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Un aspirant missionnaire M. Charles Mortagne

Un aspirant missionnaire M. Charles Mortagne Le 16 mai dernier, dans une clinique de Rome, rendait son âme à Dieu, à l'âge de 25 ans, un aspirant du Séminaire des Missions Etrangères de Paris, M. Charles Mortagne. A la nouvelle de sa mort, tous ceux qui le connaissaient ont retrouvé leur propre sentiment dans cette parole d'un de ses anciens maîtres: « Quel regret qu'un tel ouvrier nous quitte soudainement sans avoir pu donner la belle mesure que des dons si divers faisaient entrevoir!»
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    Un aspirant missionnaire

    M. Charles Mortagne

    Le 16 mai dernier, dans une clinique de Rome, rendait son âme à Dieu, à l'âge de 25 ans, un aspirant du Séminaire des Missions Etrangères de Paris, M. Charles Mortagne. A la nouvelle de sa mort, tous ceux qui le connaissaient ont retrouvé leur propre sentiment dans cette parole d'un de ses anciens maîtres: « Quel regret qu'un tel ouvrier nous quitte soudainement sans avoir pu donner la belle mesure que des dons si divers faisaient entrevoir!»
    Né en 1909 dans le diocèse de Bordeaux, M. Mortagne était entré au Séminaire de Bièvres en septembre 1928 ; il y passa deux années et, après son service militaire, fut envoyé à Rome en 1931 pour y parfaire ses études théologiques et sa préparation à l'apostolat. Les études, il les termina brillamment ; l'apostolat, c'est au ciel qu'il devait l'exercer.
    Dans l'une de ses lettres où, pour quelques intimes, il aimait à « moduler la chanson de son âme » et à livrer « tout entière, sans fard ni pose de théâtre, la vie de son coeur », il écrivait : « Aimer, prier, travailler ! Laisser, le soir, notre besogne et notre chapelet pour les reprendre dès le réveil avec le même empressement et le même courage ; s'endormir dans cette pensée que l'on ne se reposera vraiment que si l'on ne se réveille pas le lendemain ».
    Cette formule ardente, dont sa vie trop brève a été la scrupuleuse réalisation quotidienne, illumine la qualité de cette âme, dont les fleurs de grâce qui s'épanouissaient déjà contenaient la promesse d'une rare fécondité.

