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Un Évêque Chinois à Kiating

Chine Un Évêque Chinois à Kiating Dans leur dernier numéro, les Annales ont annoncé la cession consentie par Mgr Renault, Vicaire apostolique de Suifu, de l'important district de Kiating à la mission indigène de ' Yatcheou, qui de ce fait changeait de nom. Mgr Renault dut installer lui-même le nouvel évêque, Mgr Yû, dans sa nouvelle cathédrale et ce sont les incidents de son voyage de Suif u à Kiating que nous conte, dans cet article, un de ses compagnons de route.
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    Chine

    Un Évêque Chinois à Kiating

    Dans leur dernier numéro, les Annales ont annoncé la cession consentie par Mgr Renault, Vicaire apostolique de Suifu, de l'important district de Kiating à la mission indigène de ' Yatcheou, qui de ce fait changeait de nom. Mgr Renault dut installer lui-même le nouvel évêque, Mgr Yû, dans sa nouvelle cathédrale et ce sont les incidents de son voyage de Suif u à Kiating que nous conte, dans cet article, un de ses compagnons de route.

    Le 27 mai, de bon matin, Mgr Renault, que j'ai l'honneur d'accompagner, se mettait en route pour Kiating. La chaleur est pénible, mais c'est un vrai plaisir de voir les rizières partout verdoyantes. L'an dernière toute cette région n'était qu'un désert aride brillé par le soleil, et bien des gens périrent de misère et de faim.

    Nous arrivons aux Salines le 28 au soir. Tout est silencieux : défense de faire du bruit afin de ne pas attirer l'attention des Japonais ; défense de sonner les cloches. Il fut même question d'enlever la cloche de l'église catholique et celles des pagodes pour les percher sur les collines environnantes afin de pouvoir sonner le tocsin à l'approche de l'ennemi et donner l'alarme à la population ; mais un vieux bonze visionnaire déclara que cela porterait malheur à la cité, et, par crainte d'une émeute, les autorités locales jugèrent prudent de surseoir à l'opération ; ils se contentèrent de faire peindre en noir toutes les façades des maisons ; le soir, défense d'allumer des lampes de peur que les Nippons aux yeux de lynx, attirés par la lumière, ne fassent irruption et ne massacrent toute la population. Dans la rue, de pauvres hères déguenillés traînent d'antiques charrues, suant sang et eau sous les coups de fouet que leur administrent de jeunes fanfarons déguisés en officiers japonais chamarrés d'or ; un grand diable porte un gigantesque écriteau sur lequel on lit en énormes lettres rouges : « Il faut lutter contre le Japonais jusqu'à la victoire, jusqu'à la mort, ou bien nous serons réduits en esclavage ».

    Le 30 mai, par une belle et large route où pourront bientôt circuler les autos, nous arrivons à Yunhien avant la nuit. On a fait construire la route par les faméliques du pays pour les empêcher de mourir de faim ; dans le nombre, à peine un sur dix était capable de travailler et, au moment des repas, sous l'oeil indulgent des surveillants, une fourmilière de petits enfants, de pauvres vieux ou vieilles, se ruaient sur les marmites de riz apportées de loin. Le soir même de notre arrivée à Yunhien, éclairs et tonnerre annoncent l'orage attendu ; nous espérons la pluie et la fraîcheur pour la nuit, mais en vain : ce n'est que le lendemain matin, au moment où nous nous mettons en route, que la pluie commence à tomber, et de plus en plus fort. Le vent souffle avec une telle violence que bientôt les rizières débordent, la route est transformée en torrent. Trempés jusqu'aux os, nos porteurs ne peuvent plus avancer ; on s'arrête dans une masure où l'on fabrique de la poudre : on en voit, en effet, étalée dans tous les coins, au petit bonheur ; comme la température a baissé de 15 degrés, nos porteurs font un grand feu pour sécher leurs habits, sans s'inquiéter le moins du monde d'un accident possible.

    Après cette halte nous parvenons enfin sous la pluie qui redouble dans un pauvre village où nous passons la nuit, attendant le lendemain pour reprendre notre route. Le pays n'a plus à craindre la sécheresse : il aura assez d'eau pour faire pousser le riz.

    Le 1er juin, nous pataugeons dans la boue toute la journée ; par-ci par-là nos porteurs marchent dans l'eau ; dans les bas-fonds la route et les ponts sont sous l'eau. Nous arrivons heureusement à Matatien, chez le P. Grasland : fort à propos, il nous fait servir un repas réconfortant, qui nous remet de toutes nos fatigues.

