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Tonkin Occidental le Lac-Tho 2 (Suite et fin)

Tonkin Occidental le Lac Tho ÉTUDE PAR LE P. BRISSON Missionnaire apostolique ( Fin) Une soirée. Le tigre. Les voleurs.
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    Tonkin Occidental le Lac Tho
    ÉTUDE PAR LE P. BRISSON
    Missionnaire apostolique
    ( Fin)
    Une soirée. Le tigre. Les voleurs.
    Le soleil a disparu à l'horizon ; les petits enfants ramènent les buffles au village ; les hommes et les femmes quittent les champs et la forêt, par les sentiers tortueux qui serpentent dans la vallée, ils reviennent à la maison pour prendre le repas du soir et jouir du repos de la nuit ; les oiseaux ont mis fin à leurs chants ; le coq et le chevreuil n'ayant plus à redouter les fusils des sauvages, gambadent sans méfiance au risque de tomber dans le piège tendu au milieu du sentier qu'ils parcourent ; le tigre, lui aussi, sort de sa retraite et tout doucement s'approche du village dans l'espoir de surprendre sa proie.
    Les jeunes filles, nouvelles Rebecca, sont allées à la fontaine puiser de l'eau pour la dernière fois ; il est nuit, elles ferment la porte de la cabane avec soin, et allument la torche qui sert de lampe.
    De 8 heures à 10 heures les sauvages soupent avec la famille, mais ils ne demeurent ensemble que la durée du repas, presque tous disparaissent aussitôt après sans rien dire, les vieillards et les mères restent seuls à la maison.
    Les pères de famille vont chez leurs amis, boivent le thé vert, fument la pipe, s'entretiennent des nouvelles courantes et probablement aussi du beau temps et de la pluie ; vers 11 heures, ils s'en reviennent.
    Les jeunes gens ont aussi leurs réunions, les parents ne s'occupent nullement d'eux. Ils voient donc qui ils veulent, complotent s'il leur plaît et s'amusent à leur gré, jusqu'à minuit et au-delà ; aussi ne se lèvent-ils qu'au grand jour. Les jeunes filles ne sont pas plus fidèles à demeurer à la maison paternelle. Elles ont leurs compagnes et leurs amies chez lesquelles elles se réunissent le soir. A une certaine époque de l'année elles travaillent le coton, mais ce travail achevé, elles continuent leurs réunions et leurs veillées auxquelles les jeunes gens sont admis le plus souvent. Ce sont là des assemblées où l'on s'amuse bruyamment et que tout le monde connaît.
    Mais il y a aussi les rendez-vous isolés. Pour obtenir une première entrevue, le jeune homme choisit ordinairement une personne en qui il a confiance, il la prie de faire savoir à telle jeune fille que le soir, après souper, il sera à tel endroit où il l'attendra pour causer. Après cette première entrevue, les autres ont lieu sans difficulté, et les intéressés emploient des signes en apparence bien insignifiants, aux yeux de ceux qui ignorent leur secret. Un soir je vis un jeune homme qui se tenait debout à côté d'une maison, en dehors de l'enclos ; il était là comme un homme qui ne pense à rien ; tout à coup il saisit un petit morceau de bambou et il le partagea en deux, il en résulta un petit bruit sec. Aussitôt une jeune fille qui riait et s'amusait dans la maison sortit vivement, et, ayant rejoint le jeune homme, tous deux disparurent sans rien dire.
    La nuit est avancée, tout est rentré dans le silence. Subitement les chiens, vigilants gardiens du village, donnent l'éveil. Qu'est-ce ? Les voleurs ou le tigre, car on ne craint qu'eux ici. Le doute n'est pas de longue durée : les buffles commencent à souiller de toute la force de leurs poumons, signe certain de la présence du tigre ; alors tous les sauvages s'efforcent d'épouvanter et de chasser le terrible visiteur par des cris épouvantables, on pourrait même dire n'ayant rien d'humain. C'est vraiment effrayant ; mais Monsieur Trente (c'est ainsi que nos sauvages appellent l'animal) a faim ; il veut un chien, un porc à se mettre sous la dent. Il continue donc sa visite, et dès qu'il voit sa proie, d'un bond il saute dessus et l'emporte ; à peine la bête a-t-elle pu pousser un cri étouffé. Son propriétaire ne se contente pas de maudire le ravisseur, il appelle les jeunes gens du village à son secours, car perdre un gros porc, sans pourchasser le voleur, ne se voit jamais chez les sauvages. Les garçons du village répondent à l'appel, prennent leurs couteaux, des torches et vont à la poursuite du tigre afin de lui ravir sa proie. Souvent ils le rejoignent avant qu'il ait pu satisfaire son appétit, alors ils hurlent contre lui mille malédictions si fort que le tigre lâche parfois le morceau, et tout honteux se sauve dans la forêt. Les jeunes gens apportent triomphalement la victime à moitié dévorée et en font un repas délicieux, dit-on.
    Ici, c'est le tigre qui a troublé le sommeil des sauvages ; ailleurs ce sont les voleurs. Leur ronde inspire en général moins de terreur, mais cause de plus grands dommages.
    Armés de couteaux bien aiguisés, ils examinent les portes et les endroits faibles de l'enclos des maisons. S'ils ne peuvent ouvrir les portes, ils coupent les palissades faites en petits bambous ; sans bruit, ils pénètrent à l'intérieur, saisissent un buffle, l'emmènent, et une fois hors du village, ils partent au grand galop.
    Dans leur course ils changent souvent de sentiers pour dérouter les volés, qui peut-être dans un instant connaîtront la disparition du buffle, car les chiens aboient sans se lasser.
    C'est une bonne fortune pour le propriétaire s'il s'en aperçoit peu après ; car il peut espérer retrouver sa bête. Pendant que la mère et les enfants pleurent et se lamentent, le père donne le signal avec son tam-tam auquel le chef du village doit répondre avec le tambour d'alarme, sous peine de se rendre coupable d'une véritable faute. Au son du tambour un homme de chaque maison est tenu de se mettre à la poursuite des voleurs, et si l'un d'eux refuse, il est mis à l'amende par tout le village.
    Dès que les chasseurs sont réunis, ils cherchent la direction prise par les voleurs, et quand ils l'ont trouvée, les jeunes gens vont par les plus courts chemins pour leur couper la route ; les autres sauvages, la torche à la main, suivent la trace même. S'ils sont heureux dans leur entreprise, c'est au son du tam-tam qu'ils ramènent l'animal enlevé. Une récompense de 5 ligatures est décernée à ceux qui ont pu surprendre les voleurs, une cruche de vin et un bon repas sont payés à tout le village.
    Si le buffle volé a été introduit dans un village, ce village est cerné, pendant qu'on garde avec soin tous les sentiers ; dans ce cas il est d'usage que le village paie le buffle si personne ne peut prouver que la bête n'y est plus, en indiquant par ses traces la direction qu'il a prise avec les voleurs. Les recherches durent quelquefois trois ou quatre jours, mais on finit généralement par connaître les malfaiteurs.
    Les principales causes de ces vols sont la passion de l'opium, ceux qui y sont habitués ne peuvent se résoudre à s'en priver ; quelquefois, la misère ; quand le père, la mère, les enfants souffrent de la faim, quand il faut payer une amende de 12 buffles au mandarin chef, où prendre ce dont on a besoin, si on ne le vole pas ? De même à l'occasion d'un enterrement il faut abattre 12 buffles. Où se les procurer ? Enfin c'est parfois le mandarin qui ordonne le vol ; et cependant lorsqu'un de ses sujets est accusé d'avoir pris un buffle, il lui impose une amende de 12 animaux semblables.

