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Tonkin Maritime : Les génies protecteurs

Tonkin Maritime Les génies protecteurs PAR M. BOURLET Missionnaire apostolique. Dans tous les pays annamites, chaque village se choisit un génie protecteur auquel il construit un temple et sous l'égide duquel il se réfugie, pour ainsi dire, chaque jour.
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    Tonkin Maritime

    Les génies protecteurs

    PAR M. BOURLET
    Missionnaire apostolique.

    Dans tous les pays annamites, chaque village se choisit un génie protecteur auquel il construit un temple et sous l'égide duquel il se réfugie, pour ainsi dire, chaque jour.
    Qu'est-ce que ce génie ? Un être quelconque, homme ou animal, minéral ou végétal, qui a été remarqué par suite de quelque fait un peu extraordinaire accompli par cet être ou à lui attribué. Parfois, c'est un simple caillou un peu biscornu, trouvé sur le chemin et déclaré thiêng, c'est-à-dire doué de mystérieuse puissance par suite de quelque coïncidence heureuse ou malheureuse ; c'est quelque pauvre mendiant, mort par hasard le long des routes, ou même quelque pirate qui se distingua d'une manière spéciale par son audace ou la réussite de ses hasardeuses entreprises. D'autre fois, c'est quelque personnage bienfaisant qui dota la communauté d'un pont, d'un édifice public, d'un puits ou que sais-je encore ! Le seul arbitre dans le choix de ces étranges patrons, c'est l'imagination et la fantaisie des adorateurs. Pour juger un peu le genre des histoires fantaisistes brodées sur ce sujet, lisez plutôt la légende de Son Tieu Doc Cuoc et de Tu Vi Thanh Nuong, adorés sur le bord de la mer, à quelques kilomètres de Hoai-yen, sur la plage de Samson. Il m'a mène été raconté que le village de Mom est un adorateur fervent de Tu Vi Thanh Nuong.

