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Tonkin méridional travaux apostoliques.

Tonkin méridional travaux apostoliques. Lettre du P. Massardier Missionnaire apostolique
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    Tonkin méridional travaux apostoliques.

    Lettre du P. Massardier
    Missionnaire apostolique

    Cette année j'ai installé deux nouvelles chrétientés; sans compter les familles s'ajoutant aux groupes déjà formés, cela doit faire plus de 200 initiés en tout. C'est dame misère qui m'amène ces pauvres gens. En effet, trois paroisses ont perdu successivement deux moissons, et comme chez eux les bas de laine n'existent pas plus que ceux que l'on met aux pieds, vous pouvez croire que les chrétiens et aussi les païens sont malheureux. Ils vivent de la montagne pour la plupart, apportant et vendant, qui une charge de bois de chauffage, qui une charge de charbon de bois, ou autres choses lourdes sur les épaules, et dont l'équivalent en argent est très légère.
    Si vous avez quelque aumône à placer, vous pouvez me l'envoyer, elle fera des heureux, et si le bon Dieu paie ce soulagement au centuple, les donateurs n'auront pas à se plaindre d'avoir ouvert leur bourse.
    Les conversions ne sont pas très faciles, car il faut absolument que le nouveau converti se décide à venir habiter dans un hameau déjà chrétien ; autrement les villages païens, très bien organisés, auraient vite fait, par des tracasseries, par des procès, de détourner le néophyte de son idée.
    Un jeune homme assez riche, instruit par les frères des Écoles Chrétiennes, aurait bien voulu embrasser le catholicisme; mais, menacé par ses parents d'être déshérité et chassé, il n'eut pas la force de donner suite à son projet. Maintenant, il est marié; n'ayant pas eu de garçon de sa première femme, il en a une seconde et il se contente de temps en temps de me demander de dire un mot pour lui à la Bonne Mère (sic), afin qu'il ne perde pas son âme.
    Là où nous avons de beaux coups do filet, c'est quand nous recevons des demandes collectives. Il faut une quinzaine de familles dès le début, car, dans ce cas, elles commencent par former un petit village à part susceptible de s'accroître, et, point n'est besoin de les installer dans un village chrétien. La raison qui a poussé ces indigènes à se convertir est souvent assez terre à terre ; ils étaient brimés par les notables de leur village, ils étaient malheureux.
    Le groupe se présente donc au Père : arrivée, grands saluts. Après forces salutations et multiples formules de politesse dans lesquelles reviennent souvent les deux mots : « petits enfants », belle formule qu'ils emploient pour se désigner vis-à-vis des Pères, le groupe fait une demande verbale de conversion. Parfois c'est une ruse pour faire peur au village païen et être moins tracassé, car le village païen, apprenant qu'une partie des habitants va embrasser le catholicisme, craint l'influence des missionnaires, donne vite un semblant de satisfaction, et tout est dit. J'ai bien déjà eu une douzaine de demandes de ce genre.
    Quand le motif de conversion est sérieux et qu'ils veulent réellement se convertir, les solliciteurs font d'abord une demande écrite, s'engageant à indemniser la mission des frais au cas où ils ne persévéreraient pas. La prudence exige que l'on prenne ce moyen, sinon bien des groupes de païens trop peu scrupuleux auraient beau jeu pour trouver de l'argent en ruinant la mission sans utilité au point de vue conversions, et les frais sont considérables, comme vous allez le voir.
    La demande écrite faite en bonne et due forme, selon les exigences des lois du pays, le missionnaire doit aller aux renseignements, et voici quelques résultats des recherches : un tel a deux femmes, donc pas moyen de l'accepter à moins qu'il ne se sépare complètement de la seconde ; un autre ne voudra pas consentir à abandonner son village païen et à venir s'installer sur le terrain de la mission, voilà déjà deux familles de moins, et ainsi de suite. Dans ces conditions il est inutile de faire des frais ; il vaut mieux conserver les faibles ressources dont on peut disposer, pour les conversions sérieuses.
    Quant tout marche à souhait et que les renseignements sont bons, c'est le moment de se préoccuper de l'achat d'un terrain, chose parfois difficile, car les païens se donneraient de suite le mot pour ne pas vendre leurs champs. Si on ne peut installer les néophytes un peu à part, il y a grave danger d'avoir des chrétiens de nom seulement, car, en dehors de notre surveillance et demeurant au milieu des païens, ils continueraient leurs pratiques superstitieuses vers lesquelles les portent l'habitude et la pauvreté, car ils seraient heureux de participer aux offrandes superstitieuses et de manger des présents offerts aux idoles.
    On arrive quelquefois à se procurer du terrain, un hectare, deux hectares, suivant l'importance du groupe. De nombreuses piastres y seront employées, et ce n'est pas encore la fin...
    Le terrain acheté, on le divise de façon à donner un beau coup d'oeil. Un catéchiste prend la tête du mouvement et, en quelques jours, les maisons seront transportées dans l'emplacement désigné. Ces cases ne se transportant pas toutes seules, le missionnaire doit aider les travailleurs 3 à 4 piastres par unité.
    Enfin, la nouvelle chrétienté est formée: donnons lui un joli nom et choisissons lui un Patron, un Protecteur. Alors l'étude commence. Si le catéchiste est intelligent, il enseignera d'abord les grandes vérités et changera assez vite la mentalité païenne en montrant le néant et ordinairement le grotesque des superstitions. Dans un an, on parlera du baptême si les nouveaux convertis donnent des preuves suffisantes de sincérité par leur assistance assidue à la messe, aux prières, à l'étude. A ce moment il y a- parfois encore du déchet, d'ailleurs ordinairement compensé par des amis des catéchumènes qui se présentent à leur tour.
    Vous croyez que le missionnaire est au bout de ses peines, qu'il n'a plus qu'à continuer? Hélas! Il y a des difficultés matérielles. Cette année 1923 est très dure, à cause de la perte de deux moissons successives.
    En revanche, elle m'a procuré la conversion d'une cinquantaine de familles, et pendant que j'écris ces pages, j'ai eu la visite de cinq à six de ces braves gens.
    Au premier, il manquait quelques piastres pour fonder un petit commerce : « je vous rendrai à la fin d'août » (foi d'animal) comme dit la fable. Au second, il fallait un buffle pour mettre devant sa charrue. Essayons : « Mais je t'avertis que les bêtes de la mission ne se nourrissent pas avec de bonnes paroles ― Compris, Père ». Oui, mais d'ici quelques mois il aura peut-être oublié, et il me rendra les os de la bête avec la peau, ils font en effet parfois trop travailler les boeufs et buffles et ne les nourrissent pas suffisamment. Le troisième voulait un petit subside pour remettre à neuf sa maison. « Prends un peu de patience, car je n'ai pas de trésor à ma disposition ».
    Vous voyez mon genre de vie dans un district de nouveaux chrétiens. Vous le trouverez peut-être un peu matériel, ce n'est pas ma faute. Vous vous demanderez si on n'y perd pas patience... Parfois. Mais si elle sort de tous les côtés, cela prouve qu'on en a beaucoup, n'est-ce pas?
    Les déboires ne sont, hélas, pas rares... Pourvu que le bon Dieu donne en fin de compte un petit pourboire à ses serviteurs indigènes, vive la joie quand même !

    1923/225-227
    225-227
    Vietnam
    1923
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