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Tonkin Méridional lettre du P. Sajot Notre Dame de Lourdes à Bao-nham

Tonkin Méridional lettre du P. Sajot Missionnaire apostolique Notre Dame de Lourdes à Bao-nham Le 18 novembre 1885, un intrépide missionnaire arrachait seize cents chrétiens à une mort certaine, dans les circonstances suivantes:
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    Tonkin Méridional lettre du P. Sajot


    Missionnaire apostolique


    Notre Dame de Lourdes à Bao-nham


    Le 18 novembre 1885, un intrépide missionnaire arrachait seize cents chrétiens à une mort certaine, dans les circonstances suivantes:


    On était en pleine rébellion; les chrétiens étaient traqués par les pirates comme des bêtes fauves, leurs villages pillés, leurs maisons incendiées. Dans certains districts où ils n'étaient pas en nombre suffisant pour organiser la résistance, des milliers de catholiques furent massacrés; les autres ne durent leur salut qu'à la fuite.


    Les deux paroisses de la sous-préfecture du Dong-thang s'étaient réunies sous la conduite de leurs curés, au village de Bao-nham.


    Cette chrétienté, qui ne comptait guère alors que deux cents chrétiens, est construite sur un monticule terminé à son côté nord par un énorme rocher.


    Le tout était entouré d'un remblai de terre et d'une forte palissade en bambous.


    Pendant plusieurs semaines, grâce à leurs huit fusils européens et à leurs lances, les catholiques purent repousser les fréquentes attaques des rebelles; à la fin, ceux-ci jurèrent d'y mettre un terme.


    Le 12 novembre, forts de deux mille hommes armés de fusils et de canons, ils vinrent faire le siège de Bao-nham. Sur seize cents chrétiens bloqués par eux, il n'y avait guère plus de trois cents hommes en état de se défendre; mais ils combattaient pro aris et focis : ces trois cents braves tinrent bon pendant deux jours. A la fin de la deuxième journée, ils avaient dix morts et une vingtaine de blessés, et, pour comble de malheur, leur provision de poudre était épuisée.


    On tint conseil: il fut décidé que, pendant la nuit, on se réfugierait dans les excavations du rocher.


    Cette retraite fut exécutée dans le plus grand silence.


    Le lendemain, au lever du jour, les rebelles, surpris, d'abord, de voir le camp désert, eurent vite fait de retrouver la trace des chrétiens. Ils entourent le rocher d'une forte palissade; puis, n'osant grimper aux cavernes par un sentier où deux hommes n'eussent pu passer de front, ils prennent le parti de les enfumer. Pendant cinq jours cinq jours de mortelles angoisses pour les assiégés tous les villages voisins, hommes, femmes et enfants rivalisent de zèle pour apporter de la paille et entretenir l'incendie. Depuis seize ans que ces faits se sont passés, le temps n'a pu encore détruire les traces du feu sur la pierre du rocher.


    Le sort des chrétiens était désespéré. Suffoqués par la fumée, ils n'avaient plus d'eau pour se désaltérer. Le cinquième jour on ne put distribuer à chacun qu'une petite tasse à thé plein d'eau (environ 2 centilitres). Encore quelques heures et l'agonie de seize cents chrétiens allait commencer.


    Cependant le bruit du siège de Bao-nham était arrivé jusqu'au chef-lieu de la Mission, dont cette chrétienté n'est éloignée que de six à sept heures. Le P. A. Klingler prend avec lui trois cents chrétiens et vole au secours des assiégés. Écoutons-le nous narrer lui-même les péripéties du combat et sa victoire finale:


    « Partis dès la pointe du jour, nous arrivons vers huit heures au col de montagnes qui s'ouvre sur la plaine de Bao-nham. L'ennemi, au nombre de cinq cents hommes, était massé en bon ordre en face du col. Notre petite armée, divisée en deux colonnes, s'avance résolument. Elle ne tarda pas à être assaillie par les insurgés dont quelques-uns, blottis dans des touffes d'ananas sauvages, tirent sur nous à cent mètres de distance à peine. Nos chrétiens ripostent vivement, mais sans pouvoir intimider l'ennemi. On part alors au galop; en quelques instants on est sur la colline, et les rebelles sont forcés de se replier du côté du rocher situé à une demi-heure plus loin. Le rocher avait disparu voilé par des tourbillons de fumée, d'où se détachaient des centaines de drapeaux. L'acharnement des rebelles à garder le rocher prouvait que les malheureux réfugiés vivaient encore en partie. A tout prix il fallait les sauver.


    « Sans perdre une minute, cent hommes sont disposés à gauche pour contenir l'ennemi, qui faisait mine de vouloir nous englober. Le reste de la troupe va droit au rocher, et je la suis pour l'encourager par ma présence.


