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Tournée pastorale au Kientchang

Une Tournée Pastorale au Kientchang Au mois de février, Mgr Baudry (1), Vicaire apostolique de Ningyuanfu, entreprenait la visite pastorale de la partie sud-ouest de sa mission : visite projetée depuis longtemps par l'évêque, désireux de revoir le théâtre de ses premières années d'apostolat ; visite attendue et désirée par les chrétiens toujours heureux de revoir le Père auquel ils sont restés profondément attachés ; visite enfin décidée plusieurs fois et toujours empêchée par les circonstances.
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    Une Tournée Pastorale au Kientchang

    Au mois de février, Mgr Baudry (1), Vicaire apostolique de Ningyuanfu, entreprenait la visite pastorale de la partie sud-ouest de sa mission : visite projetée depuis longtemps par l'évêque, désireux de revoir le théâtre de ses premières années d'apostolat ; visite attendue et désirée par les chrétiens toujours heureux de revoir le Père auquel ils sont restés profondément attachés ; visite enfin décidée plusieurs fois et toujours empêchée par les circonstances.
    Donc, le 10 février, Monseigneur se mettait en route accompagnée de deux prêtres chinois et, arrivé à Hosi, il voulut bien m'associer à son voyage. Quelle joie pour un jeune missionnaire de suivre son évêque dans une tournée apostolique ! Et quel charme pour un Basque de parcourir les belles montagnes du Kientchang, qui si bien lui rappellent ses chères Pyrénées !

    (1) Mgr Stanislas Baudry, du diocèse de Luçon, missionnaire du Kientchang en 1913, évêque d'Isauropolis et vicaire apostolique en 1927.