    Les Fêtes du Premier de l'An.

    Pour les sauvages, le premier de l'an est le grand jour ; il dure du 1er au 7, mais ordinairement les frais de la fête ne sont pas ruineux.
    Quand le grand chef ou un membre de sa famille meurt, il est d'usage que, pendant trois années consécutives, on ne célèbre pas les premiers jours de l'an, on ne doit entendre ni un coup de fusil, ni le son du tambour ou du tam-tam. Cette défense est pénible pour les sauvages, surtout pour les enfants ; cependant tous s'y conforment avec une soumission parfaite, sans donner le plus léger signe de mécontentement ou faire la moindre plainte. Si le grand chef diminue la durée de ce deuil, tout le monde s'en réjouit.
    La veille du premier de l'an, les chefs du village1 font des présents au grand chef, le quan lang, dont nous avons longuement parlé. Chacun doit offrir une cuisse de porc, un panier contenant plusieurs gâteaux de riz cru. Si le grand chef trouve que les présents ont toutes les qualités requises, il les reçoit et donne un repas aux délégués des petits chefs. Mais si ces présents ne sont pas convenables, il les renvoie et alors malheur à celui qui est pris en défaut, car il sera probablement privé de sa dignité et perdra ses champs.
    Le menu peuple n'est pas tenu d'offrir des présents au grand chef, mais si quelqu'un veut lui faire visite, l'usage est qu'il se présente du deuxième au quatrième jour, avec deux gâteaux de riz cuits comme offrande, et le grand chef le remercie en l'invitant à manger un bol de riz.
    Quand la moisson a été très abondante, si le grand chef est bien disposé, il fait un dîner solennel où toute la tribu est invitée à jouer des bâtonnets ; mais ordinairement il n'invite que les principaux de la tribu (cac ngai, cac au.)
    Dans chaque village, les familles doivent toutes témoigner d'une manière solennelle leur soumission envers les chefs ordinaires (ngai). Chacune d'elles doit offrir un présent de viande, de riz, de pain et de vin.

