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Tonkin maritime

Tonkin maritime LETTRE DE M. BOURLÈS Missionnaire Apostolique
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    Tonkin maritime

    LETTRE DE M. BOURLÈS
    Missionnaire Apostolique

    Mes paroissiens de Phat-diem sont nombreux, plus de dix mille en comptant les étrangers venus s'installer ici pour leur commerce ; sur ces dix mille, le nombre est infime des non pratiquants : je ne sais pas si, en tout, je pourrais en compter cinquante. Mais vous pensez bien que, sur un chiffre pareil, quelques tièdes viennent parfois se mêler aux fervents. Or, depuis mon arrivée ici, j'ai remarqué dans les âmes un travail vraiment extraordinaire ; on sent parfois l'action directe du Saint-Esprit.
    Nous avons organisé des retraites annuelles ; il y en a pour les notables, pour les hommes seuls, pour les femmes seules, pour les, jeunes gens et pour les enfants. (Ces chers enfants annamites, si espiègles, mais excellents dans le fond, sont si intéressants ! Je vous en reparlerai peut-être quelque jour.)
    Ces retraites ont produit un bien que seul le bon Dieu connaît ; il y a eu des retours de plusieurs années, et des progrès rapides de la part des fervents ; or je spis persuadé que les prières des bons chrétiens de France ont une grande part dans ce succès. Si cela vous intéresse, je vais vous conter un cas de retour.
    Dans le temps jadis, Anna thi Lac, pauvre orpheline, ignorante et sans esprit de foi, s'était laissé entraîner par un païen qui en fit sa compagne. Il faut croire que les principes qu'elle avait reçus dans son jeune âge n'étaient pas ancrés très avant dans son coeur, car, dans les cas semblables les pauvres égarées, aveuglées un instant par la passion ou par la misère, gardent un reste de foi et font baptiser leurs enfants. Lac n'y pensa même pas ; elle eut une fillette qu'elle laissa grandir comme l'herbe des champs, sans lui dire qu'il y a un bon Dieu, sans faire couler sur son front l'onde régénératrice et sans lui apprendre à joindre les mains pour prier.
    Lac a vieilli, elle a parcouru le monde avec sa fille qui à aujourd'hui plus de trente ans. La fille a suivi les traces de la mère et mené une vie plutôt orageuse ; elle a ainsi, le long des chemins, récolté deux fillettes qui ne demandent qu'à vivre en aimant le bon Dieu.
    Lac, sur ses vieux jours a fait un retour sur elle-même ; elle est vieille maintenant ; elle est cassée, sa peau tannée par le soleil semble de parchemin, de larges rides sillonnent son visage édenté, elle a bon pied encore, mais ne se fait pas illusion, le bel âge est passé. Le sou venir de sa foi de jadis lui revient ; il faudrait tout de même penser à se convertir ! Elle voit les foules se presser vers l'église pour assister aux sermons des retraites ; si elle y allait ! Et elle y va, et pendant le sermon son coeur fait toc ! Toc ! C'est vrai tout de même, l'enfer est sous ses pieds et elle n'y pensait pas.
    Elle se prosterne le front contre terre et pleure, pleure longtemps ses péchés ; puis elle se traîne au confessionnal et raconte dans les détails les misères de sa pauvre vie. Elle voudrait tant se convertir ! Oh ! Oui, mais sa fille ! car le missionnaire lui a dit : « C'est pour Dieu d'abord que les parents engendrent leurs enfants, et toi tu as laissé ta fille se perdre dans l'ignorance et le péché, va la chercher d'abord, sauve-la, nous verrons après ! »
    Et elle est partie triste et pensive, la pauvre vieille. Comme si c'était facile de la sauver sa fille !
    Digne rejeton de celle qui lui donna le jour, elle a eu bien des misères morales ; maintenant elle vit avec un malheureux affligé d'une Jambe de bois.
    Il avait une femme lui aussi, et ils s'aimaient, et ils espéraient beaucoup de bonheur. Mais un jour il se fit une blessure au pied, la blessure empira, c'était la gangrène ; le malheureux fut transporté à la ville voisine, on le déposa dans la « maison de pitié » (hôpital) où gémissent et meurent souvent les pauvres malades. Un médecin français arriva, il examina la jambe malade et secoua la tête avec un air, un air ! Ce qui arriva ensuite, il n'en sait trop rien au juste. Ce qui est certain c'est qu'à son réveil il lui manquait une jambe. C'est pour la remplacer qu'on l'a affligé de cet affreux piquet.
    Et quand il revint à la maison, garçons et filles se gaussaient de sa jambe.
    « Tiens voilà la jambe de bois ! » se disaient les uns aux autres les enfants en montrant du doigt le malheureux et en le poussant un peu pour voir si la base était bien solide. Et triste de voir son mari invalide, incapable de gagner son riz de chaque jour, écurée par les railleries qui pleuvaient sur lui et ne l'épargnaient pas elle-même, un beau soir la femme de « jambe de bois », monta sur la chaloupe et s'en alla bien loin, bien loin, se perdre dans la grande ville ; on n'en a plus jamais entendu parler.
    Et maintenant « jambe de bois » a trouvé sur sa route la fille de Lac ; ils ont acheté, pour quelques sapèques, une petite nacelle de bambou tressé, et ils vivent tous deux, tantôt mendiant, tantôt passant les voyageurs de l'autre côté de la rive, Un bébé est sur le point de s'ajouter aux deux fillettes rieuses, et il faut qu'ils se séparent ! Il faut laisser « jambe de bois », vivre célibataire et chercher à la fille vagabonde un mari légitime. Oh ! Non ce n'est pas facile ce que le Père demande là !
    Et c'est cependant à ce travail que s'attelle la vieille ; elle y va de tout son coeur et tout s'annonce pour le mieux. Elle est heureuse d'être réconciliée avec le bon Dieu, et les fillettes apprennent, en jouant avec elle, les premiers principes de la foi, afin de recevoir le baptême.
    Mais il a fallu un logement pour tout ce monde, et vous pensez bien que c'est encore le missionnaire qui a dû se débrouiller. Pas plus Lac que sa fille n'ont, en effet trouvé la fortune sur les sentiers du Tonkin. Ah ! Sil avait beaucoup de logements, le missionnaire ! Il ne les faudrait pas luxueux, les Annamites ne sont pas difficiles ; quelques mètres seulement suffisent pour toute une famille.
    Donnez, riches de ce monde, pour permettre au disciple de Jésus de loger ses pauvres enfants ; ce n'est pas seulement leur corps que vous soulagerez, c'est leur âme surtout qui en a tant besoin.
    Dans ce pays, en majorité chrétien, nous avons fait, l'an dernier, une soixantaine de baptêmes d'adultes ; ce chiffre aurait été dépassé de beaucoup si les ressources n'avaient pas fait défaut. Car ce n'est pas tout d'étudier, il faut manger aussi.
    Le bien à faire ne manque pas ici ; comme un peu partout ailleurs, seules les ressources font défaut, cette année surtout où l'inondation et la misère qui s'en suit vont couvrir les routes de malheureux. A vos chers et généreux lecteurs de me permettre de faire aimer Jésus, en soulageant ceux qui souffrent.

    1914/146-148
    146-148
    Vietnam
    1914
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