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Touristes Missionnaires

Touristes Missionnaires Depuis longtemps, le P. Pinault et moi avions projeté de faire l'ascension de la « Montagne aux neuf pics », que le P. Parmentier, avant notre départ de Paris, nous avait dépeinte avec détails : « 3.500 mètres au-dessus du niveau de la mer, lieu de pèlerinage bouddhique, vue splendide, à une journée et demie des séminaires ! » Mais il fallait un temps favorable, il fallait être libre, il fallait beaucoup de conditions qui ne s'étaient jamais encore trouvées réalisées.
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    Touristes Missionnaires

    Depuis longtemps, le P. Pinault et moi avions projeté de faire l'ascension de la « Montagne aux neuf pics », que le P. Parmentier, avant notre départ de Paris, nous avait dépeinte avec détails : « 3.500 mètres au-dessus du niveau de la mer, lieu de pèlerinage bouddhique, vue splendide, à une journée et demie des séminaires ! » Mais il fallait un temps favorable, il fallait être libre, il fallait beaucoup de conditions qui ne s'étaient jamais encore trouvées réalisées.
    Enfin, lundi dernier, nous partions par temps beau. Ouâng le boiteux, un de nos trois porteurs, avait fait plusieurs fois le chemin, il nous servira de guide. En route donc !
    De la « Crête des cinq Génies », nous apercevons tout à coup la montagne. Vers midi, une courte halte dans une petite fabrique de papier. Puis nous reprenons notre promenade du côté du « Col de la protection de la paix ». Après être passés dans une petite pagode qui sert de refuge aux pèlerins, nous descendons jusqu'à un pont suspendu dont les planches reposent sur des chaînes de fer : le tout balance, gare au vertige ! Alors la véritable ascension commence. Peu à peu les champs de maïs disparaissent pour faire place à la forêt, et nous arrivons à la « Pagode fraîche et claire » vers 5 h. 30 de l'après-midi. Le bonze, après nous avoir salués, nous offre le thé et nous indique une chambre pour passer la nuit. La fougère du lit est toute fraîche, pas de vermine à craindre. Pendant que nous nous installons, les porteurs font cuire le riz qu'ils ont apporté. Noua nous couchons de bonne heure et nous endormons aussitôt du sommeil du juste.
    Le lendemain vers 5 heures, de nouveau en route. Nos porteurs ont déjà mangé ; quant à nous, nous préférons déjeuner plus haut, quand la route aura ouvert notre appétit. La montée devient de plus en plus difficile. Heureusement la vue s'élargit : nous continuons de grimper au milieu des fougères et arrivons vers 7 heures au « Temple du Fondateur », où nous rencontrons deux pèlerins qui brûlent de l'encens devant les idoles. Pendant que nous préparons notre déjeuner, l'un d'eux nous raconte qu'il a 81 ans, quel courage à cet âge ! Car nous sommes déjà à 2.500 mètres d'altitude, il fait le pèlerinage depuis 50 ans. « Grands pas en dehors du vrai chemin, magni passus extra viam ! », aurait dit Saint Augustin. Le vieillard se tourne vers le plus grand des poussahs, le priant à haute voix, de façon touchante, afin d'être dispensé du reste du voyage. « Vraiment, je ne puis plus monter. Que le poussah me dispense ! » Après sa prière, une prostration, puis le pieux pèlerin jette à terre deux planchettes qui indiqueront la réponse de l'idole : celle-ci refuse la dispense. Le pauvre vieux recommence sa supplication et, cette fois, les planchettes tombent dans la position voulue, la dispense est accordée. Alors le brave homme se prosterne encore pour remercier l'idole très miséricordieuse...
    Les porteurs, eux aussi, sont fatigués, ils nous demandent de les décharger. Nous enlevons des fardeaux tout ce que nous pouvons, bouteille vide, viande, pain, et confions le tout au bonze tout à fait aimable.
    En route maintenant vers la pagode du « Précipice de la déesse Kouanin » ! Avançant au milieu des rhododendrons, nous traversons des sous-bois enchanteurs. Le précipice de la déesse apparaît bientôt au-dessus de nos têtes : jamais nous n'y parviendrons ! « Dis donc, le boiteux, ça monte comme cela jusqu'au bout ? En arrivant il y a quelques centaines de pas un peu moins raides. C'est consolant ! » Enfin nous voilà arrivés. Le feu est immédiatement allumé, il fait froid et nous sommes en sueur. Comme partout, beaucoup d'idoles, mais ici pas de statue élevée « au Dieu inconnu ».
    Une fois reposés, nous voilà repartis pour la « Pagode des neuf pics. L'air commence à se raréfier, la marche devient pénible. Le P. Pinault, qui avance plus vite que moi, me crie dans le brouillard : « On arrive ! » Il se trompait, encore un quart d'heure de montée. J'entends de nouveau la voix de mon confrère : « Cette fois nous y sommes. Faites du feu », fut ma réponse.
    Dans la pagode, les bonzes, au nombre seulement de trois, nous font asseoir autour du feu, ils nous offrent du thé bien chaud. Leur chef a l'air aimable et distingué ; il est venu quelques jours auparavant sans doute pour organiser un pèlerinage. Il y a de plus un vieux bonze de 91 ans, couché dans une chambre, et deux domestiques. Puis voilà qu'arrive un autre bonze, taoïste celui-là, qui vient, on ne sait pourquoi, en qualité de pèlerin, dans cette pagode bouddhique. Ses confrères bouddhistes le reçoivent aimablement.
