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Tonkin maritime l'hopital de Phong-y

Tonkin maritime l'hopital de Phong-y PAR M. J. M. MARTIN Missionnaire Apostolique I Ba Maria. Ba Maria naquit, vers 1836, dans la province de Hung-yen, Tonkin central. Elle appartenait à une bonne famille, de vieille souche chrétienne. Un de ses oncles est au nombre des martyrs. Elle avait 16 ans quand, pour attendre la fin de la persécution, un autre oncle l'emmena dans la région Muong, à l'ouest de la province de Thanh-hoa, où l'action des mandarins se faisait peu sentir, et où il était facile de demeurer ignoré.
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    Tonkin maritime l'hopital de Phong-y

    PAR M. J. M. MARTIN
    Missionnaire Apostolique

    I Ba Maria.

    Ba Maria naquit, vers 1836, dans la province de Hung-yen, Tonkin central. Elle appartenait à une bonne famille, de vieille souche chrétienne. Un de ses oncles est au nombre des martyrs. Elle avait 16 ans quand, pour attendre la fin de la persécution, un autre oncle l'emmena dans la région Muong, à l'ouest de la province de Thanh-hoa, où l'action des mandarins se faisait peu sentir, et où il était facile de demeurer ignoré.

    MAI JUIN 1914, N° 99.