    Le lendemain, en approchant de Kiating, nous nous demandons s'il nous sera facile de traverser le fleuve qui a grossi démesurément ; de plus, c'est le touan-yang, une des grandes fêtes chinoises, il est à craindre qu'il n'y ait pas de barques dans le port. Toute la population de la ville et des environs se presse sur les deux rives du fleuve ; les riches commerçants du pays lancent à l'eau des centaines de canards ; durant tout l'après-midi, les barques sillonnent les flots en tous sens, conduites par des rameurs légèrement vêtus qui luttent entre eux de vitesse, se heurtent, se battent à coups de rames et se disputent les canards effrayés par les cris de la foule et emportés par le courant. Puis soudain des barques chavirent avec tous leurs occupants salués par les éclats de rire et les applaudissements ironiques des spectateurs. Ainsi se passait d'ordinaire cette fête du touang yang, mais cette année, aucune réjouissance ; toutes les barques demeurent amarrées sur la rive ; c'est la guerre, on est en deuil. Tout au plus quelques centaines de personnes, les yeux mornes, contemplent silencieusement la bouée rouge qui danse sur les flots et sur laquelle, depuis quelque temps, vient s'accrocher deux fois par semaine un mystérieux hydravion.

    Assis au confluent de deux rivières, le Min et le Tongho, Kiating est un port florissant dans un cadre riant de collines verdoyantes. C'est le point terminus pour les vapeurs qui, ayant remonté le cours du Fleuve Bleu, s'aventurent à travers les dangereux rapides barrant la route au delà de Suifu. Au temps heureux d'avant guerre, au moment des grandes eaux, les canonnières françaises aimaient à venir jeter l'ancre près de la ville, à l'ombre des banians géants, à côté des barques et des jonques, dans le port plein d'animation. En face de la ville se dresse une immense et pittoresque falaise aux tons rougeâtres, flamboyant au soleil levant, que domine une tour antique aux multiples étages dans lesquels poussent follement arbustes sauvages et longues herbes où pullulent rats et chouettes qui, par les nuits noires, font, paraît-il, un sabbat infernal avec les esprits malfaisants. Dans la falaise à pic sont creusées de nombreuses niches où grimacent des centaines d'idoles. Mais ce qui attire surtout les regards des voyageurs arrivant à Kiating, c'est un monstrueux Bouddha de soixante mètres de hauteur, dont la tête dépasse légèrement le sommet de la falaise et dont les pieds baignent dans le fleuve. Les cheveux de ce Bouddha sont formés de gros cailloux ramassés sur la rive : sur chaque cheveu un homme peut se tenir debout. Sous les vieux arbres centenaires, au milieu de massifs de verdure et de fleurs qui couronnent la falaise, sont nichées d'antiques pagodes où viennent prier et méditer, devant d'horribles fresques représentant l'enfer chinois, les dévots pèlerins qui de tous côtés se rendent durant l'été à la sainte montagne d'Omi, dont on voit se dresser an loin la masse fantastique.

    Mais revenons à nos voyageurs. Le 6 juin 1938 devait être un grand jour pour la Mission catholique de Kiating. Le nouvel évêque, Mgr Yû, s'est annoncé pour ce jour-là : jusqu'ici titulaire de Yatcheou, il devient

    Vicaire apostoli que de Kiating, grâce à la généreuse abnégation de Mgr Renault, qui lui a cédé les chrétientés de cette sous-préfecture, joyau de la mission de Suifu.

    Dans l'église et de tous côtés, on a suspendu guirlandes, fleurs, bannières ; oriflammes du Pape, étendards chinois, drapeaux tricolores flottent au vent ; de superbes lanternes multi colores aux formes étranges se balancent au-dessus des têtes des nombreux curieux qui admirent les louangeuses litanies inscrites sur les nageoires argentées de fantastiques poissons, sur les roses pétales de gigantesques nénuphars, sur les ailes d'oiseaux superbes, sur le dos d'animaux extraordinaires. Tout célèbre les vertus des deux Excellences, tout exalte leur zèle incomparable, leur courage surhumain au milieu des difficultés de l'heure présente, leurs travaux, leurs souffrances pour la gloire de Dieu et le bien des âmes. Ici on lit en lettres d'or : « Éternelle reconnaissance à S. Exc. Mgr Renault », et un peu plus loin : « Dix mille années de vie à LL. EExc. Mgr Renault et Mgr Yû ! »

    A dix heures et demie, Mgr Renault, accompagné par les PP. Dubois et Ouang, curé de Kiating, se met en route pour aller au devant de Mgr Yû. Au moment de monter en pousse-pousse, l'évêque s'arrête, hésitant, comme médusé : en effet, on lui présente une machine invraisemblable, qui était peut-être un pousse-pousse il y a quelques années, mais qui, cent fois raccommodée avec des, chiffons, des morceaux de bois, de ficelle, de fil de fer rouillé, de bidons de pétrole, est devenu un véhicule cahotant; aux roues rapetassées plus proches du carré que du rond, assemblage hétéroclite de bambou et de fer blanc, qui tangue avec un bruit de vieille ferraille à effrayer les chiens.

