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Troubles au Kouy-tcheou et au Se-tchoan

CHINE Troubles au Kouy-tcheou et au Se-tchoan. Nos lecteurs savent par les journaux que des troubles graves agitent plusieurs provinces de Chine. Voici les nouvelles que nous recevons à ce sujet de nos missions du Kouy-tcheou et du Se-tchoan : Kouy-tcheou.
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    CHINE

    Troubles au Kouy-tcheou et au Se-tchoan.

    Nos lecteurs savent par les journaux que des troubles graves agitent plusieurs provinces de Chine.
    Voici les nouvelles que nous recevons à ce sujet de nos missions du Kouy-tcheou et du Se-tchoan :

    Kouy-tcheou.

    Lundi dernier 17 février, dans une réunion publique, la séparation d'avec Pékin a été complètement décidée, mais l'indépendance provinciale n'a pas été proclamée. A la place des deux journaux de la capitale supprimés, en a paru un nouveau qui en est aujourd'hui à son troisième numéro, M. Long, gouverneur civil, est parti samedi soir, via Kouang-si, pour regagner Canton sa patrie. Depuis un ou deux jours, notre gouverneur militaire est installé à sa place, et exerce au moins ad tempus les pouvoirs civils et militaires. L'ancien sous-préfet de Kouy-yang a repris ses fonctions depuis une dizaine de jours. Il n'y a rien de changer à la police, aussi la ville garde sa physionomie extérieure habituelle avec un peu moins d'animation. Il paraît évident que cette nouvelle révolution n'est pas populaire comme la première, et que tous sont inquiets, même ceux qui l'ont décidée. On parle de l'arrivée imminente du premier groupe de soldats Yunnanais.... D'après le Journal de Haiphong, dans la proclamation de Tsai-go, il est recommandé de protéger les églises catholiques, les chrétiens, les temples protestants, les missionnaires, les voyageurs étrangers.
    On nous laisse la liberté de correspondre à l'extérieur, à condition de ne révéler rien de ce qui intéresse les opérations militaires. Je pense que cela ne va pas jusqu'à empêcher de vous dire que les pagodes sont pleines de soldats arrivés aujourd'hui. Ces soldats sont bien habillés, quoique pas assez chaudement ; ils sont petits, nerveux, noirs, d'assez bonne tenue. Ont-ils l'intention de rester ou d'aller ailleurs ? Je l'ignore. Ce n'est encore qu'une avant-garde. La ville reste tranquille...

    Se-tchoan.