    ***

    Une pagode célèbre entre toutes, c'est bien celle de Samson. Humblement assise à l'ombre de la résidence où l'administrateur chef de la province vient, aux époques chaudes de l'année, prendre quelques heures de repos, elle domine, de son rocher battu par les flots, l'océan, tombeau des générations.
    Un jour, assis sur une roche, je la regardais ; près de moi, vint prendre place un pêcheur teinté de lettres avec qui j'ai souvent causé.
    « Cette pagode, lui demandai-je, tu dois en connaître l'histoire que, dans les jours de sacrifice, vous chantez en invoquant la divinité ?
    — Son histoire ! Je la connais dès ma plus tendre enfance, mais elle date de longtemps.
    C'était à l'époque des anciens Lê (ancienne dynastie royale), les quatre villages de Samson, Luong-trung, Ca-lap et Hoithon n'en formaient alors qu'un seul ; les pêcheurs n'étaient pas nombreux et le poisson se laissait facilement prendre dans les filets.
    Or il advint qu'à l'emplacement où s'élève cette pagode, sur une pierre large comme un lit de camp, on vit un jour l'empreinte d'un pied humain. De l'autre côté du Song Ma, sur la montagne de Than-phu, on remarqua, en même temps, une empreinte semblable. Et on ne savait ce que cela signifiait. Alors comme aujourd'hui, les enfants couraient en jouant sur la montagne où ils gardaient leurs bestiaux. Cette empreinte les intriguait ; ils s'amusaient à poser dessus leurs petits pieds, pour mieux voir la différence.
    Et il arriva que des douleurs, subites s'emparaient des pauvres gamins ; les uns souffraient de rhumatismes inguérissables, d'autres se brisaient les membres. Les parents inquiets se demandaient si cette empreinte n'était pas celle du pied de quelque esprit profané par la gaminerie des enfants. Ils firent des voeux au personnage mystérieux qui avait daigné, en y posant son pied, sanctifier cette roche, et promirent, s'il guérissait les malades, de construire un petit temple pour l'adorer.
    Et aussitôt, d'eux-mêmes les rhumatismes s'évanouissaient, les membres cassés se recollaient.
    Faire des voeux est chose facile, le plus coûteux est de les exécuter. Les parents des miraculés se tournèrent donc de nouveau vers le puissant génie et lui firent cette prière : «Esprit puissant, tu vois notre pauvreté ; nous avons fait un vœu mais comment l'accomplir ? Nous partons aujourd'hui pour la pêche, permets à nos filets de s'emplir de poissons et nous élèverons le temple que nous t'avons promis ! »
    Et les filets, bientôt lourds d'une grosse pèche, furent péniblement tirés sur la barque pleine à déborder.
    Ainsi fut d'abord élevé un petit temple en paillote où les malheureux venaient pleurer et offrir leurs sacrifices. Les pécheurs en déveine demandaient la prospérité, les femmes auxquelles le ciel ne donnait pas de garçon venaient chercher la fécondité. Rares étaient les prières qui n'étaient pas exaucées.
    On se le dit, et de partout les pèlerins affluèrent. Un jour, le roi Hong-bao voulut éprouver la puissance de ce génie tutélaire. Il ordonna de prendre un buffle, de le mettre à mort comme pour le sacrifice, puis de le déposer devant le sanctuaire : « Si l'esprit est vraiment puissant, déclara-t-il, qu'il le montre et fasse en un instant ressusciter ce buffle, nous reconnaîtrons alors officiellement sa grandeur et sa puissance ».
    Et le buffle sacrifié et réellement mis à mort, à peine déposé dans le sanctuaire, se releva plein de vie.
    Le roi donna au génie Son Tieu Doc Cuoc, c'est son nom, le titre de génie du premier degré. Voilà pourquoi les peuples accourent maintenant en foule pour le vénérer. Quant à nos villages, l'esprit les couvrit de sa protection et chaque jour ils prospérèrent et devinrent plus nombreux. Samson est l'aîné, Luong-trung vient en second, puis c'est Ca lap et enfin Hoithon. Chaque année, sont offerts des sacrifices de buffles pour remercier le génie, et les quatre villages frères se réunissent pour célébrer la fête et manger le repas en commun.
    Le pied de la montagne de Than-phu est le frère de celui de Samson, ou plutôt c'est l'empreinte du deuxième pied du génie géant qui pose un pied sur chaque montagne, pour contempler la mer. Than-phu, comme Samson, a son temple très fréquenté ».
    Mon conteur était en veine et, comme en racontant l'histoire de Son Tieu, il avait fait allusion à un phénomène assez extraordinaire, origine du culte d'un autre génie, génie femelle, cette fois, j'en profitai pour le pousser sur ce nouveau terrain.
    — Que m'as-tu dit tout à l'heure de la dame de Trieu ?
    — C'est le génie qu'on adore au village de Trieu-duong, près de Luong-trung. Ce génie est une femme, son nom de génie est Tu Vi Thanh Nuong, les quatre saintes vierges.
    Les anciens m'ont raconté que jadis, au royaume de Tông (ancien nom donné à la Chine), vivaient trois jeunes filles, trois vierges, qui, éprises de vertu, résolurent de vouer au ciel leur virginité et d'aller vivre en ermites dans quelque pagode. Elles réalisèrent ce voeu et partirent pour un temple isolé, où elles vécurent plusieurs mois dans la solitude et la prière ; puis des pirates vinrent qui pillèrent et brûlèrent la pagode.
    Les trois vierges, sans se désespérer, prirent la fuite et cherchèrent un refuge en quelque autre temple isolé. Elles le rencontrèrent et y vécurent heureuses quelque temps ; mais la pagode était sous la garde d'un bonze dépravé et corrompu ; pour se soustraire à ses provocations, les trois vierges se précipitèrent dans les flots.
    Or elles furent métamorphosées ; l'une d'elles aborda sur la plage près du village de Trieu-duong, sous la forme d'un arbre d'essence précieuse et parfumée, appelé tram huong ; les pêcheurs, par respect, le repoussèrent dans les flots, mais, le lendemain, il était de nouveau sur la plage.
    Frappés par ce prodige, les habitants y virent une manifestation de la volonté céleste et firent à l'arbre invocations et prières. Ils se trouvèrent tous heureux de se voir exaucés, gravèrent sur l'arbre le nom du génie et lui élevèrent un temple.
    La seconde vierge fut transformée en une jeune fille d'une incomparable beauté. Elle reposait morte, sur le sable, au village de Côn, dans la province du Nghe-an.
    Un vieillard s'en allait le matin à la pêche aux crevettes. Grand fut son saisissement quand il se vit en face de ce corps, qui semblait mort et restait cependant souple, brillant d'une mystérieuse beauté.
    Tout à coup, ce visage s'illumina d'un délicieux sourire adressé au vieillard. Ce dernier fut frappé d'une telle stupeur qu'il tomba foudroyé près de la vierge.
    Et depuis son culte n'a jamais cessé d'être uni à celui des trois vierges ; on l'honore sous le nom de Dong Sat Hai, aux mêmes époques et en même temps que lés trois vertueuses bonzesses. Mais généralement les quatre divinités sont désignées sous un même vocable : Tu Vi Thanh Nuong.
    Quant à la troisième vierge, j'ignore où son corps aborda.
    Ce que je sais, c'est que la dame de Trieu est presque aussi puissante que le génie de Samson ; c'est pourquoi le roi Hông-bao lui décerna le titre de génie du premier degré, après avoir ; à la même époque que pour le génie de Samson, éprouvé sa puissance.
    Il fit prendre un rouleau de soie qui fut déchiré en quatre morceaux jetés aux quatre vents. D'eux mêmes, ces quatre morceaux revinrent au temple où ils se soudèrent l'un l'autre pour ne former, comme avant, qu'une seule pièce.