    Elle épousa, plus tard, un médecin annamite, Lanh-Nhan, natif de Bai-yang (Tonkin occidental), excellent chrétien, et fugitif comme elle. Ce fut un ménage admirable. Les deux époux faisaient l'oeuvre de Dieu, soignant les malades, baptisant les païens près de mourir, recevant les pauvres, les orphelins, les malheureux de toute sorte, faisant deux parts du gain que leur procurait le travail, l'une pour les nécessités de la famille, l'autre pour les bonnes oeuvres. Ils auraient pu devenir riches, s'ils l'avaient voulu, et ils n'eurent toujours qu'une médiocre aisance, vivant au jour le jour, sans préoccupation de l'avenir. Ils rendirent de signalés services aux premiers missionnaires qui tentèrent l'évangélisation du Laos tonkinois.
    Ils eurent douze enfants ; un seul survécut, lequel est aujourd'hui président des notables de la nouvelle paroisse de Phong-y. Ce fut à Phong-y, joli village au centre d'une belle vallée, sur la rive gauche du fleuve Ma, que s'établit finalement le bon médecin avec sa famille ; il y mourut en 1896. Ba Maria, devenue veuve, s'adonna avec plus d'ardeur encore aux oeuvres de charité.
    En 1898, je vins, avec un confrère, dans la région Muong, avec mission de rechercher les anciens chrétiens dispersés, et de tenter la reconstitution du district Chau-lao, que la persécution et les massacres avaient totalement anéanti.
    Débarqués à Phong-y le 3 décembre, nous reçûmes l'hospitalité chez Ba Maria ; notre premier logement fuit sa maison, une simple case en bambou, couverte en chaume, étroite et basse ; et Phong-y fut choisi pour être notre centre d'action.
    Les indigènes firent peu à peu notre connaissance ; ils avaient recours à nous dans leurs maladies ; on en voyait venir de loin, exténués par les fièvres, étendus à nos portes, ou sur les bords du fleuve. Nous élevâmes une paillotte pour les recueillir, et nous la décorâmes du nom d'hôpital.
    Ba Maria s'offrit à nous pour les soigner, et elle s'y consacra de toute son âme. Elle leur administrait ses remèdes, tirés des plantes de la forêt, remèdes souvent efficaces, toujours inoffensifs. On ne la voyait jamais se reposer ; près des malades, à la cuisine, au jardin, à la basse-cour, elle était sans cesse en activité.
    On la rencontrait chaque jour, allant de son petit pas pressé, à travers le marché de Phong-y, ou le long des sentiers dans les champs. Elle vous saluait d'une profonde inclination sans s'arrêter. Si vous lui demandiez : « Où allez-vous, Ba Maria ? » c'était toujours la même réponse : « Voir un malade de 'l'autre côté du fleuve, un enfant dans tel ou tel hameau ». Et quand une fois elle avait vu un malade, elle lui continuait ses visites jusqu'à la mort ou la guérison.
    Souvent, on l'appelait la nuit. Elle se levait aussitôt, s'informait du mal, prenait ses pilules curatives, et partait. Jamais une minute d'hésitation ; elle bravait la pluie, le soleil, le froid, comme les ténèbres et les dangers ordinaires des pays de forêts.
    Les Européens, colons ou fonctionnaires, qui la connaissaient l'avaient en admiration, la saluaient, lui tendaient la main, lui laissant parfois une bonne aumône pour ses malades. Le mandarin l'invitait, la faisait s'asseoir sur une belle natte et lui servait le thé. Elle, toujours humble et simple, ne savait pas se prévaloir de toutes ces marques de respect et d'estime.
    Son zèle ne se bornait pas aux malades. Elle allait constamment exhorter les chrétiens tièdes, les amenait au prêtre ; elle profitait de toute bonne occasion pour parler religion avec les païens ; elle pacifiait les ménages que la discorde avait troublés. Elle était la grand'mère de tous.
    Quoique ne sachant ni lire, ni écrire, elle n'était point une ignorante. Elle connaissait sa religion, aussi bien qu'un bon catéchiste. Elle savait une foule de recettes médicales qui n'étaient pas à dédaigner. Au jardin, elle avait un petit carré, le sien, où elle cultivait ses plantes, dont elle aimait à dire les noms, les propriétés. Grâce à ses bons soins et à son savoir-faire, l'hôpital de Phong-y eut une certaine vogue dans toute la région. Le nombre des malades hospitalisés augmenta rapidement. Nous dûmes agrandir considérablement le local. Ba Maria était surmenée ; elle ne pouvait suffire à la besogne. Plusieurs jeunes filles sollicitèrent peu à peu l'honneur de se joindre à elle ; à chacune, elle fixa son ouvrage, et elle fut, pour toutes, un modèle d'activité, de piété, de vertu.
    Trois soeurs allèrent passer quelques mois à Hai-phong chez l'excellente soeur Denise, des soeurs de Saint-Paul de Chartres ; elles revinrent sachant lire, écrire, coudre. Ba Maria en fut émerveillée. Dès qu'elle pouvait avoir un instant libre, le dimanche, les nuits de veille, elle priait une soeur de lui lire une ou deux pages de ce qui est dit dans les livres ; elle écoutait avec un intérêt soutenu, que rien ne distrayait ; et, avec son intelligence peu ordinaire, elle comprenait le sens de tout.
    En 1907, Ba Maria voulut céder le supériorat à une jeune soeur sachant tenir les comptes, et consulter les livres. Elle donna, dès lors, un exemple admirable de soumission. C'était touchant de voir cette femme septuagénaire, fondatrice de l'hôpital, respectée des mandarins et du peuple, s'incliner devant une jeune fille de 24 ans, qu'elle avait elle-même admise dans la maison, et lui dire : « Mère, je vous prie de m'autoriser à sortir, pour visiter un malade en telle maison, ou tel village ». Cela dépassait la compréhension annamite......

