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Tristesses et joies de la vie apostolique

YUN-NAN LETTRE DE M. LIÉTARD Missionnaire apostolique. Tristesses et joies de la vie apostolique. Deux nouvelles tribus ouvertes à l'Evangélisation.
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    YUN-NAN

    LETTRE DE M. LIÉTARD

    Missionnaire apostolique.

    Tristesses et joies de la vie apostolique. Deux nouvelles tribus ouvertes à l'Evangélisation.

    Vous voulez des récits pour vos chères Annales ; souffrez que je vienne mêler ma pauvre prose à la poésie de mes confrères! Prose vilaine et belle poésie attireront les regards vers les contrées lointaines, où on lutte contre l'Enfer, et où, malgré les déboires inhérents à tout début, l'oeuvre du bon Dieu s'accentue de jour en jour. Raconter ses tristesses n'est pas jeter le découragement dans les coeurs ; au contraire ! Dautant plus qu'à côté des misères, Dieu met des joies qui les compensent avantageusement. Et puis, il ne faut pas l'oublier, chez nos indigènes, l'Evangélisation n'est qu'à ses débuts et les débuts sont toujours pénibles. « Il faut se frayer une voie parmi les épines de l'infidélité ; les missionnaires ici ne sont pas de ces moisson meurs qui n'ont qu'à cueillir et à manger les fruits mûrs d'une moisson déjà blanche : ils sont plutôt le type de ces laboureurs robustes, auxquels le Seigneur a promis de louer sa vigne, pour qu'ils portent du fruit dans leur temps, après qu'ils auront semé dans les larmes, les veilles et les an gosses. Ils n'ont point été envoyés pour baptiser, mais pour prêcher. Ils auront fidèlement rempli leur ministère, si, comme de sages architectes, ils posent les fondements et laissent les autres achever l'édifice avec de l'or, de l'argent ou des pierres précieuses ». Ainsi parlaient et écrivaient nos pères ; nous en pouvons dire autant.
    Lorsqu'en 1898, je fus envoyé à Lan-guy-tsin, j'ignorais même les premiers éléments de la langue Lolo. Et cependant je ne pouvais négliger les âmes de ces braves sauvages, pas plus que leurs nombreuses affaires. Force me fut donc de prendre comme interprète et comme factotum, un homme intelligent du village, le seul à peu près qui fût capable de soutenir une conversation en chinois. Pendant deux ans, il me suivit partout et je n'avais qu'à me féliciter de ses services tant pour la question religieuse que pour toute autre. C'était un chrétien exemplaire.
    Un beau, jour cependant, le Père Vial, mon voisin, m'avertit que ce brave Lolo, que lui aussi connaissait bien, grugeait parfois les catéchumènes en se servant de mon nom. Informations prises, les faits étaient exacts, mais personne n'osait me dénoncer un homme qui s'était acquis une grande autorité et que l'on craignait. Quelques mois plus tard, je dus, à mon grand regret, le congédier, car toutes mes observations n'avaient pu le corriger.
    Pendant la débâcle de 1900, il essaya à plusieurs reprises de me jouer quelques mauvais tours ; mais le mandarin de Loulan, sur ma demande, le remit bien vite au pas. Remarquez que, malgré tout, il restait bon chrétien au moins extérieurement. Souvent il vint me demander de le reprendre chez moi, je refusai toujours.
