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Un ambassadeur japonais à Rome en 1620.

JAPON Un ambassadeur japonais à Rome en 1620. Fête du 3e centenaire de son retour au Japon. LETTRE DE MGR ERLIOZ Évêque de Hakodate.
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    JAPON
    Un ambassadeur japonais à Rome en 1620.
    Fête du 3e centenaire de son retour au Japon.

    LETTRE DE MGR ERLIOZ

    Évêque de Hakodate.

    Au mois d'août 1620, la ville de Sendai fêtait le retour de Rome de Philippe Hasékura Rokuémon, qui avait été envoyé en ambassade auprès du pape Paul V par le daimyô de cette ville, afin de hâter dans ses Etats la propagation de la religion chrétienne. En réalité, le but de l'ambassade était de solliciter l'appui du Pape auprès du roi d'Espagne, afin de le faire consentir, dans l'intérêt de la religion, à l'établissement de relations commerciales entre Sendai et le Mexique.
    Grâce au P. Sotelo, Franciscain espagnol, qui en était le mentor, l'ambassade fut bien accueillie, à Rome surtout, car à, Madrid, oit l'ambassadeur reçut le baptême, on ne jugea pas propos de lui accorder une confiance illimitée. C'est que, dans les îles Philippines, on en savait long sur les menées de la politique japonaise, dont on faisait l'expérience depuis un demi-siècle environ:
    Mais à Rome, le zélé P. Sotelo sut si bien faire valoir les avantages qui résulteraient d'un tel accord pour la propagation de la foi, que Paul V se montra disposé à en favoriser l'exécution. L'ambassade fut reçue avec une bienveillance marquée; à Philippe Hasekura fut décerné un diplôme de citoyen romain, et le parchemin, qui en fait foi, est précieusement conservé dans le trésor des anciens daimyôs de Sendai.
    Quant au P. Sotelo, il fut désigné pour être le premier évêque de Sendai. De plus, Paul V alla jusqu'à faire part à. son entourage du dessein qu'il avait de l'honorer un jour de la pourpre cardinalice. Mais une autre pourpre lui était réservée. En 1618, après deux ans de prison pour la foi, il fut brûlé vit. Son nom est inscrit parmi ceux des 205 Bienheureux martyrs japonais.

    Les choses avaient donc bien changé pendant les quatre ans qui précédèrent le retour de Philippe Hasékura. Extermination du christianisme tel était le mot d'ordre émané du gouvernement central. A Sendai, comme ailleurs, tous se trouvaient dans l'alternative de l'apostasie, ou de la mort dans d'atroces supplices. Une version dit que l'ambassadeur chrétien fut mis en demeure d'apostasier dès son arrivée, et qu'il apostasia en effet. Comme il mourut quelques mois après son retour, on n'eut guère le moyen de contrôler la vérité de cette assertion : elle eut cours quand même dans le public, et le P. Charlevoix l'enregistra telle quelle dans son Histoire. Mais cette version a toutes les apparences d'un mensonge diplomatique de la part du rusé daimyo de Sendai, suspecté, et menacé par l'autorité centrale au sujet de la fameuse ambassade. L'histoire dit que pour se disculper vis-à-vis du Shôgun, il se montra obséquieux, jusqu'à la flatterie. S'il n'a pas fait empoisonner Hasékura, qui aurait pu le compromettre par sa fidélité à la religion ainsi que le rapporte une tradition, du moins a-t-il dû, en ingénieux diplomate qu'il était, tiré parti de cette mort survenue si à propos, pour faire dire par l'ambassadeur que ce long voyage «n'avait eu d'autre but que d'espionner les Espagnols, et qu'ils pourraient être brisés aussi facilement que des branches sèches1 ». De telles paroles dans la bouche de Philippe Haséhura paraissent invraisemblables à priori.

    D'ailleurs (indépendamment du fameux mémorial de Sotelo, encore contesté aujourd'hui) il y a la tradition des PP. Franciscains qui témoigne en faveur de la persévérance finale de l'ambassadeur, et ce témoignage semble d'autant plus véridique, qu'il y avait à cette époque, à la cour du daimyô, des religieux de Saint-François engagés à titre de conseillers, comme le fut le P. Sotelo, ou de secrétaires interprètes.
    On lit en outre dans les Annales des daimyôs de Sendai que, plus tard, deux des fils de Philippe Hasékura et quelques-uns de ses serviteurs furent mis à mort pour avoir refusé d,e renoncer à la secte perverse des Christan. Voilà encore une présomption, un argument, dis-je, qui permet de conclure que Hasékura n'a pas joué à point la comédie pendant plusieurs années, simplement pour « espionner les Espagnols ».
    Hasékura a dû rester fidèle jusqu'à la fin aux sentiments exprimés dans son portrait peint à Rome. La reproduction de ce tableau est assez répandu à Sendai ; elle est même exposée et l'objet d'un culte religieux dans la pagode du cimetière où se trouve le tombeau de l'ambassadeur. Il y est représenté à genoux devant un crucifix, les mains jointes et tenant un chapelet. C'est ainsi que reste gravé son souvenir dans sa ville natale, comme parmi les descendants de sa famille, et nous aimons à croire que le nuage qui assombrit sa réputation n'est que le fait d'un mensonge diplomatique.
    Le mois d'août 1920 ramenant le 3e centenaire de son retour de Rome et, à un moment où battait en plein la question séculaire de l'autre côté de l'Océan Pacifique, l'anniversaire ne pouvait pas rester inaperçu. Pendant que s'élaborait le programme de la fête, les journaux annonçaient que le Délégué apostolique devait arriver à Sendai au commencement du mois d'août. Avec le sens des convenances sociales qui distingue les lapon ais, nos municipaux s'empressèrent d'inviter Son Excellence à s'associer à la fête en sa qualité de représentant du successeur de, Paul V. L'invitation fut acceptée de très bonne grâce. Il ne déplaisait pas à Mgr Fumasoni Biondi, issu d'une famille de patriciens romains, d'évoquer la mémoire et de prier sur la tombe d'un citoyen romain des siècles passés.

    1. Anales des daimyôs de Sendai.

    Le dimanche 8 août, à onze heures, il se trouva au rendez vous fixé par le maire au tombeau de l'ancien ambassadeur.
    Une tente y avait été dressée. Le maire précédent, qui avait reçu Mgr Pétrelli, le recteur de l'Université et l'élite des habitants de Sendai, étaient là encadrés dans une foule de curieux.
    Son Excellence commença le De Profundis après avoir déposé sur la tombe une grande couronne de fleurs. Quand nous retournons vers ces Messieurs, le maire dit à Mgr le Délégué : « L'âme de Hasékura a dû tressaillir avec délices pendant la récitation de votre prière ». Et pendant le dîner qui fut offert par la municipalité, il ne fut question que de Rome et de délicates allusions rattachant le présent aux grands souvenirs du XVIIe siècle.
    Espérons que cette journée du 8 août laissera après elle une traînée de sympathies mutuelles et permanentes, en attendant que sonne l'heure si ardemment désirée de la grâce, sans laquelle restent inefficaces tous les moyens humains.

    1921/209-212
    209-212
    Japon
    1921
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