    L'oeuvre de Ba Maria a fructifié. Aujourd'hui, les soeurs sont au nombre de 26. Elles ont deux hôpitaux : Phong-y, maison mère ; Phu quang, annexe, à 25 kilom en aval.
    D'autres fondations en perspective attendent les ressources nécessaires.
    Les Soeurs ont un règlement, un costume simple et commode ; après deux ans d'épreuves elles peuvent être admises à prononcer des voeux annuels. Dans le pays, on les appelle les Surs de l'hôpital ; elles, se disent Petites Soeurs de Saint Michel qu'elles proclament leur grand frère. Mgr Marcou a bien voulu les agréger à la Congrégation des Amantes de la Croix, fondée par les premiers Vicaires Apostoliques. Elles vivent du travail de leurs mains : couture, élevage de porcs, de poules, de vers à soie ; vente de pilules médicinales et surtout du cao-ho-cot. Pour faire le cao-ho-cot, on prend les os de plusieurs tigres : on leur fait subir de nombreuses préparations et une longue cuisson, jusqu'à ce que les os deviennent comme une pâte épaisse. C'est un reconstituant fameux, très recherché des Chinois et des Annamites qui le paient, à Hanoi de 10 à 12 francs le lang (38 gram.) ; à Phong-y les Soeurs le vendent environ 6 francs. Les os de tigre leur viennent des missionnaires du Laos tonkinois, pour lesquels elles prient d'une façon toute particulière, chaque jour, avec ferveur. Elles espèrent bien qu'un jour viendra où elles aussi iront au Laos, pour aider ces vaillants apôtres, par leurs oeuvres comme par leurs prières.
    La couture leur rapporte un gain bien minime ; les Annamites sont souvent leurs propres couturiers, ou bien ils donnent deux sous pour un pantalon, trois sous pour une blouse, à peine de quoi payer le riz d'un jour ; aussi, les Soeurs voudraient entreprendre la confection d'ornements sacrés. Trois d'entre elles, cette année sont allées apprendre la broderie près des bonnes Soeurs de Saint-Paul, à Thanh-hoa. Elles m'écrivent pour me demander : 1° du fil de toutes les couleurs ; 2° des galons ; 3° des franges ; 4° des modèles en papier. Comment acheter cela ? Où ? Je suis un profane ; et quel prix ?

    ***

    A force de travail, elles suffisent ordinairement à leur entretien et à leur nourriture ; mais, les frais d'hôpital, la nourriture et les remèdes des malades, tout cela retombe sur moi ; mon avoir personnel, mes honoraires de messe, ce n'est qu'une goutte, et je harcèle mon évêque, mes amis, mes bienfaiteurs. Quelquefois, le riz a manqué ; certains miracles de multiplication ne se sont pas produits pour nous ; alors, nous ne recevions que les malades très gravement atteints ; et, les Soeurs, parfois aussi le personnel de la mission, pour leur nourriture se contentaient, au lieu de riz, de maïs bouilli.
    Annuellement, dans les deux hôpitaux, les soeurs reçoivent environ 800 malades, en visitent environ 2000 à domicile, font environ 6000 distributions de remèdes divers aux pauvres. A peu près deux cents mourants, grands ou petits, reçoivent le baptême.
    On voit assez souvent des malades guéris, demander à embrasser le christianisme. Certains s'attachent au service de l'hôpital ; ainsi, il en est un qui aide les Soeurs à soigner les hommes malades, un autre qui est leur concierge et fait les cercueils. L'hiver dernier, le bon concierge accompagna deux Soeurs dans un voyage à Muong Deng, au Laos ; elles allaient examiner la possibilité d'y établir une annexe. A tour de rôle elles allaient l'une à cheval, l'autre à pied portant un fusil. Le concierge, chargé des provisions, fermait la marche. Le fusil vous intrigue ? Il était parfaitement chargé ; soeur Isave, issue d'un petit chef muong, sait manier l'arme ; elle n'hésiterait pas à tirer sur le tigre, moins encore à abattre le gibier.
    Les maladies les plus communes que nous avons à traiter sont : la dysenterie produite par la fraîcheur des nuits ou la nourriture indigeste, le choléra, la fièvre des bois, le béribéri, les plaies de toutes sortes...
    Tous nos malades sont pauvres, le plus souvent déguenillés, quand il leur reste une guenille.
    La plupart sont des Annamites chassés de la plaine par la disette ou la faim.
    A l'hôpital est jointe la Sainte Enfance. Une Soeur est spécialement chargée des bébés qu'on apporte, et qui sont ordinairement malades.