    Voyant que toutes ses supplications restaient lettre morte, il résolut, je ne sais quel diable le poussant, de se venger, en faisant apostasier tous mes catéchumènes. Il alla donc trouver, à 60 kilomètres d'ici, un indigène, de la tribu des A-Djè, décoré d'un globule assez élevé, et lui promit que tout le monde viendrait se mettre sous sa dépendance, s'il parvenait à me chasser du pays. Celui-ci trouva sans doute la chose difficile, car il refusa de prêter main forte à mon brave A-Chi. Ce que voyant, celui-ci ne perdit pas courage et fila à quatre jours d'ici vers la résidence épiscopale, où du reste il ne fut pas reçu. De là, sans se déconcerter, il rendit visite au Pro vicaire, à qui il dénonça ma sévérité touchant les superstitions et demanda une lettre en sa faveur.
    A Yun-nan sen ; il entendit parler dans les auberges, des massacres des Boxeurs au Su-tchuen, et des ravages des pirates au Kouang-si. Avec ce bagage il revint au pays. Voyant que je ne m'étais guère ému de ses actes, il prit courage et il profita d'une courte absence que je fis pour semer la peur dans le village. Il alla même trouver les parents des pirates à deux jours d'ici, les priant de venir piller ma résidence et me tuer ainsi que son successeur à mon service! La mort ne me faisait pas peur ; mais je gémissais de voir l'oeuvre du bon Dieu ainsi entravée par le diable. Plus personne n'osait venir chez moi ; beaucoup désertaient même la chapelle le dimanche, car on attendait la venue des pirates de jour en jour ! Que de nuits je passai sans sommeil ; encore une fois non de peur ; j'allais dire de découragement, et cependant ce n'était pas du découragement ; disons donc « de chagrin ». J'avais tort ! Car, je l'ai su plus tard, en ce moment-là on priait pour moi dans un cher couvent de Normandie ! Le bon Dieu donne parfois de ces pressentiments aux saintes âmes, qui font plus par leurs prières, que nous par nos travaux !
    De son côté, le P. Vial s'adressa au préfet, qui fit immédiatement punir le coupable. Devant l'attitude du mandarin les timides revinrent bien vite au bercail sans qu'il fût besoin de les appeler; les parents et amis du fripon firent leur soumission, en acceptant la pénitence publique imposée ; et le grand coupable fut abandonné de tous. Aujourd'hui Lan-guy-tsin est redevenu un petit modèle et restera toujours tel, je l'espère !
    Mais le bon Dieu voulait montrer à ces braves Lolos qu'Il est plus fort que le diable. A quelque temps de là, le feu consuma la maison d'une des familles les plus hostiles. Tout le village devait brûler ; mais ; chose extraordinaire à cette époque, il n'y avait pas ce soir-là la moindre brise. La maison voisine, celle de ma plus fervente famille, qui n'était pas séparée d'un demi mètre de l'incendiée, fut complètement épargnée, quoique plusieurs fois couverte d'étincelles. Tout le monde vit là le doigt du bon Dieu et chacun de s'écrier bien haut : « Nié noa tcha ; mou sa potcha : le diable est un mauvais protecteur ; vive Dieu! » Ceci se passait de novembre à janvier !
    Quoique toutes ces histoires se fussent terminées à notre gloire, j'en avais cependant gardé quelque chose de lourd sur le coeur. Mais le bon Dieu se chargea bien vite de me remettre dans le mouvement !