    1. Les ngai.

    Celui qui est chargé d'offrir ces cadeaux fait tout d'abord une grande prostration pour honorer le chef ; il le complimente longuement, puis il lui souhaite de bien gouverner le village, d'avoir beaucoup de bonheur dans ses entreprises et de jouir de cinq cents ans de vie.
    Le chef lui répond en disant que c'est grâce à la bienveillance des grands et des petits qu'il possède sa dignité, et que son plus grand désir est que tout le monde soit heureux. L'ambassadeur salue ensuite la femme du chef, et après avoir bu une tasse de vin ou mangé un bol de riz, il se retire, laissant la place à un autre.
    Pendant les fêtes du premier de l'an, le chef doit donner un repas à tout le village, c'est l'usage, il ne peut pas y manquer. Les jeunes gens ont la coutume d'aller par bandes de trente à quarante, d'un village à l'autre, pour souhaiter la bonne année et recevoir des étrennes. Ils s'arrêtent devant chaque maison, frappent le tam-tam en mesure et chantent les vux de bonne année qu'ils adressent à la famille. Lorsqu'ils ont fini leur musique, quelqu'un sort de la maison avec un bol de riz, étrenne invariable destinée aux visiteurs, qui se retirent après l'avoir reçue.
    La bande des joyeux mendiants ne fait pas fortune, mais avec les étrennes ces jeunes gens achètent un petit porc ou deux pour célébrer le premier de l'an, l'an prochain.
    De leur côté, les jeunes filles préparent avec soin des petites pelotes ou balles grosses comme un oeuf, qui leur servent à jouer avec les jeunes gens pendant toute la journée. Le soir venu, les joueurs se retirent pour manger le bétel et fumer la pipe ensemble durant la nuit. Pendant les sept jours des fêtes, les principaux, eux aussi, doivent offrir chacun un repas au village.

    Le Mariage.