    ***

    Le P. Aubry —une des gloires de la Société des Missions Etrangères, — répondait par une fin de non-recevoir à qui lui demandait d'établir le primat de la prière ou de l'étude dans l'intime d'une vie de séminariste. C'est bien ainsi que M. Mortagne réalise, en son âme éprise d'unité, la synthèse de l'oraison et du travail. — « Mes études, confiait-il, se mêlent de prières, et pendant ma prière je pense à mes livres ; mais, de même que dans l'étude Jésus m'enseigne à prier, ainsi, à la chapelle, je pense à ma besogne pour en parler à Jésus. Oh ! L'unité, l'harmonie : comme il en faut mettre beaucoup dans la vie ! Les cloisons étanches me font horreur. Vivons tout d'un trait, vivons tout d'une seule âme ! »
    La forme vivante qui faisait ainsi se compénétrer pour une mutuelle fécondité étude et prière, c'était la pensée des âmes lointaines et de l'apostolat qui les sauverait. — « Je sens au milieu de mon travail une joie étrange, notait-il en juin 1933 ; les examens approchent, me pressent, sembleraient devoir m'oppresser, et je n'éprouve pas même une grande fatigue. Je travaille pour Dieu, pour Lui seul, pour étendre son règne dans les pays si beaux du Soleil Levant. Cette pensée me donne du courage, en même temps qu'elle purifie mes intentions et les éloigne de toute recherche terrestre ».
    Et n'est-ce pas toute une méditation sur le travail, son but, sa fécondité, son union avec la prière, qu'il esquissait en ces phrases vibrantes : « L'enthousiasme le plus chaud s'empare parfois de ma pensée et de mon coeur lorsque, seul dans ma chambre, je vis avec ces vérités dont je dois me nourrir pour pouvoir, à l'âge adulte, ouvrir une âme de prêtre à ceux de mes frères qui cherchent. Ah ! Si je l'envisageais toujours dans cette lumière, l'étude perdrait sa sécheresse ; son unité bienfaisante raccorderait en un tout bien vivant les instants les plus divers de ma journée ; seul le décor distinguerait la prière du travail. L'histoire, la géographie ; les langues, les mathématiques, autant de coordonnées qu'il faudrait lancer dans le temps et dans l'espace pour situer l'Evangile et le faire rayonner. Quand Jésus devient le centre de nos recherches, lorsque palpite dans notre travail la passion de son nom et de sa gloire, peut-on rechigner à la peine ? »
    Lui n'y rechignait pas, et son élan à la besogne devait plutôt être modéré. Il disait : « Ne craignons pas les veilles ; ne craignons pas de nous consumer avant l'âge après nous, notre exemple demeurera toujours », et c'est le programme qu'il a réalisé. Dès sa première année de philosophie on avait remarqué son exactitude à abandonner la récréation aussitôt que le règlement, sans le prescrire, le permettait. On racontait en souriant — et en admirant, — d'originales façons d'occuper ses loisirs, les échappées à Versailles, Platon sous le bras, quand le soleil d'été faisait de Trianon un petit coin de l'Hellade. A Rome, il semblait souvent préférer aux grandes cérémonies de Saint Pierre le silence laborieux de sa chambre. Ce n'était pas indifférence ; il aimait à entendre, sous les voûtes de la basilique vaticane, « les acclamations lointaines, la mélodie suave des trompettes d'argent », mais c'était souci — peut-être exagéré, — de répondre aux raisons de son envoi à Rome : interrompre un instant le rythme du travail lui eût paru une injustice.
    Les succès, d'ailleurs, à Rome comme à Bordeaux et à Bièvres, récompensaient cet effort incessant. En rhétorique, il était sorti premier d'un concours de « l'Alliance ». A la fin de son année de philosophie scolastique, il obtenait le diplôme de bachelier avec la mention maxima cum laude. Sur son lit de mort il apprenait qu'une dissertation sur « la causalité instrumentale des sacrements dans saint Thomas d'Aquin » avait mérité le maximum des points.
    A ceux qui se font une conception romantique des élans d'imagination d'un aspirant missionnaire, la vie de Charles Mortagne apporte un démenti frappant. Le regard qu'il jetait sur le champ futur de son labeur n'était pas une évasion de la tâche quotidienne, c'était un stimulant ; car la vision qu'il en rapportait, loin d'être la clarté vaporeuse d'un rêve où se serait étiolée sa vie laborieuse, était un foyer de lumière qui vivifiait la besogne d'aujourd'hui des lointaines fécondités de l'apostolat de demain.
    Aussi, lorsque, en février 1934, un premier diagnostic vint lui signifier que, pour vaincre la maladie, il fallait songer au repos, il laissa échapper cette exclamation douloureuse : « Se ménager ! A la veille de son sacerdoce, s'entendre dire : Il faut se ménager ! »...