    Le 12, nous quittions Hosi à la fine aurore, par un temps magnifique comme seul en offre le splendide hiver du Kientchang. A mesure que nous montons, la vallée du Ganlin-Ho, le fleuve, le lac de Ningyuanfu, d'immenses horizons de montagnes doucement éclairés par le soleil levant, se déroulent sous nos yeux comme une immense carte en relief. Les trois jours de voyage furent un enchantement. Les agiles petits chevaux du Kientchang escaladaient sans peine les sentiers de montagnes, et, chaque soir, le meilleur accueil nous était réservé dans les hôtelleries très primitives qui jalonnent la route.
    Le 14, au matin, nous franchissons un col de 3.400 mètres d'altitude et un nouvel horizon se déroule devant nos yeux émerveillés : le grand plateau du Yenyuen avec son magnifique encadrement de montagnes. C'est sur ce plateau que se trouvent les chrétientés de Yentsin et de Ouitchen. Vers midi, Monseigneur faisait son entrée à Yentsin, tandis que crépitaient d'innombrables pétards et que sonnaient à toute volée deux gentilles cloches récemment arrivées de France.
    Yentsin a sa légende dorée. Ce centre important se montra longtemps réfractaire à l'évangélisation. En 1897, le P. de Guébriant, las de l'insuccès, mais non découragé, fit le voeu de dédier à saint Louis, roi de France, l'église qu'il désirait y construire, si, avant la Saint-Louis de cette année-là, s'ouvrait enfin la ville récalcitrante. Or, le 25 août suivant, jour même de la fête du saint roi, une famille de Yentsin devenait catéchumène et offrait un emplacement pour une chapelle. C'est une église qui fut bâtie, sous le vocable de saint Louis, et la chrétienté prospéra. Mais la population de ce centre industriel étant composée en grande partie d'aventuriers venus de tous les coins de la province, un tri devait s'imposer tôt ou tard parmi les catéchumènes et même parmi les chrétiens : aujourd'hui la chrétienté ne compte plus que des néophytes sérieux et fervents.
    Trois jours durant nous fûmes les hôtes du P. Monbeig, qui nous traita selon les lois de la légendaire hospitalité béarnaise ; mais, Monseigneur ayant administré la Confirmation, visité et encouragé les chrétiens, il fallait partir.
    Nous quittions Yentsin le 18 février et arrivions le même jour à Ouitchen. Cette coquette citée se dresse au pied de la montagne et semble toute fière de ses solides remparts, de ses gracieuses pagodes et de son tout nouveau jardin public. Le prêtre chinois chargé de ce poste attendait Monseigneur à l'entrée de la ville avec son bataillon d'écoliers en uniforme, arborant fièrement le drapeau de la Chine et celui du Pape. Ce fut avec cette brillante escorte que l'on traversa la ville. L'église et le presbytère ont été aménagés il y a une quinzaine d'années et par Monseigneur lui-même, dans une vieille pagode achetée aux païens, et ce temple arraché au démon est devenu la chapelle la plus agréable et la plus coquette de la mission. Là, comme partout, les débuts furent lents et difficiles ; mais le P. Arnaud y fonda une belle école que fréquentèrent de nombreux petits païens, lesquels devenus des jeunes gens conservent à l'Église leur estime et leur affection. Plusieurs d'entre eux ont demandé le baptême et constituent actuellement le noyau d'une chrétienté que l'on peut prévoir vigoureuse et florissante.
    Il y eut à Ouitchen, durant notre séjour, une touchante cérémonie : la présentation aux chrétiens de M. Michel Tcheou, enfant de la ville, ordonné prêtre l'année précédente. La chrétienté et la parenté lui firent fête ; c'était l'équivalent d'une « première messe » en France. Les journées de Monseigneur furent bien remplies. Tout à ses chrétiens durant ces trois jours, il dut encore assister aux réceptions qui lui furent ménagées par les autorités de la ville et plusieurs notables, amis de longue date.
    Puis il fallut partir encore. Le 22, nous quittions le plateau alpestre de Yenyuen et arpentions la route qui descend à Chouwaho, à basse altitude et au climat tropical, descente assez pénible par la raideur des pentes et l'élévation rapide de la température ; mais nos peines étaient compensées par la vue d'un splendide paysage varié et pittoresque à souhait.
    Chouwaho est une annexe de Ouitchen ; elle a son presbytère et sa petite église toute neuve. Nous ne fîmes qu'y passer. Dès le lendemain, continuant notre route, nous nous enfoncions dans la montagne en direction de Tchangpintse. On ne saurait se faire une idée des chemins que nous parcourûmes ce jour-là : d'étroits sentiers, effondrés par endroits, taillés dans la paroi verticale et surplombant l'abîme ; malheur à qui serait sujet au vertige ! Mais, pour redire un mot de Mgr de Guébriant : « Il fallait passer, et l'on passa ».
    Ce soir-là nous arrivions à Tapintse, où nous fûmes les hôtes de la famille de M. Jean Y..., un des deux prêtres chinois qui accompagnaient Monseigneur. Son vénérable père, tout à la joie de recevoir son évêque et son fils prêtre, avait fait préparer un vrai festin, auquel il avait invité tout le voisinage chrétien et païen. Cet accueil si chaleureux nous fit oublier les fatigues de la route.
    C'est là que, le lendemain, M. Philippe Siao, curé de Tchangpintse, venait à la rencontre de Monseigneur, et, le 25, nous attaquions les 30 li qui nous séparaient de cette chrétienté. Ce fut un voyage triomphal. Les chrétiens venaient en foule au-devant de leur évêque, l'acclamaient en choeur et tiraient des coups de fusil, dont retentissaient longuement les échos de la montagne.
    Tchangpintse est tout poésie, la perle du Kientchang ! De quelque côté que l'on jette ses regards, on n'aperçoit que l'immense montagne sans fin, en haut le ciel toujours pur, à ses pieds le long ruban limpide du Yalong. En vain chercherait-on le moindre village ; les maisons, isolées, se cachent dans les replis de la montagne, à côté de champs de maïs et d'étroites rizières. Cette région sauvage, ouverte à l'évangélisation par Mgr de Guébriant lui-même, devenait, il y a quelque vingt-cinq ans, l'apanage d'un jeune missionnaire, qui est aujourd'hui Mgr Baudry. C'est lui qui, au prix de mille difficultés, mit sur pied l'établissement actuel, construisit le presbytère et la belle église dédiée à saint François-Xavier ; on y compte maintenant plusieurs centaines de chrétiens dispersés dans la montagne. Ces pauvres gens qui, cherchant un coin de terre vacant, s'étaient aventurés dans ce terrible pays, vivaient sous la menace continuelle de coups de main : les sauvages Lolos se précipitaient à l'improviste, pillaient les maisons et emmenaient les habitants en captivité. Depuis vingt-cinq ans, la présence d'un missionnaire parmi eux leur est une garantie efficace, un gage assuré de protection et de sécurité. Dans la solitude de Tchangpintse le clocher de Mgr Baudry est le témoignage de la sollicitude de l'Église catholique pour tous les déshérités de ce monde. Tchangpintse serait le poste rêvé d'un Père de Foucauld : un ermitage retiré et silencieux, avec l'Hôte divin du tabernacle pour seul ami et compagnon, des païens à convertir, des sauvages à apprivoiser.
    Le dimanche, dans l'église bondée de fidèles, Mgr Baudry administrait le sacrement de Confirmation après que M. Jean Y..., l'orateur du jour, eut, en un beau sermon, exhorté ses compatriotes à la fidélité et à la persévérance.
    Les trois journées passées à Tchangpintse s'écoulèrent trop vite, et c'est à regret que nous quittions les rives du Yalong et leur âpre poésie.
    Le 1er mars, nous étions sur le chemin du retour. Notre première étape fut Tsangpoutang, débris d'une colonie chinoise jadis florissante, dont les Lolos ont fait place nette ; de la petite chrétienté il ne reste rien ; quelques pans de murs indiquent à peine l'emplacement de ce qui fut la chapelle. Et pourtant c'est chez ces farouches Lolos que nous reçûmes ce soir-là la plus prévenante hospitalité ; suivant leur coutume ils immolèrent en notre honneur un coq et une chèvre, qu'ils accommodèrent à leur façon, qui n'est pas celle d'un bon cuisinier basque.
    Le lendemain, nous descendions la montagne en deux petites étapes et, le 3 mars, nous retombions dans la plaine sablonneuse du Ganlin-Ho. Après une courte halte à Hosi, Monseigneur et ses compagnons arrivaient à Ningyuanfu. La ville en effervescence fêtait le Tchen-houang-pousa, l'idole protectrice de la ville, et la promenait à travers les rues en une hideuse mascarade. Quel contraste avec la foi simple des rudes montagnards que nous venions de quitter ! Dieu préfère les humbles et les pauvres de ce monde : c'est à eux qu'appartiendra le Royaume des cieux !
    P. CARRIQUIRY,
    Missionnaire de Ningyuanfu.

    1939/163-168
    163-168
    Chine
    1939
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