    Au Lac-tho ce sont les parents qui presque toujours décident le mariage de leurs enfants.
    Dans le choix qu'ils font, ils suivent plutôt leur volonté que le désir des intéressés, lesquels sont à peine consultés. Aussi voit-on beaucoup d'unions malheureuses, faute d'affection mutuelle entre les époux qui vivent séparés, ou qui, vivant ensemble, se querellent et s'injurient sans cesse.
    Lorsque les parents veulent préparer un mariage pour leur fils, l'usage exige qu'ils s'adressent à une personne de confiance parente ou au moins amie de la famille de la jeune fille qu'ils ont en vue. Cette personne devra transmettre la demande et la réponse avec fidélité et faire cinq visites à la famille de la jeune fille, et à chaque visite, offrir des présents. Ces visites s'appellent ici « nong » et se font dans un intervalle de temps plus ou moins long, au gré des parents du jeune homme.
    A la première visite on présente du bétel, de l'arec et du thé, plus deux piastres ; la seconde comporte comme offrande : des gâteaux de riz cru, du vin, du bétel et de l'arec. Les deux visites suivantes sont accompagnées d'un présent de gâteaux, de bétel et d'arec. A la cinquième, seulement, on offre les vrais cadeaux : un ou deux buffles, deux marmites de 10 à 30 ligatures. C'est le prix de la fiancée que l'on paie après le mariage.
    Si les parents ne sont pas disposés à accorder leur fille, ils refusent les présents dès la première visite ; mais s'ils acceptent les seconds présents, c'est un signe heureux, on peut espérer que l'affaire se conclura et le jeune homme prépare de nouveaux cadeaux « pour se faire bien apprécier », selon l'expression du pays.
    A la troisième visite, les parents donnent leur consentement et la jeune fille consultée refuse souvent ou garde le silence ; il est assez rare qu'elle dise franchement oui. Peu importe du reste aux parents, qui continuent à tout arranger.
    Au Lac-tho il n'y a point de formalités civiles requises ; mais après la troisième visite, c'est-à-dire quand le consentement est donné, il est d'usage que les parents du jeune homme invitent la jeune fille et les parents, puis les principaux du village à venir chez eux boire une cruche de vin et prendre un repas en l'honneur des deux fiancés.
    A partir de ce jour, la jeune fille va de temps à autre aider les parents du jeune homme et réciproquement le jeune homme va travailler chez les parents de la jeune fille. C'est ce qu'ils appellent faire bru, faire gendre. Faut-il ajouter qu'à la cinquième visite, celle des gros présents, les parents du jeune homme promettent tout, pour obtenir la jeune fille.
    Quand le jour du mariage arrive, si la jeune fille refuse toujours, les parents l'accablent d'injures et de menaces, et s'ils ne peuvent réussir à la persuader par ce moyen, ils l'obligent à rendre les présents dont ils exagèrent la valeur pour l'effrayer. Au contraire, lorsque tout se passe comme les parents l'ont décidé, les jeunes gens et les jeunes filles, au son du tam-tam, conduisent chez son époux la mariée assistée de deux demoiselles d'honneur si elle appartient à la classe des notables, et d'une seule si elle est du peuple ; mariée et demoiselles d'honneur doivent être coiffées de beaux chapeaux et tenir un petit couteau à la main.
    En entrant dans la maison, la mariée doit saluer les tablettes des ancêtres (coutume que les chrétiens ne suivent plus), le père, la mère et les principaux du village réunis, et enfin son mari.
    Cette cérémonie terminée, on sert une cruche de vin et un repas à toute l'assistance ; seules les demoiselles d'honneur ont le droit de manger à la table de la nouvelle épouse. Le soir venu, la mariée ne reste point à la maison, elle est confiée par les parents du jeune homme à une famille parente ou amie. Pendant le jour elle travaille et prend ses repas chez son mari, mais elle couche la nuit dans la mai-son qui lui a été indiquée. Il en est ainsi au moins pendant trois mois, mais souvent pendant un an et même deux.