    ***

    A la fin de janvier, en effet, m'arrivent des inconnus qui veulent se faire chrétiens. Dès l'abord je suis méfiant ! Des néophytes, j'en ai déjà plus que je ne puis en instruire. Et puis aller à deux grandes journées d'ici, dans une nouvelle tribu, dans la préfecture de Kouang-si, mal famée à cause de ses francs-maçons ! Les braves de là-bas, eux, ne se découragent pas ; deux, trois, quatre fois, ils reviennent à la charge. Je fais part de mes quelques petits scrupules au P. Vial. « Allez de l'avant, nie dit-il ! C'est une permission du bon Dieu qui veut enfin ouvrir cet immense pays entre Lan-guy-tsin et Mong-tse ! »
    Le 9 février, je me mets donc en route, et le 10, j'arrive à « Ikè », village d'Indigènes de la tribu « Lou Ou », comprenant 40 familles.
    Leur pays est fort poétique ; mais, certes, le missionnaire qui ira s'y installer un jour devra chercher une bonne mule au pied montagnard. Montagnes partout, en effet ; mais, montagnes boisées et des hautes herbes en abondance. C'est la brousse, comme diraient nos confrères du Tonkin !
    La tribu Lou Ou se trouve répartie dans la préfecture de Kouang-si. Elle se compose d'une quarantaine de villages, de chacun 25 à 40 familles au plus. Quoique soumise au mandarin chinois pour les procès et les impôts, elle est loin d'avoir renoncé aux coutumes des ancêtres, comme toutes les tribus Lolos du reste. Les hommes sont de beaux gaillards, solidement bâtis, avec des goûts un peu batailleurs ; ils m'ont l'air en général plus grand que la majorité des A Chi. Contrairement à ces derniers, les Lou Ou sont d'ordinaire assez Lien vêtus (oh ! Il n'y a pas de luxe) et semblent s'occuper un peu plus de leur toilette. J'attribue cette petite qualité aux rapports plus suivis avec les Chinois ; mais, hélas ! Sans doute aussi à cause de ces mêmes rapports les fumeurs d'opium sont plus nombreux, quoique plus méprisés.
    Ils se nourrissent, eux aussi, principalement de maïs qu'ils réduisent en farine et font bouillir à l'eau, puis cuire à la vapeur, tout comme pour le riz. Le riz qu'ils cultivent dans leurs vallées, est un mets de luxe dont ils n'usent que dans les grandes occasions. Les femmes ont adopté la robe et la coiffure chinoises, en conservant cependant une petite teinte locale. Elles ne savent pas parler chinois ; il en est de même pour les enfants. Seuls les hommes qui fréquentent les marchés connaissent la langue des Célestes assez convenablement.
    Comme vous pouvez le constater par quelques mots ci-dessous mentionnés, leur langue a une certaine ressemblance avec celle des a Chi. Par exemple :

    FRANÇAIS. A CHI. LOU OU.

    Manger le riz. Tso dzo. Tsi dzou.
    Boire de l'eau. Yi tou Yi (a) do.
    Se lever. To don lè. To lè. To lè nia.
    Père. I ba. Ba. A ba.
    Mère. I mo. Mo. A nié.
    Belle-soeur. A mi. Mi zou.
    Frère aîné. A in (eu). A ko.
    Frère cadet. Ni tsié. Ni ka.
    Garçon. Zo (pou zo). Zou.
    Fille. A mè zo. A mè.

