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Un cadeau embarrassant

Un cadeau embarrassant
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    Un cadeau embarrassant

    C'était dans un de ces vallons fortunés où les gens n'ont qu'à s'étendre au soleil ou à regarder couler l'eau en pêchant à la ligne pour que tous les biens leur arrivent à souhait. Dans les grasses rizières le riz poussait tout seul ; les mûriers luxuriants fournissaient abondamment leurs feuilles pour la nourriture des vers à soie. Les fermes cossues aux murs en briques, aux boiseries vernies, aux meubles laqués finement sculptés, aux appartements agrémentés de fleurs et d'oiseaux : tout annonçait une large aisance. Les greniers regorgeaient de riz ; les épis de maïs, suspendus par grappes aux solives du toit, entouraient les maisons d'une ceinture d'or.
    De tous côtés on ne voyait que buffles énormes, porcs si gras qu'ils pouvaient à peine marcher, et des bataillons de poules, d'oies et de canards dodus. Au bord de la petite rivière traversant ce paisible vallon s'étalait un grand village aux boutiques regorgeant de denrées de toutes sortes, aux magasins remplis de soie grège et d'étoffes aux couleurs chatoyantes. De plus, on y voyait, hélas ! Vingt ou trente bouges d'opium et des estaminets sans nombre, toujours remplis de clients.
    Ces gens, riches des biens de ce monde, ne songeaient guère à leur âme ; à tous les livres de religion ils préféraient, comme dessert après un plantureux repas, quelque bon plat de jeunes abeilles ou de petits vers à soie bien rissolés dans la graisse, suivi d'une bonne pipe d'opium. Dans tout le pays il n'y avait qu'une seule famille chrétienne, demeurant à 4 kilomètres du village.
    Un matin de printemps la douce quiétude des villageois fut troublée inopinément par l'arrivée d'une bande de 200 brigands qui s'installèrent dans la place pour faire bombance aux frais des habitants. Pendant la journée ils circulaient, armés jusqu'aux dents, à travers la campagne pour faire provision de victuailles, chapardant à qui mieux poules, canards, porcs, extorquant de l'argent en menaçant de tout brûler.
    Quelques notables se rendirent à la ville voisine pour demander du secours : mais en Chine on n'est jamais pressé et ce n'est qu'au bout de trois mois qu'une centaine de soldats furent envoyés pour exterminer les brigands. Ceux-ci, naturellement, eurent le temps de s'éclipser, sauf une dizaine de retardataires qui se laissèrent prendre. Ces pauvres diables n'avaient pas sur eux une sapèque : cela ne faisait pas l'affaire des soldats, qui, frustrés dans leur espoir d'une expédition fructueuse, ne purent que traiter leurs prisonniers de « fils de tortue », suprême injure. Encore fallait-il trouver un moyen de se procurer l'argent convoité. En perquisitionnant de côté et d'autre, ils trouvèrent dans la maison d'un riche Campagnard 5 ou 6 fusils abandonnés là par les brigands. Bonne affaire ! Le bonhomme est aussitôt arrêté comme complice ; receleur, méritant d'être fusillé sans autre forme de procès. En attendant les soldats s'installent chez lui et commencent à faire ripaille. Le prisonnier proteste de son innocence, mais c'est en vain : les soldats exigent pour le relâcher une somme considérable. Il envoie alors son fils chez la famille chrétienne, dont il est le parent, pour la prier d'intervenir en sa faveur.
    Demeurant loin de là, j'ignorais ces événements, lorsque deux chrétiens vinrent me trouver, m'annonçant que quelques familles désiraient se convertir et m'invitaient à aller substituer chez eux les tablettes chrétiennes aux poussahs et autres diableries. Sans hésiter j'enfourchai Pégase et en route !