    Le jeune marié, après avoir été salué par son épouse, doit aller passer trois jours chez son beau-père, et donner pendant cette visite le prix de sa femme, prix convenu avant le mariage. Hélas ! Il est facile à un sauvage de promettre, mais tenir sa promesse lui conte beaucoup. Parfois il demande quelques jours de délai, dans l'intention de donner peu ; il en résulte entre les deux familles un mécontentement qui va toujours croissant. Alors, si la mariée n'est pas très attachée à son mari, elle revient chez ses parents et ne consent à retourner chez son mari que le jour où il aura acquitté toute sa dette.
    En résumé, chacun fait un peu comme il veut dans celte question de mariage, parce qu'il n'y a nulle peine infligée à ceux qui ne se conforment pas aux coutumes.
    Passons maintenant au mariage des grands chefs (quan lang).
    On dit partout et toujours que les grands chefs ne prennent jamais pour femmes dans la tribu des personnes du peuple, mais bien des personnes de la classe des notables. Cela est vrai s'il s'agit de la femme qui est reconnue et achetée par la tribu ; mais il arrive que lorsque la tribu prend une femme pour son chef, lui en a déjà une ou deux, et parfois même il en prend plusieurs après. Dans ce cas, souvent l'une de ces femmes appartient à la tribu ; on l'appelle la femme nourricière du chef, elle est considérée par les autres femmes comme une domestique, mais les gens de la tribu doivent la respecter.
    Pour la femme que le grand chef épouse de lui-même, la tribu n'a rien à payer, mais si cette femme, quoique la première, a des enfants, la tribu les regardera comme inférieurs aux enfants de la femme qu'elle-même a achetée pour le chef et les enfants de cette dernière seront reconnus grands chefs avant les autres.
    Lorsque le grand chef veut une femme qui soit achetée et reconnue par la tribu, il choisit une personne de la classe des notables, connaissant celle qu'il désire. Pour que les accordailles soient fixées, on fera seulement trois visites, mais la quantité de présents que l'on offre chaque fois est considérable. Le prix de la femme est aussi très élevé ; il faut 5 buffles ou 100 piastres, puis des marmites.
    Les négociations terminées, le jour du mariage fixé, les notables de la tribu reçoivent l'ordre de se rendre chez la future mariée. Faut-il ajouter qu'ils y vont tous ?
    La fiancée, accompagnée des principaux et des jeunes filles de sa tribu, part pour la maison de son fiancé ; elle ne doit regarder ni à droite ni à gauche, et surtout ne pas pleurer ; car on dirait qu'elle n'est pas sincère et que sous peu elle reviendra chez ses parents.
    A quelque distance avant d'arriver à la maison du mari, elle rencontre venant au-devant d'elle les gens de sa nouvelle tribu. Ils sont armés de fusils et ont à leur tête la mère nourrice, c'est-à-dire la femme chargée par le grand chef de servir particulièrement son épouse. La bonne femme, toute tremblante, se présente à sa nouvelle maîtresse avec deux cordes à la main ; en lui remettant ces cordes qui servent à attacher les buffles, elle lui souhaite beaucoup de richesses et de bonheur ; la maîtresse les touche du bout du doigt, en souriant à celle qui les présente. A la maison, on a préparé trois chaudrons remplis d'eau pour laver les pieds de l'épousée. Un seul doit servir cependant et il devient la propriété de la mère nourrice. Après cette lotion, la nouvelle épouse dépose son chapeau, son turban, son couteau et va se prosterner devant les tablettes des ancêtres ; elle salue ensuite son beau-père et sa belle-mère, les notables de la tribu1, et enfin son mari. Puis on sert du bétel, on boit du vin et on mange du riz à la santé des nouveaux époux. Au bout de quelques jours, le grand chef accompagné d'un garçon d'honneur et des gens de sa tribu va faire une visite à ses beaux-parents ; en arrivant il doit offrir le prix de sa femme qui a été payé par sa tribu. C'est pourquoi on dit que les sujets prennent femme pour leur chef.
    La femme du grand chef demeure définitivement chez son mari dès le jour de leurs noces. Pour remercier les principaux de la tribu, elle leur offre trois petits oreillers sur lesquels on a coutume de s'accouder, et par là se terminent les multiples cérémonies d'un mariage.
    Dès que la femme du grand chef a l'espoir d'être mère, la mère nourrice la sert jour et nuit, et quand l'enfant est né, elle en prend soin pendant un mois ; c'est l'usage presque constant que la femme du grand chef se retire pour la naissance de son enfant chez l'un des principaux de la tribu.
    Les enterrements.

