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Tonkin maritime au Laos Tonkinois.

Tonkin maritime Lettre de M. Varengue, Missionnaire Apostolique Au Laos Tonkinois.
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    Tonkin maritime

    Lettre de M. Varengue,
    Missionnaire Apostolique

    Au Laos Tonkinois.

    L'an dernier, je vous écrivais de Kim Son, cette terre toute jeune, sortie lentement du sein des eaux au cours des deux derniers siècles, d'abord boue informe « in anis et évacua », revêtant ensuite la sauvage parure des joncs, transformée enfin en vrai jardin de Dieu : verdure très tendre des semis de riz, épis grandis à la moisson proche, vagues d'or ondulant au vent du large, terre privilégiée, peut-être unique à ce point de vue car à peine née, elle a entendu la bonne nouvelle; ses digues de terre encore mal affermies ont été foulées par les pieds des Apôtres; certains de nos Bienheureux Martyrs parcourue; les églises se sont élevées sur son sol mouvant, humbles chapelles de chrétienté faisant place à de vastes églises, telles celles de Phat Diem, Van Hai et Ton Dao. Nos pays d'Occident ont attendu de longs et douloureux siècles avant de connaître un tel progrès de foi. Cette terre s'étend chaque année par l'apport des alluvions du golfe du Tonkin. Les chrétiens s'y multiplient; la Providence, à laquelle beaucoup ne se confient plus dans la vieille Europe, donne de la place à tous.
    J'ai dit adieu, non, au revoir, puisque tous les deux ans nous y descendons à l'occasion de la retraite, à ce pays de rêve... Le 15 août, en la fête de la glorieuse Vierge, je recevais ma destination pour la partie montagneuse de notre mission, que nous appelons le Laos Tonkinois, ou simplement le Laos.

    ***

    Bien différent de la terre dont je vous traçais le tableau, dans ces lignes qui précèdent, vaste région montagneuse où la forêt s'étend maîtresse incontestée, ne laissant s'ouvrir que d'étroites vallées pour le passage des torrents, au bord desquelles s'installent, de très loin en très loin, sur les pentes, pour ne pas prendre sur le précieux terrain des rizières, quelques maisons qui sont un village. Ces villages sont reliés par des chemins muletiers.

    C'est d'un de ces villages que je vous écris. Son nom, vous l'ignorez ; et pourtant n'a-t-il pas quelque droit à être connu de tous les amis des Missions Etrangères. La vallée où il s'abrite, on en suit sur la carte le tracé peu exact : pays à peine exploré. Mais quatre des nôtres ont eu le bonheur d'y verser leur sang pour la foi, trois furent tués à coup de fusil, un fut décapité. Je vois d'ici, à quelques mètres au delà de la porte de ma maison, le lieu qui fut témoin de leur fin héroïque. Ces quatre massacrés furent parmi les premiers qui frayèrent la route du Laos. La semence sanglante, jetée au sillon n'est pas restée stérile ; dans ces vallées lointaines, où régnait et règne encore le culte des esprits, le Dieu, esprit pur, n'est plus un inconnu. On l'aime et on le prie.
    La lueur d'une lampe éclaire, à la veillée, le groupe de ceux qui étudient, ici les enfants, garçons et filles, en groupes séparés, chacun de son côté, là les grandes personnes, hommes et femmes ; le Père préside, reprend, corrige, explique. Il n'oublie pas les besoins matériels. Nos chrétiens sont de grands quémandeurs. Le missionnaire donne la précieuse quinine, les divers médicaments de sa pharmacopée rudimentaire ; il distribue les aiguilles, si appréciées de nos jeunes couturières, les images, les scapulaires, les rubans, le tabac surtout pour la pipe à eau, que fument même les femmes ! Sa maison est ouverte à tous ; on en use et on en abuse.

