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Un évêque français des marches thibétaines

Un évêque français des marches thibétaines Un de ces derniers jours d'août, sur la plage normande où j'étais en vacances, un aimable voisin me dit : Voulez-vous entendre ce soir une conférence sur le Thibet ? Je vous présenterai à Mgr Douênel, des Missions Etrangères, qui revient du Sikkim après être resté plus de quarante ans sans voir la France.
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    Un évêque français des marches thibétaines

    Un de ces derniers jours d'août, sur la plage normande où j'étais en vacances, un aimable voisin me dit :
    Voulez-vous entendre ce soir une conférence sur le Thibet ? Je vous présenterai à Mgr Douênel, des Missions Etrangères, qui revient du Sikkim après être resté plus de quarante ans sans voir la France.
    Cette invitation n'était pas de celles que l'on refuse, et le soir je nie trouvais dans une grange, transformée en « salle des fêtes » par les soins du curé de notre village, et par l'art d'un peintre en bâtiment local. Celui-ci ancien blessé de guerre, est célèbre dans un pays où la sobriété est hélas ! Peu commune, pour sa capacité d'absorption et pour les airs d'opéra qu'il chante de façon pathétique lorsqu'il a pris beaucoup de calvados. Mais ce brave homme est bien Français, il a le culte du courage, et il faut vraiment aller à Hermanville pour trouver encore dans une salle de réunions cette inscription : « Honneur aux poilus », et un pavois fait de tous les drapeaux des nations autrefois alliées ... qui depuis... Nous ne nous rappelions pas avoir eu tant d'amis.
    C'est dans cet humble décor, d'un patriotisme naïf et touchant, que j'eus l'honneur de rencontrer un grand vieillard à barbe blanche, aux yeux très beaux.
    Quel est le lieu exact de votre résidence, Monseigneur ?
    La réponse fut exacte à souhait :
    Le 86e degré de longitude Est et le 27e degré de latitude Nord. Il y avait un peu de malice peut-être dans une telle précision, mais ma mémoire me servit assez bien.
    Alors, Monseigneur, vous n'êtes pas très loin de Darjiling ?
    Mais à 60 milles dans l'Est, tout simplement : Vous connaissez donc Darjiling, Monsieur ?
    Je n'y suis jamais allé qu'en imagination avec Kipling, quand j'ai pu le lire, on plutôt bien avant, et tout enfant avec un livre qui me passionna jadis, Terre de fauves, de Pierre Maël. Depuis ce moment, je suis très familier avec les passes de la Kintchind-jinga. Aussi, Monseigneur, est-ce une grande joie pour moi de vous entendre ce soir.
    Vous voudrez bien excuser mon mauvais français, Monsieur. II y a plus de quarante ans que je n'ai plus l'occasion de parler notre langue, je dois chercher mes mots, et ma prononciation doit être bien défectueuse.
    Ces paroles me troublèrent profondément : passer plus de quarante ans loin de son pays et, vieillard à barbe blanche, ne plus se rappeler les mots qu'enfant votre mère vous apprit sur ses genoux, quelle foi ne faut-il pas avoir, quelle ferveur ne faut-il pas éprouver dans le culte d'un idéal pour accepter et surmonter courageusement une telle épreuve !