    A la vue des tombeaux disséminés de tous côtés dans les bois qui entourent les villages, tombeaux complètement couverts de ronces et d' herbes, n'ayant pour ornements que cinq grosses pierres et quelquefois trois seulement, on croirait que les sauvages enterrent leurs morts n'importe en quel lieu.
    Il n'en est rien. Ils ont grand soin au contraire de consulter les sorciers pour connaître les endroits les plus favorables aux morts ; s'ils agissaient autrement, ils craindraient de grands malheurs pour l'avenir.

    1. Ngai et Au.

    A la mort du chef du village et des principaux on tire quelques coups de fusil, puis on frappe le tam-tam et le tambour. Le cercueil est un tronc d'arbre plus ou moins dégrossi que l'on ferme avec soin et que l'on enveloppe d'un voile rouge. Quand le défunt est de la classe des notables, on dispose le cercueil en travers de la maison sur deux petits supports qui l'empêchent de rouler. Là, il devra attendre avant d'être mis en terre que les cinq repas d'usage soient terminés.
    A chaque repas, les chrétiens placent sur le cercueil un plateau garni de viande, de riz et de vin ; si on leur demande pourquoi ils agissent ainsi, ils vous répondent tous : « Je regrette mon père, ma mère ».
    A la mort du chef du village, on doit inviter tous les principaux de la tribu, tout le village et tous ses parents. En allant pleurer les défunts, les familles doivent porter chacune deux poissons ou un poulet et deux oeufs pour les offrir à la famille du défunt. Chaque village, à tour de rôle, fournit plusieurs cruches de vin.
    Les enfants mariés du défunt, et qui ont une maison particulière, offrent à leur tour des présents qui consistent en un petit porc, une ligature et environ un mètre et demi1 de soie ; les parents éloignés donnent un poulet ou un canard, une ligature et environ un mètre et demi2 de coton. Tous ces présents étant déposés auprès du cercueil, on introduit ceux qui les ont offerts dans une maison préparée pour les recevoir. Alors le chef de la maison du défunt se présente à eux en habits de deuil ; il fait une grande prostration et les remercie de ce qu'ils se souviennent de son père et daignent venir en un jour si douloureux le consoler par leur présence. Ensuite il se retire et l'on prépare un repas.
    Le premier repas s'appelle bu bo minh ; le jour où il a lieu on règle toutes les cérémonies de l'enterrement. Le deuxième repas se nomme préparer le chemin (phat duong). Ce jour-là les jeunes gens du village vont creuser la tombe et ouvrir le chemin qui y conduit. Au repas suivant (long la) on sert un des mets les plus recherchés des sauvages : une grande quantité de fruits de bananier découpés et bouillis avec les entrailles d'un buf qui vient d'être abattu. Le quatrième repas a lieu la veille de l'enterrement. C'est le repas de la soirée (com hom), il dure souvent jusqu'à minuit. Enfin le dernier repas précède le départ de l'enterrement. A chaque repas on réserve une épaule du buffle ou du buf dont on fait hommage au grand chef, puis quand il va lui même offrir ses condoléances à la famille du défunt, outre le repas que l'on doit préparer pour lui et pour sa suite, il faut encore ajouter de l'opium, du vin, du thé. Cela devient très coûteux, mais la famille se trouve fort honorée et ne se plaint pas. Tous ces repas ne peuvent être donnés en quelques jours, et il arrive qu'un an après sa mort le défunt n'est pas encore enterré.

    1. Exactement cinq pieds.
    2. Egalement cinq pieds.

    Quand le jour des funérailles est arrivé, on installe le cercueil sur deux bambous qui servent de brancard pour la circonstance. Tout le village doit être présent.
    Pendant qu'on porte le défunt à sa dernière demeure, le fils aîné de la famille doit se prosterner au milieu de la route et ne se relever que lorsque ceux qui portent le cercueil sont passés devant lui ; il continue ainsi ses prostrations jusqu'à ce qu'on soit arrivé à la tombe. Lorsqu'il n'y a pas de garçon, la fille aînée se joint aux porteurs.
    Les familles de la classe inférieure ne sont point tenues à faire autant de dépenses ; mais si elles invitent le grand chef, elles doivent au moins abattre un buf, autrement elles seraient coupables envers lui, et plus tard punies de leur imprudence et de leur manque de respect.
    Lorsque le grand chef vient à mourir, c'est la tribu qui supporte toutes les dépenses. Le nombre des repas est aussi de cinq, mais le nombre des buffles abattus est beaucoup plus considérable. Chaque chef de village doit fournir un buffle ; deux maisons de la haute classe1 ensemble : 1 buffle ; trois autres de classe élevée 2 ensemble : 1 buffle ; chaque famille de la classe inférieure3 : 2 ou 3 ligatures et ceux qui ont les champs particuliers une demi ligature pour chaque surface demandant cent bottes de semis de riz. De plus, chaque famille de la tribu doit offrir un plateau, du vin, deux nattes, de l'huile et du riz. Au jour de chaque repas, tous les principaux de la tribu, revêtus de leurs habits de deuil, se rendent à la maison du grand chef défunt, et attendent que le bonze ait achevé de réciter ses prières auprès du cercueil. Les prières finies, le bonze descend portant un grand sabre sur l'épaule. Alors, entouré des principaux de la tribu, il marque avec son sabre les buffles qui doivent être abattus.
    Quand la viande est préparée, on en garnit dix à douze plateaux qu'on offre en sacrifice en présence de tout le monde : ce sont les plateaux destinés aux familles du grand chef et des principaux. Le reste de la viande est distribuée entre les différents villages qui prennent leurs repas dans les maisons qui leur ont été désignées.
    Lorsque le moment de porter le défunt en terre est arrivé, tout le monde doit se présenter.
    Deux principaux montent sur le cercueil ; l'un se tient debout à la tête et frappe le tambour, l'autre au pied et frappe le tam-tam ; les porteurs doivent aller doucement et très régulièrement.
    Les chefs doivent se prosterner à terre au milieu du chemin pendant que le défunt passe, d'ordinaire ils suivent les gens de la tribu.