    L'après-midi, faisant le tour de l'édifice, nous remarquons qu'il est en partie couvert en tôle, sans doute à cause du vent qui souffle ici avec violence. Le brouillard est épais, nous n'apercevons que quelques cyprès à 5 ou 6 mètres de nous et des rhododendrons. Comme vue ce n'est pas merveilleux ! Est-ce vraiment la peine d'être monté si haut pour si peu ? Où sont les merveilles dépeintes par le chez Père Parmentier ?
    Autour de la marmite des bonzes, la conversation ne fait pas défaut : « Quel est votre noble royaume ? La France. Et votre précieuse religion ? Celle du Maître du Ciel (le catholicisme). Qui sont ceux qui vont passer l'été au « Pic du cerf blanc » ? Des Anglais et des Américains, eux sont de la Religion de Jésus (ainsi se nomme en Chine le protestantisme). Votre fondateur de religion n'est donc pas Jésus ? » Et le P. Pinault d'expliquer aux bonzes la différence entre catholiques et protestants. « Alors la religion de la France, c'est le catholicisme ; et celle de l'Angleterre et de l'Amérique, le protestantisme ? Nous sommes catholiques et Français, mais nous ne sommes pas catholiques parce que nous sommes Français. Des catholiques, il y en a partout... » Pour nous la distinction paraît subtile, mais elle existe chez les Chinois et il est assez difficile de la leur faire comprendre.
    Nous écoutons ensuite un de nos voisins ; il nous parle de Lao-kuin, racontant que celui-ci vécut 80 ans dans le sein de sa mère : En naissant il portait une longue barbe blanche, ce qui, à cet âge n'a rien de merveilleux. « Dans la religion du Maître du Ciel, scrute-t-on la terre (superstition qui consiste à rechercher un terrain propice pour enterrer les morts) ? Nous enterrons nos défunts n'importe où. Comment cela ? Nous avons des endroits bénits appelés cimetières, mais point n'est besoin, pour les choisir, de les orienter selon les règles des devins ». Et nous voilà partis dans des explications relatives à l'immortalité et à la spiritualité de l'âme...
    Le vieux domestique des bonzes a des histoires toutes plus merveilleuses les unes que les autres à raconter, et il les débite avec volubilité : Il compare ainsi les avions qui sont venus bombarder Chengtu à des instruments dont on se servait au temps d'un vieil empereur ; ces engins restaient dans l'atmosphère et il était impossible de les faire tomber. Puis c'est un récit relatif à un jeune homme malheureux qui, après avoir travaillé trois jours chez un patron, voit des dragons lui pousser sur le corps et est chassé par ce patron ; comme preuve de la véracité de ce qu'il avance, il indique l'endroit où cela est arrivé.
    Je demande au P. Pinault : Ce domestique avec toute sa faconde, ne serait-il pas un ancien devin ? Ces histoires de devins, de bouddhistes et de taoïstes sont toutes plus insignifiantes les unes que les autres. C'est bien mon avis. Allons dormir ».
    Le lendemain matin, le P. Pinault m'appelle à 4 h. 30 : temps splendide, vue magnifique ! Le P. Parmentier n'avait rien exagéré ! Vers 9 h. 30, les nuages montent du plateau de Chengtu et couvrent les montagnes au-dessous de nous ; la vue est encore plus belle. Puis voilà que peu à peu les brouillards reviennent jusqu'à nous. Dans la soirée, la plaine se découvre encore une fois. Nous commençons à regarder du côté de nos séminaires et nous nous demandons si nous pourrons rentrer en un jour.
    « La première descente n'est pas longue ! En deux heures nous serons en bas. En six heures, nous franchirons le Ho-kia-chan (montagne de la famille Ho), et nous arriverons presque pour dîner ».
    En réalité, il nous faut 4 heures pour la première descente qui n'est pas si facile que nous l'avions cru, les porteurs étant obligés parfois de descendre les échelles à reculons.
    Au pont suspendu, un homme vient nous parler politique : Chengtu aurait été une seconde fois bombardé ! Pourvu que nous n'apprenions pas un malheur en arrivant ! Heureusement, la nouvelle est fausse.
    En route, nous rencontrons quelques femmes venues à pied de plus de trente lieues faire leur pèlerinage : elles nous prennent pour des pèlerins comme elles et nous saluent profondément en invoquant Bouddha...
    Il nous fut aisé, en rentrant au séminaire, de méditer sur le bienfait de la Révélation et l'inanité des superstitions païennes. Les paroles de Saint Augustin nous revinrent de nouveau à la mémoire : « De grands pas en dehors du vrai chemin, magni passus extra viam !» De grands pas, c'est certain : Le vieux pèlerin de 81 ans ne manque pas de bonne volonté, les bonzes sont aimables et paraissent de bonne foi. Que de travail, que d'argent dépensé pour, bâtir et entretenir ces pagodes dans des endroits presque inaccessibles ! Oui, mais tout cela, c'est en dehors du vrai chemin : « Vains sont les hommes en qui n'est pas la connaissance de Dieu, dit l'auteur du Livre de la Sagesse... Ils sont malheureux et n'ont d'espérance que parmi les morts, ceux qui ont donné le nom de dieux aux oeuvres de la main des hommes... Il ne rougit pas de parler à un bois sans âme, il prie pour sa santé, celui qui n'est que faiblesse ; il demande la vie à un mort, il appelle à son secours un être inutile... L'idole fabriquée de main d'homme est maudite, elle et celui qui l'a faite... Mais vous, notre Dieu, vous êtes doux, fidèle et patient, vous gouvernez tout avec miséricorde... Vous connaître, c'est la parfaite justice ; comprendre votre équité et votre puissance, c'est la racine de l'immortalité ».

    Edmond BUHOT, Missionnaire au Setchoan (Chine
    1940/67-73
    67-73
    Chine
    1940
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