    ***

    Et voici la substance de la causerie que fit ce soir-là Mgr Douê-nel et des entretiens qu'il voulut bien m'accorder ensuite :
    Le Thibet est encore fermé aux Européens ; c'est, comme chacun le sait, un Etat gouverné par des moines, une oligarchie théocratique. Le chef actuel de cet Etat, le Dalaï Lama, bien qu'il doive le pouvoir à la protection anglaise, s'est déclaré indépendant.
    Une xénophobie très vigilante empêche les étrangers et à plus forte raison les prêtres d'autres cultes de pénétrer en territoire thibétain. Aussi les missionnaires chrétiens ont-ils dû jusqu'ici se borner à pousser leurs avant-postes à proximité des frontières thibétaines (1). Mais le Thibet, « le toit du monde », étant presque entièrement entouré de montagnes infranchissables, c'est par les passes qui aboutissent à Darjiling que s'écoulent tous les échanges de cette contrée avec l'extérieur.
    Parmi les rares Européens qui aient pénétré au Thibet depuis le mémorable voyagé de Swen Hedin, il convient de citer Mac Govern (dont le voyage se place en 1906-1907), Mme Neel, et un métis anglo-thibétain, Mac Donald, dont l'ouvrage extrêmement précis et exact vient d'être traduit en français chez Payot. Ce Mac Donald est un ami de Mgr Douênel, et sur la photographie que nous publions, il est debout derrière l'évêque. Par contre, il convient de n'attacher aucun crédit à la relation de Martinez Rivière qui parait, par les détails qu'on en peut contrôler, une simple imposture.
    Par les caravanes qui parviennent à Darjiling il est aisé de savoir ce qui se passe dans ce pays si peu accessible. Sa richesse minière ne fait pas de doute : on y a trouvé toutes les variétés possibles de minéraux.
    Mais les lamas qui tiennent la population clans un état d'abaissement intellectuel lamentable empêchent l'exploitation de ces mines sous le prétexte de ne pas encourir la colère des génies de la terre. Le pays produit aisément le riz, le maïs, le blé, l'orge, le sarrasin. Le riz est d'excellente qualité. Mais le principal objet d'exportation est la laine des chèvres : il en descend à Darjiling environ 90.000 charges de 40 kilos par an, soit 3.600 tonnes. Les arbres fruitiers d'Europe se développeraient admirablement dans ces hautes régions si la saison des pluies n'intervenait au moment même où les fleurs se transforment eu fruits. La violence des précipitations, accompagnées souvent d'énormes grêlons, détruit ces fruits avant maturité.

    (1) Les derniers bulletins de la Société des Missions Etrangères de Paris contiennent une intéressante étude du P. Francis-Goré sur l'apostolat de ces missions au long de la frontière sino-thibétaine.

    Tout progrès économique du Thibet est impossible avec le régime actuel de ce pays, au double point de vue politique et social. Sur une population évaluée à 4 millions d'âmes, il existe au minimum 400.000 moines. Toute famille doit envoyer au moins un fils à la fois otage politique et assurance de ravitaillement. Ces moines, tantôt résidant dans des lamaseries, tantôt mendiants et gyrovagues, ignorants au delà de toute expression, de moeurs dissolues et souvent de santé contaminée, sont la plaie incurable du Thibet. On connaît les « moulins à prières » qu'ils tournent inlassablement ; parfois même ils ne se donnent pas cette peine : ils plantent auprès de leurs couvents de grandes perches où sont attachées des sortes de banderoles couvertes de prières. Le vent en agitant ces banderoles se charge de dire les oraisons et cela suffit pour être sanctifié.

    ***

    La saleté des Thibétains est inimaginable. Leurs vêtements de laine, doublés à l'intérieur de fourrure ne sont... nous ne dirons pas changés, mais enlevés qu'une fois par an. On ne peut approcher de tels êtres sans se préserver l'odorat en fumant énergiquement (et la pipe de Mgr Donênel n'est pas celle d'un apprenti fumeur). Leur façon de faire le thé est cligne de leur façon de s'habiller : dans une sorte de cylindre, ils jettent du thé (avec les brindilles des branches) du beurre, et des cendres, de l'eau bouillante sur le tout et ils « barattent » énergiquement cet horrible mélange avec une sorte de piston qu'ils font glisser verticalement dans le cylindre. Comme nourriture carnée, ils mangent les produits de leur chasse (la faune est très abondante, particulièrement le yack et le daim musqué, ce gracieux animal dont les poches à musc sont vendues à si haut prix aux agents de nos parfumeurs).
    Dans ces conditions, il paraît évident que l'indépendance » du Thibet ne saurait être longtemps maintenue. Déjà la superficie de l'ancien Thibet a été très réduite par l'annexion à l'empire des Indes du Bhootan et du Sikkim en 1865 (à la suite de mauvais procédés infligés à une ambassade britannique qu'il fallut libérer par les armes). Mais dans ces Etats la population est en voie de disparition rapide. La coutume veut en effet que si une femme (achetée contre présents à un clan par un autre) vient à devenir veuve, elle doit être pourvue d'un nouveau mari choisi parmi les parents du défunt, dans un délai d'un an et d'un jour. Sinon, elle rentre dans sa famille, et les présents donnés pour elle sont perdus définitivement par les acquéreurs. Conséquence de cette bizarre coutume : on voit de vieilles femmes de soixante ans et plus mariées avec des enfants de moins de douze ans, frères puînés, neveux ou petits-neveux d'un époux disparu.
    De telles coutumes entraînent bien vite une dépopulation rapide que diverses maladies dues à toute absence de moralité viennent encore aggraver. Par contre, peu à peu, venant du Népal, se répand très rapidement la forte population des Gourkhas, ces petits montagnards sains moralement et physiquement, fiers d'avoir le plus d'enfants possible, attachés à leurs vieux parents, travailleurs sobres, amis sûrs, serviteurs parfaits, admirables soldats et loyaux sujets de l'empire britannique (comment ne pas être reconnaissants, disent-ils, à ceux qui nous donnent le sel ?). Il existe à l'heure actuelle 14 superbes régiments de Gourkhas ; certains d'entre eux ont laissé beaucoup de soldats sur les champs de bataille du Nord de la France. Ceux qui sont revenus adorent notre pays. Lorsque M. Sylvain Lévy apporta la croix de la Légion d'honneur, au nom de notre gouvernement et en témoignage de la gratitude française, au souverain indépendant du Népal, ce furent grande fête et grande joie dans tout le pays et particulièrement dans nos missions.