    A 500 mètres du village une quarantaine de personnes, rangées de chaque côté de la route, me saluent et le chef du groupe m'adresse un petit discours de bienvenue. Puis un cortège s'organise, entraîné par deux clairons qui marchent en tête, flanqués de deux porte-drapeaux, et c'est au milieu de la fumée des pétards que l'on arrive à l'auberge préparée pour me recevoir. C'est alors que j'appris les événements qui avaient inspiré à quelques familles païennes l'idée de se convertir au catholicisme.
    J'avais amené avec moi un maître d'école ; aussi, dès le lendemain de mon arrivée, une vingtaine de personnes, ayant renoncé à tous leurs diables, se mirent à étudier le catéchisme. Quant au notable prisonnier, j'obtins sans trop de peine que la somme réclamée pour sa libération fût diminuée de plus de moitié. Le commandant des soldats se montra bon prince.
    Oh ! Me dit-il, ton chrétien n'est pas très coupable, mais il faut bien que quelqu'un paie les frais de l'expédition. Quant aux vrais brigands, ils seront fusillés demain matin.
    Mon maître d'école ne pourrait-il pas les voir et les exhorter à se repentir de leurs méfaits pour se préparer à bien mourir ?
    Je lui donne toute permission. Il aura, pour essayer de les convertir, toute la soirée et la nuit entière.
    Le lendemain, après la messe, un chrétien m'apprenait que mon maître d'école avait converti trois brigands et que, les ayant baptisés, il ne tarderait pas à rentrer, car ils devaient déjà être fusillés. Je remerciais Dieu intérieurement d'avoir permis à ces trois larrons de gagner ainsi le ciel à la dernière heure, lorsque je vis apparaître le commandant, qui, tout souriant, me dit :
    Je fais cadeau au Père des trois brigands qui m'accompagnent. Au moment de les fusiller, j'ai appris qu'ils étaient baptisés : ils sont devenus doux comme des moutons. Que le Père en fasse ce qu'il voudra. Si, un jour ou l'autre, ils ne marchent pas droit, ils se feront pendre ailleurs.
    Un peu interloqué, je murmurai un vague remerciement, tandis que les trois rescapés me faisaient la grande prostration. Je ne pouvais m'empêcher de penser : « Quel dommage qu'on ne les ait pas expédiés au ciel par le plus court chemin ! »
    A ce moment on apportait un plat d'abeilles, de guêpes et de vers rôtis : j'invitai le commandant à se régaler avec moi, ce qu'il accepta sans se faire prier. Après avoir absorbé quelques petits verres, il s'en fut ravi, certain de m'avoir fait un très agréable cadeau.
    Pendant ce temps les trois bandits me regardaient, se demandant, après avoir échappé à la sommaire justice chinoise, à quelle sauce européenne ils allaient être mangés. Comme ils avaient fait pénitence les jours précédents et mouraient de faim, je commençai par les faire déjeuner, ce dont ils s'acquittèrent avec un visible satisfaction.
    Maintenant, leur dis-je, vous êtes baptisés, mais votre instruction religieuse est bien mince : vous allez vous mettre au travail sans tarder et étudier sérieusement le catéchisme et les prières.
    A la vérité, j'étais assez inquiet, me demandant s'ils n'allaient pas me fausser compagnie et retourner à leur ancien métier. Il n'en fut rien : Jusqu'à la fin de l'année ils se montrèrent sages ; ils étaient jeunes, intelligents et ils apprirent facilement la doctrine.
    A l'heure actuelle, l'un d'eux est instituteur et enseigne aux enfants à marcher dans le droit chemin. Un autre, quelques années plus tard, fut arrêté sur la dénonciation d'un ancien compagnon d'aventures et emprisonné ; là il exhorta les autres prisonniers, leur enseigna la religion, les baptisa, et six d'entre eux eurent une mort vraiment édifiante. Du troisième, on ne sait rien.
    Le cadeau qui m'avait été fait de ces trois brigands aurait pu avoir des suites plus funestes, mais le bon Dieu a en réserve des merveilles de miséricorde.

    Un Missionnaire du Setchoan.

    1936/81-84
    81-84
    Chine
    1936
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