    ***

    Mais vous préférez faire vous-même le tour de la maison. Voyez : elle est posée sur de grosses colonnes, élevée à deux mètres au-dessus du sol ; le plancher est fait de lattes mal jointes en écorce de bambou ; tout est en bois ; les cloisons des chambres sont faites de planches taillées au coupe-coupe ; le toit est recouvert de feuilles de latanier ; elles y sèchent depuis vingt ans et leur couleur passée de feuilles d'automne donne à toute la maison un aspect misérable, d'ailleurs conforme à la réalité. La première fois qu'on s'installe ici, on croit qu'on ne pourra jamais demeurer dans une pareille bicoque ; le pied passe à travers le plancher et dès le premier soir on a du changer quelques lattes qui avaient cédé sous mon pas novice et un peu lourd. Mais ou se fait à tout et je dois vous avouer qu'un soir, à la brise, alors que les nuages semblaient dormir çà et là dans la vallée, ouate blanche sur les pentes des collines, que des étoiles scintillaient au ciel, que tout était calme, j'ai trouvé que ma véranda, qui est en même temps la salle à manger, le bureau et le parloir, était quelque chose de très bien.
    Dans les maisons des indigènes la basse-cour est sous la maison. Notre demeure fait exception ; elle a étable et basse cour, car il nous faut nourrir boeufs, porcs, chèvres, poules. Nous n'avons pas de champs et, sans les emprunteurs, nous ne pourrions pas vivre ici. Heureusement, il y en a ; chose rare, ils sont reçus avec le sourire le plus avenant : « Vous désirez une piastre? Ah ! Quel plaisir que de vous prêter ! Si vous en désiriez deux, comme je serais heureux de vous rendre service ! » Gest qu'à la prochaine récolte ces prêts apporteront le riz nécessaire pour toute la maison:
    Permettez que je vous présente nos étudiants : ils sont neuf, tout récemment venus ici. Il n'a pas été facile de leur faire quitter leur village, mais ils se font petit à petit à l'éloignement. En février prochain, ils iront à l'école de Huu Lê. Le Laos Tonkinois n'a eu encore aucun prêtre indigène. On va essayer. oeuvre très difficile. On formera d'abord des catéchistes; ils reviendront dans leur village ; ils pourront s'y marier; ils enseigneront la doctrine et seront ainsi de précieux auxiliaires. La voix de Dieu se fera peut-être entendre à quelques-uns d'entre eux pour les appeler à une vie plus parfaite : c'est l'espoir de tous les missionnaires.