    ***

    Ne parlez pas de moi, cher monsieur, me dit Mgr Douênel, mais dites tout le bien que je pense de mes petits Gourkhas. Si vous saviez comme ils jouent bien la farce de l'Avocat Patelin ou le Médecin malgré lui, que j'ai traduits dans leur langue ! Regardez comme ils m'entouraient lorsque je suis parti : certains s'étendaient devant moi en me disant : « Père, marche sur notre corps, si tu veux nous quitter ! » Mais à l'automne, je serai encore parmi eux et ce sera un beau jour de fête pour moi à Kalimpong !
    Dût Mgr Douênel me gronder un peu, puis-je laisser ignorer qu'il a créé là-bas, avec l'aide vite remboursée du gouvernement britannique, dix coopératives, contenant aujourd'hui plus de 12 millions de stocks divers (et hélas ! comme marchandises françaises, à peine quelques boîtes de cirage, seul produit que nos exportateurs aient osé risquer aussi loin), dois-je taire qu'il a créé, construit de ses mains un collège secondaire de 150 élèves qui prépare directement à l'Université de Calcutta ?
    Voilà comment un grand Français a fait aimer la France au coeur de l'Himalaya. Pendant quarante ans il est resté exilé volontaire, « prisonnier de ses montagnes ». Revenu chez nous, il a été frappé du dépeuplement des campagnes, de l'extension des villes, du prodigieux développement de la machine. Mais l'esprit ? Il nous trouve un peu « casaniers ». (Evidemment, à côté de lui !... et je le console à ce sujet en lui disant que les Français vont beaucoup plus qu'autrefois dans leurs colonies).

    Il dit aussi que livres et articles de journaux et de revues lui paraissent beaucoup plus superficiels qu'autrefois. « C'est une course au clocher ». Et, hélas ! Cela n'est que trop vrai.

    ***

    Ce ne fut pas sans émotion que je pris congé de Mgr Douênel.
    Quand vous irez en Indochine, me dit-il, vous passerez bien quelque temps aux Indes ? Venez me voir à Kalimpong ce serait une bien grande joie pour moi.
    Irai-je à Kalimpong ? Je ne sais pas ! Je le voudrais de tout coeur... mais si je ne vois pas Darjiling, je sais bien que je ne reverrai jamais « l'évêque de l'Himalaya » et qu'il restera toujours désormais loin de sa patrie, dans le pays où il a su si bien la faire aimer, près de « ses petits Gourkhas ».
    Nous avions tous deux un peu de buée dans les yeux en nous serrant les mains...

    Pierre DELONCLE.
    (La Dépêche Coloniale, 6 sept. 1930).

    1930/231-239
    231-239
    Chine
    1930
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