    Devant cette machine, l'évêque a hésité, mais le P. Ouang le rassure en lui disant très sérieusement : « Soyez sans inquiétude, Monseigneur, c'est le meilleur pousse-pousse de la ville ! » Mgr Renault monte donc sur cette tarasque chinoise et en avant ! En avant, à travers les grands boulevards aux magasins regorgeant des plus belles soieries du monde ; en avant, sous l'épaisse ramure des arbres géants bordant le vieux rempart le long du fleuve.

    A la dernière auberge, à l'entrée du faubourg, nous rencontrons cinq cents élèves des écoles catholiques et les notables chrétiens, venus au-devant de Monseigneur ; nous faisons halte pendant que les boys scouts cyclistes vont à la recherche de Mgr Yû, qui, vers une heure, arrive souriant, accompagné de son provicaire, le P. Li, et de deux autres de ses prêtres. Les chrétiens se précipitent pour présenter leurs hommages et leurs souhaits de bienvenue à leur nouvel évêque. Rangés en bataille des deux côtés de la route, élèves des écoles et boy scouts présentent les armes avec de longs bâtons, pendant que tambours, tamtams et clairons font résonne les échos d'alentour.

    Après avoir dégusté une tasse de thé parfumé, nous remontons sur nos pousse-pousse préhistoriques et, musique en tête, drapeaux flottant au vent.

    Les devantures des magasins étalent d'horribles tableaux aux couleurs criardes. C'est terrifiant : des Japonais à l'aspect féroce coupent les gens en morceaux, éventrent les femmes, crèvent les yeux et coupe les oreilles aux petits Chinois, écorchent les petites filles, brûlent avec leurs maisons les vieux et les vieilles. Devant de pareilles images les spectateurs à l'âme sensible s'évanouissent, des femmes dont les enfants sont sur le front éclatent en sanglots. Et, la rage au coeur, d'un air farouche et résolu, tout le monde s'exclame : « Contre de tels monstres il faut lutter jusqu'à la victoire, jusqu'à la mort ! »

    Soudain, un coup de fusil retentit tout près. Qu'est-ce ?... Après un moment de panique on constate qu'un pneu de la tarasque de Mgr Renault a éclaté. Le traîneur de la machine, gardant tout son sang-froid, enlève ses sandales de paille et, en les entourant d'une ficelle, les plaque habilement sur la blessure du pneu, et le cortège reprend sa marche. Personne n'a songé un seul instant que l'on pourrait peut-être remplacer le pneu tant de fois rapetassé par un neuf, qui coûterait cinquante dollars ; pour faire une pareille dépense il faudrait être cousu d'or, mais nos pauvres Chinois, écrasés par les impôts et les taxes qui pleuvent sur eux comme grêle, regardent à la dépense.

    Enfin, sans autre incident, au milieu de la fumée et du fracas des pétards, nous arrivons à la Mission catholique. Clairons sonnant, tambours battant la charge, étudiants et boys scouts présentant les armes et agitant leurs drapeaux, nous pénétrons dans l'église étincelante de lumières et embaumée par le parfum d'une profusion de fleurs : grâce aux bonnes Franciscaines Missionnaires de Marie, le modeste édifice a pris tournure de petite cathédrale. Mgr Yû, dont l'affabilité a déjà gagné tous les coeurs, bénit avec tendresse ses nouveaux enfants et les remercie pour la magnifique réception dont ils ont entouré sa première visite.

    Kiating a maintenant un évêque chinois.

    Au milieu du crépitement des pétards, j'ai cru entendre venant du ciel, la voix des anciens missionnaires de la Société des Missions Étrangères et de tous les Martyrs qui ont arrosé ce sol aimé de leurs sueurs et de leur sang, s'unir aux acclamations des chrétiens pour souhaiter longue vie et prospérité à S. Exc. Mgr Yû et à ses vaillants prêtres chinois, tous pleins de zèle pour la gloire de Dieu et le salut des âmes !

    Dix mille ans et dix mille ans de vie et de bonheur à la belle Mission chinoise de Kiating !

    M. DUBOIS,

    Missionnaire de Suifu




    1939/11-20
    11-20
    Chine
    1939
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