    ***

    Pour apprécier les avantages des voyages dans ce pays, rien ne vaut l'expérience pratique. Mettons-nous en route. A trois heures d'ici se trouve le village de Ban Chao. C'est le but de notre promenade. Précisément le. P. Canilhac, supérieur de cette partie de la mission, y fait l'administration. Nous y serons bien reçus.
    Nos étudiants viennent avec nous; les plus grands ont des fusils. Nos thay sont de très bons chasseurs qui aiment la proie et aussi le bruit des détonations.
    J'aurais voulu vous offrir un cheval ; c'est indispensable en cette région pour le missionnaire qui doit faire des courses qui durent parfois plusieurs jours. Malheureusement, les deux chevaux du P. Canilhac sont morts d'une épidémie de serra et le mien n'est pas encore acheté. Nous irons donc à pied. Mettez de gros souliers pour ne pas glisser, des molletières comme les soldats de la grande guerre, voire casque le moins blanc et, en avant.
    Nous franchissons l'enclos de la maison en écorce de bambou, maintenue solidement par des arbres et par des piquets. Cet enclos protège contre les incursions du tigre qui ne se gêne pas pour emporter nos chèvres, celles surtout qui se risquent à passer la nuit à la belle étoile. Elles n'ont pas à soutenir l'héroïque combat de la chèvre de M. Seguin ; elles ne peuvent être que des victimes résignées entre les griffes du tigre qui les saigne avant de les dépecer. Le tigre attaque aussi nos buffles. Entre buffle sauvage et tigre, il y a, parait-il, parfois des luttes épiques et quand le buffle a l'avantage de la position, il arrive que le tigre doit céder. Je n'ai encore jamais assisté à semblable spectacle.
    Nous suivons un chemin muletier qui court au bord des rizières, à la lisière de la forêt. 11 faut traverser une première fois le torrent. Nos indigènes relèvent leur pantalon et passent sans difficulté. Pour nous, ni chaussures, ni molletières, ni chaussettes : ce serait trop long. Songez que parfois, au cours d'une seule course, il faut traverser cinquante fois le même torrent. L'on s'enfonce, tout équipé, dans l'élément liquide. On a la sensation peu agréable de l'eau froide, du sable et des petits cailloux qui, malgré la fermeture que l'on croit hermétique, pénètrent un peu partout : elle rappelle aux anciens combattants l'époque où ils pataugeaient en Belgique, en Artois, en Champagne et ailleurs pour la victoire de la France ; ici, on supporte encore plus aisément tous ces inconvénients, car c'est pour une cause infiniment plus chère encore, si chère que soit l'autre, pour l'extension du royaume de Dieu.
    Un des ennuis, et non des moindres, des courses en ces forêts, ce sont les sangsues. Marchez-vous à la file indienne, elles sont tellement avides de sang que le premier, marchant en tête de file, les accapare à peu près toutes. Elles enfoncent leur triple mâchoire, armée de dents, à l'endroit de leur choix et, tranquillement, sans parfois que vous vous en aperceviez, elles sucent votre sang. L'autre jour, en revenant de promenade, je change mes vêtements mouillés ; mon pantalon était tout taché de sang : les sangsues avaient séjourné par là.
    On se sert d'un canif, d'une pierre tranchante, pour les enlever. Si elles ne viennent que de se poser, on les retire facilement à la main.
    N'êtes-vous victime que d'une sangsue saine, cela ne va pas loin ; plus grave est le risque quand il s'agit d'une sangsue lépreuse. Elle fait comme une, petite galerie sous la peau et donne vraiment l'apparence d'une plaie de lèpre, d'où son nom. Les missionnaires évitent cet accident, en ouvrant et nettoyant la petite plaie, mais les indigènes, qui n'osent pas faire cette insignifiante opération, ont parfois des plaies très mauvaises.
    Notre sentier monte et descend sans cesse ; parfois, il faut tailler un chemin au coupe-coupe; quand vous avez grimpé et descendu une côte, il faut vous retremper dans le torrent et cela jusqu'à ce que vous soyez à la dernière montée, à la dernière descente. On fait aussi des faux pas ; si vous glissez sur une pierre au milieu du torrent, c'est un bain complet. L'autre jour, l'accident m'arriva au cours d'une promenade que je faisais tout seul. Je m'accrochais au rocher, tout en essayant de me rappeler un mot thay que je venais de voir sur mon cahier et que j'avais aussitôt oublié. Je veux jeter un coup d'oeil sur le papier que j'avais à la main ; je lâche le rocher, je glisse : je me trouve étendu de tout mon long dans l'eau.
    Souvent, on remonte le lit des torrents : c'est un amoncellement de pierres de toutes tailles et de toutes formes; sans parler des petits cailloux pointus qui ne font point les délices de ceux qui sont pieds nus. Il faut escalader des rochers, chercher de l'oeil un endroit favorable où poser le pied. Ce sport ne manque pas toujours de charme. Mais quand la fièvre des bois fait grelotter sous le manteau mouillé... Mon Dieu, c'est pour vous et pour ceux qui veulent bien vous aimer et vous adorer.
    Heureusement nos peines sont largement payées. En moins de 20 ans, le chiffre des chrétiens a plus que double; mais il y avait 10 missionnaires autrefois dans ce district; il n'y en a plus que 4 dont 1, qui vient d'arriver, ne peut encore faire oeuvre utile. Que Dieu daigne envoyer au plus tôt des ouvriers dans la moisson jaunissante.

    1923/53-58
    53-58
    Laos
    1923
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