    ***

    Le 1er août 1911, il faisait une chaleur torride. Ba Maria était fatiguée ; elle voulut pourtant visiter un malade du voisinage ; elle revint exténuée. La nuit suivante, entendant un appel du dehors, elle se leva encore, et voulut, malgré les Soeurs de garde, retourner vers son malade. Le lendemain, elle tomba, plutôt qu'elle ne se coucha, victime de sa charité et de son dévouement. C'était la fin. Rien ne put ranimer ses forces. Elle reçut tous les sacrements avec une touchante piétés. Les Soeurs se succédaient près d'elle, récitant des prières, ou faisant de pieuses lectures. Elle demanda humblement pardon à tous, de tout ce qui, en elle, avait pu les offenser. Le 4 août, à midi, elle rendit le dernier soupir, assistée du prêtre, devant toute la communauté réunie.
    Ce fut un deuil général et pour moi en particulier une perte irréparable. Pendant quelque temps, on sentait qu'il manquait quelqu'un ; l'hôpital était triste, morne. Les Soeurs avaient perdu leur mère, leur guide. Elles ne peuvent oublier l'affection et le dévouement de Ba Maria pour elles. Un exemple : j'étais très sévère en ce qui concerne la propreté dans la maison ; je ne pardonnais jamais un oubli sur ce point ; et chaque fois qu'une Soeur prise en faute était punie je voyais Ba Maria se prosternant devant moi, s'accusant elle-même, et demandant à subir la peine ; je ne l'écoutais pas ; mais, un jour, voulant l'éprouver, je lui répondis : « Soit ! Allez réciter un Chemin de Croix au milieu de la cour ». Elle y alla aussitôt, se mit à genoux, prit sa croix entre ses mains, et les yeux baissés, fit dévotement les 14 stations. Ensuite, elle vint dans la salle des malades où je me trouvais, et en face de tous, souriante, contente, elle s'inclina profondément, me remerciant de l'avoir punie.
    Ses funérailles furent solennelles. Tous les chrétiens du district et de nombreux païens accompagnèrent ses restes au jardin saint, comme ils appellent le cimetière.
    Rarement femme annamite a été plus populaire, plus respectée. Elle était reçue ou invitée partout et par tous ; et partout, elle passait en faisant le bien. On lisait la bonté, la candeur sur sa physionomie et on les sentait dans son langage ; on était porté à l'aimer, à l'estimer, à se confier à elle. On venait de loin la consulter, solliciter son appui moral près des autorités, son intercession près des créanciers, ou des riches ; de loin, on l'appelait au secours des malades, surtout des enfants malades qu'elle avait le don particulier de soigner, et souvent de guérir. J'ai calculé qu'en sa vie, elle a baptisé, de ses mains, environ 1500 enfants païens in articulo mortis. Belle couronne assurément !

    II. Soeur Clara.

    Une des compagnes de Ba Maria fut soeur Clara. Elle méritait ce nom bien qu'aveugle des yeux du corps. Dans son village, elle avait été un modèle de piété et de bonnes moeurs. Elle savait par coeur tout le grand catéchisme du premier au dernier mot, tout le Chemin de Croix, les méditations de la sainte Messe pour les quatre saisons, et d'innombrables prières ou litanies.
    Elle avait un jeune neveu, Joseph But, qu'elle éduquait, soignait de toute son âme ; et lui était pieux, doux, charitable comme sa tante. Quand il eut 14 ans, elle me l'amena, me priant de le garder comme servant, et de l'instruire pour qu'il devint catéchiste plus tard. J'accueillis l'enfant avec plaisir ; et la tante entra chez les Soeurs qui bientôt la regardèrent comme la Sainte de la maison. Elle était d'un caractère égal, avait la démarche grave ; son seul aspect édifiait. Jamais on ne l'a entendue dire un mot de critique, ou de médisance. Elle travaillait au pilage du riz ; tout entra vaillant, elle récitait des prières, chantait des cantiques ; ou bien, quand une Soeur le lui demandait, elle répétait le dernier sermon de l'église, ou le dernier entretien de la chapelle.
    Un jour, c'était le 22 février 1910, la nouvelle vint aux Soeurs que le missionnaire, leur père et directeur, était gravement malade à Hong kong. Inquiètes, elles se mirent à prier. Soeur Clara, à genoux, dit à haute voix ! « J'offre ma vie au Seigneur pour la guérison de notre Père ». En ce moment, elle se portait bien. Le lendemain elle était malade ; le surlendemain, 24 février, elle était morte et le même jour, le missionnaire subissait heureusement une opération qui lui sauva la vie.
    Joseph garda, comme un culte, le souvenir de sa tante. Il se montra toujours digne d'elle. C'était un enfant fidèle, sûr, aimable, très serviable ; il avait soin de ma maison, de la sacristie, du jardin. Chacun l'appréciait et avait recours à ses services ; aussi entendait-on souvent appeler dans la maison : Joseph ! Joseph ! ! Il enseignait le catéchisme aux enfants quelquefois même aux catéchumènes qui l'aimaient, comme tout le monde, du reste, l'aimait. Un soir que je devisais avec quelques jeunes gens, je demandai à l'un d'eux : « Que voudrais-tu être ? ... Je ne sais pas Roi ? Non Mandarin ? Non Prêtre ? ... Je n'ose pas. Quoi donc ? ... Je voudrais être Joseph... Pourquoi ? Parce qu'il est doux, pieux et bon, et qu'il est aimé de tous ! »
    Eh bien ! Tante Clara n'a pas voulu me le laisser plus longtemps. Joseph ; mon Joseph est mort en avril 1913, pendant mon séjour en France !

