généreux et largement ouvert.
    Au camp Duvillier, l'occasion leur sera donnée de pratiquer cet esprit missionnaire, voulu par le Christ, par l'Eglise, pour tous ses enfants.
    Quant aux petits Annamites, tous ces jeunes qui montent et ont soif d'idéal de vie plus digne et plus haute, ils découvriront et aimeront ainsi la France chrétienne et, par elle, le Christ.

    ***

    Son Exc. Mgr Chaize a confié au P. Binet la charge d'aumônier diocésain. C'est à la tête de sa troupe que, peu de temps après, il partait en compagnie du P. Seitz à Nam-Dinh pour un grand rallye. Le mot grand est peut-être un peu ambitieux, puisque ce rallye ne groupait au plus que 150 scouts, venus de tous les coins du delta tonkinois ; mais enfin, c'est un très honnête commencement.
    Une messe en plein air inaugura la journée ; messe recueillie, dialoguée par tous les garçons entourant l'autel. Le reste du temps fut consacré aux jeux, durant lesquels les patrouilles purent montrer leur savoir-faire. Le plus authentique esprit scout, fait d'esprit fraternel, simple et joyeux, les anima tous pendant ces heures qui leur parurent trop courtes. Scouts français et annamites fusionnèrent fraternellement, affirmant une fois de plus l'excellence du scoutisme comme base de rapprochement et de collaboration franco annamite.
    Le soir venu, les Chefs proclamèrent les résultats des concours et attribuèrent les prix, chaque lauréat étant bruyamment acclamé par les hourras enthousiastes des vainqueurs aussi bien que des vaincus. Un impressionnant et joyeux « Au revoir » rassembla une dernière fois tous les garçons, et quand leurs Aumôniers présents les eurent bénis, ce fut l'heure de la séparation, avec l'espoir de se rencontrer à nouveau et de se revoir, comme on venait de le chanter d'une seule voix et d'un seul coeur.
    Depuis lors, les Troupes du Secteur Lyautey, de Hanoi, travaillent avec ardeur à la préparation d'une fête scoute. Elle se passera au grand Théâtre Municipal ; ce ne sera pas la première fois d'ailleurs, et les succès passés sont garants de ceux de l'avenir.
    Mais il va sans dire que ce sera là une activité des scouts français surtout ; nos scouts annamites sont encore peu nombreux.
    Il semble que l'Annamite des classes pauvres et Dieu sait quelle écrasante majorité il représente n'attende qu'une formule adaptée pour se donner à un mouvement qui l'attire, qui lui plaît... et qui lui fera le plus grand bien.

    Joseph VILLEBONNET,
    Missionnaire à Hanoi (Tonkin)
    1941/15-18
    15-18
    Vietnam
    1941
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