    ***

    Le dernier sursaut d'un foyer qui va s'éteindre se traduit dans l'éclair d'une furtive flamme. Ainsi en fut-il de M. Mortagne. Aux derniers jours de sa vie, sous la menace grandissante d'une fin prochaine, c'est avec une émotion plus intense que s'exprimèrent ses rêves intérieurs de sacerdoce et d'apostolat.
    Diacre depuis Noël 1933, il avait espéré que le samedi de la Passion (17 mars), avec deux de ses confrères, il se soumettrait « aux rites saints qui font les prêtres ». La maladie l'en empêcha et trois jours après il s'étendait sur le lit d'une clinique. Les amis de France croyaient qu'il avait pris part à l'ordination : avec quelle douleur ne dut-il pas lire tant de lettres le félicitant de son élévation au sacerdoce !
    Bientôt l'examen radioscopique déclara la maladie incurable ; tout au plus pouvait-on la stabiliser dans l'état présent. Les semaines passant, un lent retour de forces permit d'envisager la possibilité de l'ordination. Elle eut lieu, en effet, dans la chapelle de la clinique, en la solennité de saint Joseph (18 avril). Durant la cérémonie un doute angoissant étreignait le coeur des assistants. Cette voix sourde, qui péniblement s'unit à celle de l'évêque, parlera-t-elle jamais à l'autel ? — Hélas ! Les quelques bénédictions qu'il donna de son lit furent les seules fonctions sacerdotales qu'il put exercer ici-bas. Deux jours après une aggravation du mal rendait proche le dénouement.
    Le malade apprit bientôt que l'heure était venue pour lui de se rendre « doux avec la mort ». C'est le printemps ; tout au dehors chante la vie, et lui, il va mourir ! Ses confrères, qui souvent, le plus souvent possible, entourent son lit de mourant, connaîtront, eux, ces beaux pays du Soleil Levant, où ils feront besogne d'apôtres, et lui, il ne sera jamais missionnaire ! Et pourtant en lui montent comme autrefois les aspirations à l'apostolat. Au long des soirées silencieuses où la vie s'en allait goutte à goutte, on l'entendait murmurer dans son délire : « Quand on a rêvé d'aller prêcher l'Evangile, il est dur de sentir sa voix s'éteindre au moment de monter les degrés de la chaire ». Et ces mots, qui revenaient fréquemment : « Je ne serai pas missionnaire ! »
    La fin approchait. Depuis la fête de l'Ascension les signes se succédèrent d'une mort imminente. Il allait expirer sans être monté à l'autel. La plus grande partie de ses journées s'écoulait dans un état de demi inconscience ; mais, au soir du 15 mai, retrouvant tout à coup sa lucidité, il laissait jaillir de son coeur cette plainte douloureuse : « Je suis un avorton, un prêtre sans messe ; je vais mourir sans avoir immolé la divine Victime pour tous ceux qui ont tant priée pour moi !...Prêtre sans messe ! »
    L'unique messe qu'il célébra fut ce moment, empreint d'une mystérieuse douceur, où, à l'aube du 16 mai, le râle accéléré de la nuit d'agonie s'éteignit dans le léger gémissement du dernier soupir. En septembre 1930, il avait salué de loin cet instant suprême par un acte de résignation et d'espérance : « Cette seule minute qui me verra expirer sera ma suprême messe, celle que tout chrétien a le pouvoir de célébrer, celle dont notre pèlerinage ici-bas est la courte préparation, et dont l'action de grâces est la pérennité de la vision de gloire ! »

    ***

    M. Mortagne écrivait un jour : « Il est des vies brèves dont il se dégage une impression de plénitude que souvent ne donnent pas des existences plus longues et en apparence plus remplies. C'est que, selon la parole du Saint Esprit, la sagesse ne se mesure pas au nombre des années, mais à la maturité des sentiments ; elle n'est pas l'apanage des cheveux blancs, mais des coeurs purs (Sap., IV, 9). Pour l'acquérir, point n'est besoin d'opérer des actions éclatantes aux yeux de Dieu, qui n'apprécie que les valeurs morales, la perfection consiste avant tout à s'acquitter avec un amour généreux des tâches humbles et modestes qui constituent la trame ordinaire de la vie humaine. On est grand quand on sait faire grandement les petites choses, et l'on a fourni une longue carrière lorsqu'on a vécu intensément pour Dieu ».
    Charles Mortagne ne s'est-il pas dépeint lui-même dans ces lignes ? Oui, il fut grand, car il sut faire grandement les petites choses, et il a fourni une longue carrière, parce qu'il a vécu intensément pour Dieu. Consummatus in brevi, explevit tempora multa !

    1934/225-231
    225-231
    France
    1934
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