    III. Soeur Teresia. Soeur Agatha.

    Phong-y, nouvelle chrétienté, isolée en pays païen ne pouvait suffire au recrutement des Soeurs. Si nous voulions perpétuer l'oeuvre, il fallait chercher des recrues dans la plaine.
    En juillet 1908, deux Soeurs partirent pour Ba-lang, village de 3000 chrétiens, à 100 kilom de Phong-y, au bord de la mer. Elles étaient fatiguées, avaient besoin d'un changement d'air ; mais, le principal but était de les faire connaître, et de susciter des vocations. Le bon Dieu, selon sa coutume, voulut un sacrifice pour prix du succès.
    Soeur Teresia eut un violent accès de fièvre dès son arrivée à Ba-lang, et succomba en deux jours Ce fut un coup aussi douloureux qu'inattendu. Je me trouvais au Tonkin ; prévenu par télégramme, j'accourus. Je présidai aux funérailles de mon enfant ; car, c'était vraiment mon enfant : moi-même je l'avais baptisée en 1887, à Cat-lai, dans mon ancien district. Dix ans plus tard, je lui avais donné sa première communion et l'avais confirmée. En 1907, je l'avais reçue à Phong-y, où elle était venue pour se consacrer à Dieu.
    Née de parents honorables, elle avait une certaine distinction ; ses qualités nous permettaient de fonder sur elle les plus belles espérances pour l'avenir de nos hôpitaux. Elle repose dans le cimetière de Ba-lang, sur le flanc d'une colline qui s'avance dans l'Océan ; sur sa tombe, s'élève une croix de pierre avec ces mots gravés : Teresia, sponsa Christi.
    Deux mois après, trois jeunes filles nous arrivèrent de Ba-lang, avec un bon certificat de leur pasteur. C'était une première indemnité de Jésus qui nous avait enlevé Teresia.