    Lou-tcheou ..... Si notre situation à Lou-tcheou ne s'est pas aggravée, elle semble vouloir s'embrouiller. Depuis, deux jours, le bruit court en ville qu'une partie des troupes de la 2e division, envoyées depuis un mois à Iun-lin pour garder la route du Yun-nan, auraient tourné casaque et fait cause commune avec les soldats de cette province. Jusqu'ici le fait ne peut être confirmé sûrement, mais toutes les apparences le rendent probable et même plus que probable. Et d'abord, le dépôt de la susdite division stationné en ville vient d'être désarmé et ses chefs gardés à vue. Ensuite, un millier à peu près de soldats de la dite division sont redescendus, sans ordre supérieur et d'eux-mêmes, de Iun-lin à La-ki qu'ils occupent militairement. On dit qu'il y a des soldats du Yun-nan parmi eux. Enfin, ici on se prépare comme si on devait être attaqué par eux, et on se tient sur ses gardes. La route de La-ki est fortement occupée au-dessus du marché de Lan-tien-pa, et le fleuve complètement barré par un réseau de nombreux fils de fer. Des négociations, je crois, sont engagées ; espérons qu'elles réussiront, sinon on peut s'attendre à tout. Nous sommes gardés maintenant par des soldats de la 1er division, venus de Tchong-kin. Ils ont l'air sûrs depuis qu'ils attendent des renforts.
    A Soui-fou rien de changé. Les Yunnanais en marche sur les Salines ont été battus à Pee-houa-tchang, et se sont retirés sur la ville de Soui-fou. Que sortira-t-il de tout cela ? Dieu seul le sait ! En attendant on arrête toujours des civils pour le service des armées. Il y en a déjà 2.000 aux divers prétoires, et on en veut 5.000 ; personne n'ose plus sortir, commerce nul, loi martiale de plus en plus rigoure use...
    Tchong-king. Passage de nombreux soldats du nord pour Ki-kiang, Lou-tcheou, etc.... On nous annonce qu'un grand nombre débarque à Ouau hien et prend la route de Tchen-tou. On réquisitionne des porteurs en grande quantité pour les munitions. Les coolies sont bien payés et pas maltraités, malgré cela ils ne sont guère empressés à la corvée. La ville est tranquille : on attend les événements. Nous apprenons qu'une bande de pillards s'est emparé de Long-tchang, a tué un secrétaire du mandarin, et a déclaré la ville indépendante... Une lettre de Ki-kiang nous dit qu'on s'attendait dans cette ville à voir bientôt arriver les soldats du Kouy-tcheou. Ici même, le bruit a couru qu'une bataille malheureuse pour les nordistes avait eu lieu entre Song kan et Ki-kiang, mais que les Foulanais étant entrés dans le Kouy-tcheou et s'étant emparés de Tong-jen, les troupes de cette province avaient été rappelées en hâte, au moins en partie. Par ce temps de troubles, les langues marchent bon train.
    ... C'est le 17 ou le 18 janvier qu'eut lieu la rencontre la plus sérieuse entre les troupes de Yun-nan et celles du Se-tchouan, aux environs de Houan-kiang. Les troupes du nord furent tellement éprouvées (environ 200 morts, sans compter les blessés) qu'elles s'enfuirent pendant la nuit jusqu'à Soui-fou, et dès le matin réquisitionnèrent toutes les barques pour se retirer à Lou-tcheou. Ce fut presque une débandade, puisqu'elles abandonnèrent pas mal de fusils et de munitions le long de la route. Il ne restait plus que les troupes occupant les hauteurs de la ville, ainsi que la ville elle-même. Celles-ci, frappées de terreur, prirent le parti de faire de même, et le 20 au matin, soudain, fusillade et canonnade éclataient sur les hauteurs du Si-men, faubourg de la ville..... Je crus à une nouvelle bataille, mais il n'en était rien ; c'était nos braves poilus qui fais aient leurs adieux à Soui-fou avant de prendre la fuite. Dès huit heures du matin, il n'y avait pas un soldat en ville ; et, chose plus grave, on apprenait que le mandarin lui-même était parti... La ville demeura un jour et une nuit sans aucune autorité constituée, tous les esprits étaient énervés dans la crainte d'un pillage. Dès le lendemain, les Yunnanais envoyèrent d'abord le mandarin civil Yang, et firent leur entrée solennelle le 22 au nombre d'un millier environ..... On leur prête le dessein de marcher sur les Salines, mais jusqu'ici ils ne l'ont pas fait ; en attendant, ils ont occupé et fortifié tous les abords de la ville de Soui-fou, et semblent vouloir se reposer quelque temps. A Lou-tcheou, c'est le régime de la loi martiale très rigoureuse depuis les événements de Soui-fou ; défense d'entrer en ville ou d'en sortir sans passeport, censures des plus sévères à la poste et ailleurs ; nombreux soldats, soit en ville, soit à l'extérieur où on creuse fébrilement des tranchées avec boyaux de communication : on se croirait eu France en face des Boches.
    Soui-fou est retombé aux mains des loyalistes le 3 mars au matin. Du 8 au 29 février les Yunnanais de Soui-fou n'ont pas eu maille à partir avec leurs adversaires. Néanmoins, leurs tracasseries de toutes sortes, au lieu de diminuer, allaient en augmentant de jour en jour, leurs concussions prenaient des proportions colossales.
    Le gros de nos héros n'ayant donc pratiquement rien à faire à Soui-fou, ils furent expédiés prêter main forte à ceux des leurs qui s'usaient lamentablement à vouloir s'emparer de Lou-tcheou. Ils y furent envoyés en nombre tel, que le contingent qui restait était insuffisant pour arrêter le moindre retour offensif sur Soui-fou, et même était incapable de le contenir assez de temps pour permettre l'arrivée de renforts ; ce n'était pas les quelques centaines de brigands précédemment enrôlés qui pouvaient leur donner une aide efficace.