    1. Ho quach dao.
    2. Au.
    3. Ho bui.

    Parmi ces derniers, quelques-uns sont désignés par la famille du grand chef pour garder le tombeau pendant trois jours et trois nuits.

    L'évangélisation du Lac-tho.

    A quelle époque la religion chrétienne a-t-elle été introduite au Lac-tho ? Tous les chrétiens répondent : « Il y a bien longtemps ; » mais là se borne leur science historique à ce sujet. Je me contenterai donc de rapporter le récit d'un vieillard de soixante-dix ans.
    « Lorsque j'étais enfant, mes parents m'ont dit : Depuis l'introduction du christianisme dans cette région jusqu'à ta naissance il y a neuf vies d'homme. Le P. Tessier1 fut le premier apôtre du Lac-tho ; quand il arriva, il voulut faire une maison à Muong-riec, mais le grand chef Hoc qui, à cette époque, demeurait dans ce village, ne le lui permit pas.
    « Le P. Tessier alla jusqu'à Muong-si ou Si ; il y trouva une famille chrétienne qui, originaire de Koc-tru, était venue s'établir dans ce village et y a encore des descendants. Le grand chef ne pouvait voir d'un bon oeil le Père si près de lui, c'est pourquoi celui-ci passa à Muong-doi, où il séjourna de quinze à vingt ans. Pendant ce temps, plusieurs familles de Doi, de Si, de Riec, de Tre, de Don se convertirent. Le Père, arrivé à l'âge de cinquante ans, se retira dans le Delta ; il fut remplacé au Lac-tho par le prêtre indigène Hinh qui s'établit à Doi et y resta longtemps. Les conversions augmentèrent dans les différents villages déjà nommés. Le grand chef de Tre, Quan Tuong, et sa femme Ba Tuong reçurent le baptême avant de mourir. Ils furent tous deux enterrés à Doi, à une petite distance du village. Dans la suite, le grand chef de Don fit transporter leurs restes à Don sur la petite colline, au pied de laquelle se trouve la fontaine du village.
    « Le prêtre indigène Thap succéda au prêtre Hinh, mais il ne passa que quelques années au Lac-tho, et fut remplacé par le prêtre Trac qui fixa sa demeure à Don.
    « A cette époque, la religion se développa encore. Les habitants de Cat étaient convertis ; les tribus de Vo et de Vang ayant été éprouvées par une terrible épidémie, le prêtre Trac profita de cette occasion pour leur prêcher la vraie foi.
    « Il se rendit à Chai, village de Vang, guérit plusieurs malades en leur donnant des remèdes et finit par convertir tout le village : 40 familles. Il convertit de la même manière 30 familles à Vo. Mais au moment des persécutions, le grand chef de Chai menaça de brûler toutes les maisons des chrétiens s'ils n'abandonnaient la religion ; 5 familles seulement résistèrent courageusement et leurs maisons furent brûlées. Ces familles existent et gardent encore la foi. A Vo, pour les mêmes raisons, de 15 à 20 familles abandonnèrent la religion, 10 la gardent encore

    1. Cû Thach. Une autre tradition veut que l'Évangile ait été prêché au Lac-tho dès le dix-septième siècle.

    « Les mandarins de Phu-nho-quan tirent prendre le maire de Tre, nommé Lien ; ils l'interrogèrent pour savoir si dans sa commune il y avait des chrétiens et combien. Le maire ayant refusé de répondre, les mandarins le firent frapper de deux cents coups de rotin ; il ne répondit pas davantage ; il fut retenu en prison.
    « Le grand chef de Tre, Quyen, craignant pour le maire et surtout pour lui, ordonna à chaque chef de village de désigner un certain nombre d'hommes et de femmes, de 60 à 70 environ, pour être conduits à Phu-nho-quan et livrés au sous-préfet. Les pauvres et les derniers de la tribu furent choisis, et à partir du septième mois jusqu'au septième mois de l'année suivante, ils restèrent dans les prisons de Phu-nho-quan endurant comme tous les autres chrétiens bien des privations et des souffrances, mais pas un n'abandonna la religion. Enfin ils furent remis en liberté et retournèrent chez eux et eurent pour pasteur le prêtre Van qui succéda au prêtre Trac ».
    Tels sont les renseignements que m'a donnés ce bon vieillard qui a encore une mémoire étonnante.
    1902/260-271
    260-271
    Vietnam
    1902
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