    ***

    L'une d'elles, Agatha, fille unique d'une digne mère qu'elle avait laissée dans les larmes, semblait particulièrement bien douée ; dès le commencement, elle se montra zélée, aimante pour le bon Dieu et le prochain. Elle eut d'abord une certaine répugnance naturelle à la vue des malades, de leurs plaies, surtout de la mort. Elle se contraignit, et devint intrépide. Elle fut chargée de la cuisine. Un jour, elle dit simplement à la Supérieure : « Je me sens gênée, mal à l'aise avec ma compagne à la cuisine ; cela m'inquiète, et je crains de pécher : voudriez-vous me donner une autre charge ? » La Supérieure jugea bon d'accéder à son désir, et lui assigna un autre travail. Quelques jours après, Agatha, humiliée, revint devant sa Supérieure et lui dit : « O mère, pardonnez-moi d'avoir désiré mon changement ; je m'en repens ; je suis une orgueilleuse, et une impatiente ; voudriez-vous me remettre à la cuisine ?». Elle fut rétablie à sa première charge, et fut une cuisinière dévouée, infatigable jusqu'à sa mort tragique, que je vais raconter, selon la narration écrite de soeur Angela.
    Chaque nuit, deux Soeurs gardent les malades de 8 à 1 h, et deux autres de 1 à 6 h. La nuit du 30-31 décembre, soeur Agatha était de garde. Il faisait froid ; elle ramassa quelques brindilles de bois, les alluma, et se chauffa ; puis, tiraillée par le sommeil, elle s'étendit sur une natte à côté du feu, et s'endormit..., quand tout à coup réveillée, elle se leva en sursaut, et se précipita dehors en criant. Le feu avait pris à ses robes ; à cause du froid, elle en portait plusieurs, serrées à la taille par une ceinture. Elle appelait toujours, et se roulait à terre. Sa compagne de garde et une autre Soeur accoururent et furent effrayées en la voyant au milieu des flammes ; elles prirent des seaux d'eau qu'elles versèrent sur elle, et le feu s'éteignit. On dévêtit la malheureuse. Elle avait tout le dos brûlé depuis la nuque jusqu'aux mollets. Elle souffrait beaucoup, et gémissait à fendre l'âme. La communauté, éveillée, vint peu à peu ; ce fut une immense affliction chez ces pauvres filles. On oignit le corps de soeur Agatha d'huile de sésame. Le jour venu, on la lava à l'eau boriquée, et l'on fit des applications d'eau de chaux mêlée d'extrait de saturne et d'huile de sésame. La malade souffrait toujours, sans soulagement aucun.
    Quelques jours après, nous reçûmes enfin de l'acide picrique et l'on en fit des applications. Mais c'était trop tard ; et le feu avait dû affecter les organes, pénétrer jusqu'aux os ; la brûlure devint une immense plaie.
    Pauvre Agatha ! Pauvre chère Soeur ! Son martyre dura 15 jours. Une ou deux de ses compagnes se tenaient jour et nuit près d'elle, l'assistant, la consolant, l'exhortant, lui faisant la lecture de la Passion, lui donnant à baiser le crucifix et des reliques saintes. Elle, disait : « Oui, je veux, oui j'accepte la souffrance ; mais que je souffre ! Ma Soeur, je vais mourir ! »
    Les Soeurs avaient disposé une petite chapelle dans la chambre d'Agatha : une table couverte d'une nappe, un Christ, des fleurs, des chandeliers, de nombreuses images suspendues. Elles venaient, chaque soir, toutes ensemble, prier là, longuement ; elles faisaient des voeux pour obtenir la guérison de leur petite Soeur aimée ; elles imploraient particulièrement soeur Thérèse de l'Enfant Jésus.
    Un jour que le missionnaire la visitait elle lui dit : « Père, vous êtes malade ? Vous souffrez toujours ? Oh ! Pas autant que toi, ma fille. Père, je veux bien souffrir, comme vous nous l'avez enseigné ».
    Et le missionnaire lui demandant si elle voulait qu'il prévint sa mère : « Oh ! Non, répondit-elle ; elle en serait trop triste ; vous êtes mon Père », et regardant la Supérieure, elle ajouta : « Vous êtes ma mère ».
    A partir de ce moment, on ne l'entendit plus gémir. Elle disait à ses Soeurs : « Ouvrez le rideau, que je voie la clarté. Oh ! Quelle clarté !! Voici que je ne vais plus mourir, je veux me lever ».
    Nous pensions que, réellement, elle allait mieux, ne souffrait plus, était près de guérir. Mais, cette clarté, écrit la narratrice, était la clarté du ciel entrevu ; et cette affirmation qu'elle n'allait plus mourir, indiquait la vie éternelle.
    A 1 h. du matin, le 14 janvier 1911, sans agonie, tout doucement, notre chère soeur Agatha rendit le dernier soupir. Jésus veut des victimes ; Il les choisit.
    Les fidèles de Phong-y vinrent tous voir la vierge du Seigneur, s'agenouiller et prier près de ses restes. Ses obsèques eurent un parfum printanier et de douce fraîcheur.
    Soeur Angela termine ainsi son récit : « O Agatha, ma soeur aimée, te voilà maintenant au séjour du bonheur ; prie pour notre Père, pour qu'il reste avec nous en cette terre d'exil ; ne l'attire pas avec toi, sinon nous serons fâchées. Obtiens plutôt que nous partions toutes, avant lui. Ecoute et fais ce que je te dis, ô ma soeur Agatha ».
    1914/106-115
    106-115
    Vietnam
    1914
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