    Je restai à I Kè pendant trois jours expliquant la doctrine, faisant la guerre aux diablotins, etc. etc...Et je partis gardant une bonne impression de mes « Lou ». Je refusai d'aller pour le moment dans les autres villages qui m'invitaient en grand nombre. Je voulais d'abord voir l'impression que ferait ce premier voyage sur ces néophytes avant de me lancer plus avant.
    Quinze jours après cette visite, les propriétaires de I Kè Chinois de Kouang-si venaient maltraiter ces pauvres gens et les forcer d'apostasier. Ceux-ci tinrent bon, malgré les violences dont ils furent victimes et que je me dispense de vous raconter au long. Le Préfet, du reste, informé par moi, vint à leur secours un mois après ; je pus remercier le bon Dieu d'avoir donné force et courage à ces chers néophytes dans la persécution, et je compris mieux la raison qui faisait dire à notre Coadjuteur dans son compte-rendu de 1898: « Chez les Chinois, « souvent l'antipathie, plus souvent encore l'indifférence en matière de religion sont de grands obstacles à notre prédication. Nous avons beaucoup plus d'espérances du coté des tribus indigènes...... »
    Et n'allez pas croire que cet incident ait ralenti la bonne impression qu'avait produite mon apparition dans le pays ! Dix jours plus tard en effet, huit villages de la tribu « Ko A Chi» m'arrivaient à Lan-guy-tsin et me suppliaient de les accepter comme chrétiens. Ces huit villages sont situés dans les environs de Tchou-nen, à 40 ly au sud-ouest de I Kè. N'ayant pu encore me rendre au désir de ces braves, j'ignore ce qu'ils sont.
    Je sais simplement que la langue des Ko A Chi ressemble à peu près complètement à celle des A Chi. Vous voyez que les choses ne vont pas trop mal.
    On dit souvent qu'en ce bas monde tout finit par tourner à la gloire du bon Dieu. En voici un exemple ! Je vous ai dit plus haut qu'au mois de novembre dernier, lorsque mon ancien homme d'affaires voulut faire apostasier le pays, il était allé demander conseil et aide à un globule de la tribu des A Ddjé. Ce fut le moyen dont se servit la Providence pour me faire connaître ce dit globule qui, six mois plus tard, m'arrivait à Lan-guy-tsin en grand apparat, me priant de l'accepter comme chrétien avec soixante villages de sa tribu. D'un côté, il m'était pénible de leur fermer la porte ; d'autre part il m'était impossible de m'occuper d'eux. Je fis un compromis, leur promettant de recommander leur cause à Monseigneur.
    Et voyez si ces « A Djé » sont braves enfants ! Il y avait juste trois mois qu'ils étaient venus demander à se faire chrétiens, quand le Tcheou ta na tse nous gratifia de sa révolte dans le pays de Lin ngan, c'est-à-dire tout près d'ici. Quoi que les journaux en aient dit, cette révolte n'a jamais été dirigée ni contre les Européens ni contre le chemin de fer. Seulement les francs-maçons du pays, voyant leurs mandarins perdre la tête en face de la rébellion du Tcheou essayèrent de pêcher en eau trouble ; et, si on leur avait donné le temps de se lancer, ils n'eussent pas manqué de faire tourner le mouvement contre les étrangers.
    Etant resté tout le temps au milieu de mes chrétiens, tandis que nos voisins les ingénieurs du chemin de fer, sur ordre, montaient à la capitale, ces dits francs-maçons parlèrent de tomber sur moi. C'est alors que mon brave globule « A Djé » m'arriva de son propre mouvement avec cinq cents hommes de ses compatriotes, armés jusqu'aux dents, et cela pour me protéger.
    Cette sortie fit tellement d'effet sur les Chinois que le sous-préfet de Mi lé me supplia de renvoyer tous ces braves, car plus personne dans sa ville murée n'osait dormir, le bruit courant que je devais attaquer la sous-préfecture à telle date !! Braves Chinois !!!!
    Et maintenant, pour en finir, je vous dirai que la tribu « A Djè » se trouve au sud de Lan-guy-tsin, à deux journées de marche, entre Po-sy, où doit passer le chemin de fer, d'un côté; et de l'autre Tcho-uen, sur la petite route de Mong-tse à Yun-nan sen.
    Comme types, les A Djè se rapprochent plus des Lou Ou que des A Chi.
    Je dirai la même chose du costume des femmes qui est à peu près semblable à celui des dames « Lou Ou ».
    Pour ce qui est de la langue chez les Lolos en général, je la divise en trois catégories : 1o la langue « d'a » qui est celle parlée chez les Gni du P. Vial ; 2o la langue « d'ou » qui est celle parlée chez les Na se pou, de Kutsin et chez les Ko pou ; 3o la langue « d'o » qui est celle des A Chi.
    Tandis que je range la langue des Lou Ou dans la langue d'ou, celle des A Djè je n'ose la ranger ni dans l'une ni dans l'autre. A mon avis, c'est un mélange de la langue « d'a » et de la langue « d'o ». Voici quelques mots de la langue A Djè.

    FRANÇAIS. A CHI. A DJÈ.

    Père. I ba. A tié.
    Mère. I mo. A mo. .
    Frère aîné. A in (eu). A ko.
    Frère cadet. Ni tsié. Ngue tsié.
    Soeur aînée. A vi. A nié.
    Garçon. Zo. Tse chlié za.
    Fille. A mè zo. Zo mè.
    Manger du riz. Tso dzo. Tso dzo.
    Boire de l'eau. Y dié ton. Y dié dou.

    Chez tous les Lolos dont je connais un peu la langue, de même que chez les Lou Ou et les A Djè, la négation est « ma ». Chez les A Chi seuls, à ma connaissance du moins, la négation est « a ».
    Les A Djè, comme les Gni, ont une écriture et des livres, qui ressemblent à, ceux dont a parlé le P. Vial.
    Je m'arrête ici. Dans la suite, à mesure que je connaîtrai mieux ces chers nouveaux Lolos (nouveaux pour nous, j'entends) je vous en parlerai plus longuement, si vous le désirez.

    1904/73-81
    73-81
    Chine
    1904
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