    ***

    Ce sont ces génies protecteurs qui sont regardés comme les auteurs de tous les biens et responsables de tous les maux qui arrivent à la communauté ; s'ils se comportent bien, on sollicite pour eux un brevet de bonne conduite et ils sont décorés d'un degré plus élevé.
    Ce brevet, qui peut être délivré par un mandarin de n'importe quelle catégorie, est surtout précieux quand il émane de la cour et contresigné par le roi. C'est pourquoi, à certaines époques, chaque village envoie à la cour le récit des hauts faits de son génie tutélaire ; après examen, le diplôme est délivré.
    Ce diplôme est reçu en grande pompe et enfermé dans un précieux coffret au sanctuaire du temple élevé au génie. C'est dans ce coffret que le génie est supposé avoir son siège, et on ne le sort que dans les circonstances exceptionnelles.
    Le siège secondaire de l'esprit est un simple bol dans lequel sont plantées des baguettes d'encens. Ce bol est ordinairement déposé sur un trône verni en rouge ou doré.
    Une calamité fond-elle sur le village ? Choléra, sécheresse, inondations. Le chef de la province ordonne des processions rogatoires le trône de l'esprit et son bol sont portés solennellement sur un large brancard sculpté. L'esprit est-il, par hasard, sourd aux prières de ses adorateurs ? On le punit, on le met à la cangue, ou même on le répudie pour donner sa place à un génie plus bienfaisant.
    Toutes ces processions et ces fêtes se font sur l'initiative et les ordres des notables. Ce sont eux qui, après s'être réunis, fixent la quote-part des frais à supporter par chaque membre de la communauté. Les petits ruisseaux font les grandes rivières et les sapèques réunies donnent de belles piastres blanches. Une part va au génie, mais ce n'est qu'une part ; le plus gros morceau trouve naturellement, pour s'écouler, la poche d'es notables.
    Il arrive que, pour honorer le génie, surtout lorsque plusieurs récoltes fructueuses ont augmenté la prospérité, des fêtés publiques sont décrétées.
    Parfois, ce sont des comédies données sur un théâtre primitif dressé devant la pagode. Ces comédies sont très goûtées du peuple. Les artistes, vêtus de brillants oripeaux, barbe et cheveux postiches d'un art encore enfantin, se livrent à toutes les contorsions que peut leur suggérer leur imagination; les héros poussent des éclats de voix à assourdir toute l'assistance. L'amour fait le fond de la trame, mais un amour de bas étage traduit par de grossières plaisanteries à double sens, saluées par les furieux applaudissements des spectateurs.
    D'autres fois, on dresse, toujours devant la pagode, un échiquier de plusieurs mètres carrés de surface, et, sur cet échiquier se joue une partie d'échecs dont les pièces sont représentées par des personnages vivants : d'un côté, des jeunes filles, de l'autre des jeunes garçons. Les notables désignent eux-mêmes les jeunes gens les mieux en forme pour remplir le rôle de figurants. Les parents se mettent en frais pour leur préparer un costume de soie éclatant, rose, rouge, vert clair ou foncé, orange ; toutes les couleurs s'harmonisent ; c'est pour les costumes féminins que sont employées les plus voyantes.
    Chaque figurant tient en main une sorte de sceptre qui porte en tète, écrit en caractères d'or, le nom de la pièce représentée. Deux équipes de joueurs se forment et prennent place sur une estrade auprès de l'échiquier. Ils sont une dizaine et plus dans chaque camp et ne font manoeuvrer une pièce qu'après s'être longuement concertés, aussi les parties durent-elles des journées entières et les personnages sont-ils obligés entre temps de se faire relever par deux équipes fraîches.
    Le plus souvent, l'enjeu est un sacrifice ; des buffles, boeufs ou porcs sont immolés à la divinité et donnent occasion à de fantastiques repas. Du reste, il n'y a pas de fête sans repas et tout repas implique un sacrifice. Les notables exercent le rôle d'officiants pendant que le roulement des tambours et le son criard des fifres couvrent leur voix.
    Les frais de toutes ces fêtes sont supportés par la communauté. Seuls, les notables qui ont atteint la soixantaine ne prennent point de part aux charges et se contentent de jouir des bénéfices.
    Non seulement pour eux sont les meilleurs plats, pour eux l'alcool le plus parfumé, mais une part leur revient qu'ils emportent dans leur maison. Même absents ou empêchés, leur part est soigneusement réservée. Le menu peuple assure le service et ensuite se contente des rogatons.
    Qui dira les détournements auxquels ces fêtes donnent occasion? Pour un travail à faire, pagode à construire ou à réparer, toujours le menu peuple devra se cotiser, et si un tiers de la somme recueillie atteint le but déterminé, les payants ne devront pas trop se plaindre ; ils ont encore affaire à d'honorables représentants. L'Annamite est, du reste, depuis longtemps habituer à cet état de choses qu'il trouve tout naturel, le contraire l'étonnerait même fortement.

    1911/177-184
    177-184
    Vietnam
    1911
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