    Néanmoins, lorsque la colonne des troupes loyalistes, sous les ordres du général de brigade Fong, arriva le 29 février à environ 4 lieues de Soui-fou par les routes de Siang-p'i-tchang et Chouang-ho-tchang et la chaîne de hauteurs qui finit sur la rive gauche du Min au nord dé Soui-fou, nos révolutionnaires, en dépit de leur petit nombre, se portèrent au devant de l'adversaire. Le soir de ce jour, arrivèrent leurs blessés, mais nous ne savions où ils s'étaient battus, aucun bruit de bataille ne nous étant ce jour-là parvenu. Le lendemain matin 1er mars, nous commençâmes à entendre le son du canon, puis le crépitement de la fusillade ; enfin, vers midi, la bataille s'était tellement rapprochée de Soui-fou que les balles commençaient à tomber en ville. Apparemment, les Yunnanais s'étaient rapidement repliés sur la rive droite du Min, d'où ils essayaient d'empêcher les loyalistes de passer le fleuve ou tout au moins de les maintenir sur la rive gauche le plus longtemps possible, afin de protéger leur propre retraite et l'évacuation de leurs blessés et de leur matériel. Dans la matinée de ce jour, le général en chef des révolutionnaires, nommé Lieou, avait quitté la ville en compagnie de sou aide de camp et d'une assez faible escorte.
    Pour contraindre les révolutionnaires à une retraite plus rapide, le général Fong fit envoyer quelques obus sur leurs casernements. Ils éclatèrent assez haut pour ne causer aucun dégât appréciable, ni faire de victimes, mais l'effet escompté fut complètement obtenu. En un clin d'oeil, la ville et les faubourgs furent évacués. Néanmoins, le contingent combattant tint bon jusqu'à la nuit, et à la faveur de, l'obscurité opéra sa propre retraite. A n'en pas douter, les loyalistes allaient occuper la ville dès le lendemain matin 2 mars. De fait, un faible détachement de quelques-uns d'entre eux pénétrait en ville et en prenait possession. En somme, Soui-fou s'en tirait relativement à bon marché ; du moins tout le monde le croyait.
    Mais, juste à midi sonnant, changement inattendu et subit de décor : des coups de fusil sont tirés dans les rues qui se vident en un clin d'oeil, et à l'animation d'il y a quelques instants succède un silence de mort. Qu'y avait-il ? Nous précipitons à la porte, et nous constatons que des soldats loyalistes, l'arme au poing et baïonnette au canon, parcourent les rues en tirailleurs et tirent de temps à autre des coups de fusil. Nous croyons que, redoutant des embûches, ils prenaient l'excellente précaution de s'en assurer et de les déjouer, et là-dessus nous nous mettons à table, persuadés que nos libérateurs pouvaient être tranquilles, tout en les félicitant, à part nous, de leur luxe de précaution. Mais une demi-heure après, les coups de feu reprennent plus nourris, accompagnés de clameurs. Nous allons voir ce qui se passait, et il faut avouer que nous fûmes fort étonnés, en constatant que ceux qui étaient là devant nous, à faire le coup de feu, étaient un parti de soldats qui s'étaient engagés dans les rangs des Yunnanais. Nous sûmes ensuite que c'étaient des brigands au service des Yunnanais qui, pour les dédommager de la paie qu'ils ne pouvaient solder, leur abandonnaient la ville. Ce combat de rues, commencé à midi, prenait fin sur les 2 heures, par la retraite voulue des nordistes.
    Cependant, le combat reprit vers les 4 heures. Les bandits tiraillaient du haut des murs, côté nord de la ville ; ils tenaient surtout la partie des remparts contre laquelle est bâti l'évêché, parce qu'ils trouvaient, à l'ombre du drapeau français que nous avions arboré, une sécurité relative contre le bombardement dont ils étaient l'objet. Plusieurs obus, en effet, explosèrent non loin de l'évêché, soit par choc contre le mur de ville, soit en l'air, mais aucun n'explosa au-dessus de nos bâtiments ; seuls quelques éclats de mitraille, à bout de course, vinrent tomber dans les cours. L'habileté du ou des pointeurs était manifeste.
    Néanmoins la nuit arrêta les opérations. Nous étions donc condamnés à la passer sous la domination des bandits, et cette perspective n'était pas pour nous réjouir. Aussi, ce soir-là, une foule de bourgeois redoutant le pillage, et craignant en outre d'avoir à subir les sévices des bandits, vinrent demander l'hospitalité dans nos résidences. Et, cependant, elles étaient déjà envahies par une foule de gens, riches et pauvres, pour se garantir contre les effets du bombardement, mais surtout du contact des nordistes, que lés Yunnanais et leurs partisans de la ville s'étaient acharnés à dépeindre comme des soudards, des débauchés et des bandits, tuant pour le plaisir de tuer. D'après les mieux intentionnés, les nordistes devaient rentrer à Soui-fou, non en libérateurs, mais en justiciers.
    Heureusement, cette nuit du 2 au 3 mars fut aussi calme que les précédentes. A la vérité, les bandits étaient trop peu nombreux, 100 à 200 individus, pour mettre la ville à sac. D'ailleurs, ils n'auraient pu profiter du fruit de leur pillage, pas même l'exécuter en raison des dispositions prises par les nordistes, qui, dans l'après-midi du 2, occupèrent solidement toutes les hauteurs environnant la ville et la commandant. En outre, à la faveur de la nuit, de nombreuses patrouilles s'approchèrent des murs et entourèrent la ville. Au moindre bruit, les murs auraient été escaladés, et les pillards, assaillis par des forces supérieures, auraient été mis dans l'impuissance de nuire ou sabrés au cours de leurs opérations.
    Donc, le 3, à la pointe du jour, la chasse aux bandits commença. Elle fut peu fructueuse, à en juger par le petit nombre de ceux qui ce jour-là furent passés par les armes. En réalité, les bandits, au lieu de piller, songèrent plutôt à se mettre en sûreté, en échangeant l'habit militaire contre des habits civils, et en cherchant refuge chez des familles amies. C'est pour cette raison que, dès le 3, des perquisitions eurent lieu chez toutes les familles de la ville ; elles ne sont point encore finies ; n'importe quel indigène ne peut sortir de la ville et y pénétrer, et l'accès aux remparts est interdit. Lorsque les autorités auront saisi les révolutionnaires civils dont liste a été dressée, et les rebelles qui ont récemment pris les armes, la séquestration de la ville cessera. Quoique les faubourgs ne soient pas murés, il est également impossible de s'en éloigner ou d'y arriver.
    En attendant, les soldats, soit dans l'exercice de leurs fonctions policières, soit durant leurs sorties libres en ville, s'appliquent à détruire la mauvaise réputation qui les avait précédés. D'ailleurs, les ordres sévères, qui leur ont été donnés à ce sujet, ont été portés à la connaissance de la population.

    1916/133-137
    133-137
    Chine
    1916
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