    A peine en marche, nos chrétiens sont reçus à coups de fusil. Rien ne les arrête. L'ennemi, débusqué de la première haie, se blottit derrière la seconde; chassé encore de là, il se replie sur la troisième; et ainsi de suite sur un parcours d'au moins un quart d'heure. Quelques-uns firent preuve d'une hardiesse et d'un courage que je ne leur avais pas connus jusqu'alors. On en vit recevoir des décharges à bout portant... Enfin nous nous trouvons en face de leur camp retranché.


    Avec trois élèves du collège, j'escalade le talus, et nous leur envoyons une première décharge qui semble peu les inquiéter. Grâce à nos fusils à tir rapide, une deuxième suit immédiatement la première; puis une troisième. « Oh! Ils ne rechargent pas, ils ne rechargent pas, et cependant ils tirent toujours! » Crient les rebelles.


    La panique les prend. Un de leurs chefs s'enfuit; ses soldats l'imitent... Une cinquantaine d'hommes furent lancés à leur poursuite; pour moi, je me dirigeai vers le rocher.


    Quel spectacle affreux!... L'espace qu'occupait naguère le village n'était plus qu'un amas de cendres et de décombres. Plus rien que le roc, noirci et calciné par le feu, d'où se dégage une épaisse fumée. Des cris partis de cette enceinte de feu, me disent que tous ne sont pas morts. Je veux franchir la palissade; impossible, les pierres sont devenues des charbons ardents...


    « Cependant, grâce à la pluie qui peu à peu a éteint les feux, nos chers assiégés commencent à descendre; les uns portent un peu de riz, les autres quelques pauvres vêtements; celui-ci un malade ; celle-là ses petits enfants. Tous étaient noircis par la fumée, avaient les yeux injectés de sang et tellement fatigués qu'ils avaient peine à supporter la lumière du jour. »


    A la fin de la guerre, lorsque le pays commença à être un peu moins troublé, le P. Ad. Klingler ramena dans ce district dix-huit cents chrétiens, c'était tout ce qui restait, et s'établit au milieu d'eux, au pied de ce rocher de Bao-nham où ils avaient failli être ensevelis vivants. Aujourd'hui, le district de Bao-Nham compte plus de six mille chrétiens ; du sommet du rocher, une belle croix en pierre proclame le triomphe du Christ et la délivrance de seize cents catholiques :


    Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat,


    Christus ab omni malo plebem suam liberat.


    Cette augmentation si rapide du nombre des chrétiens est due surtout à l'extraordinaire mouvement de conversions qui se dessina en 1890 dans le district de Bao-nham et les districts voisins.


    Des villages entiers venaient demander à se convertir. Le P. Klingler voulut éprouver leur sincérité et refusa d'abord de s'occuper d'eux. Ils revinrent à la charge trois et quatre fois. L'épreuve fut jugée suffisante ; on leur donna des catéchistes pour les instruire et, dans vingt villages, plus de sept mille catéchumènes se mirent avec ardeur à l'étude des prières.


    De tous les côtés à la fois, le mouvement gagnait les païens du voisinage ; d'un bout à l'autre de la province de Vinh, il n'était question que de se convertir au catholicisme. Si ces beaux débuts avaient abouti, c'était la fin de la rébellion à brève échéance et sans coup férir. Que de deuils épargnés en Annam et en France où tant de mères inconsolables pleurent encore l'enfant resté là-bas!...


    Mais l'ennemi de tout bien veillait et ses satellites faisaient bonne garde. Au mois de mars 1891, l'armée de Satan entra en campagne : Trois mandarins de Vinh, Anh-son et Phu-diên se transportent sur les lieux, s'installent dans chacun des villages catéchumènes à tour de rôle, et entreprennent de les faire apostasier à tout prix. Pour atteindre ce but, calomnies, insultes, coups, emprisonnement, tous les moyens sont bons. Un à un, les nouveaux chrétiens sont amenés devant leurs bourreaux.


    La procédure n'est pas longue. En quelques mots, le mandarin demande au néophyte s'il consent à abandonner la religion. Si oui, on lui fait signer une lettre d'apostasie, et tout est fini. Sinon, quelqu'un se lève de l'assemblée et accuse le pauvre chrétien d'un méfait, à sa convenance, généralement de lui devoir quelques centaines de ligatures. « Malheureusement, ajoute-t-il invariablement, j'ai perdu la lettre de prêt. » « Qu'à cela ne tienne, reprend l'intègre magistrat. Fais-en une sur-le-champ et j'y apposerai mon sceau. » Si le malheureux faiblit et déclare abandonner la religion pour retourner au paganisme, la lettre est déchirée séance tenante et la dette libérée ipso facto.


    On ne se fait pas une idée des stratagèmes vraiment infernaux mis en oeuvre pour faire apostasier ces pauvres gens; et quand on réfléchit que la plupart d'entre eux n'étaient pas encore baptisés, que ceux qui l'étaient n'avaient pas plus de deux ou trois mois de christianisme, on s'étonne que plus de deux mille d'entre eux aient tenu bon, malgré tout, et restent encore aujourd'hui, formant une douzaine de belles chrétientés pleines de ferveur et de foi.


    Accordons une mention spéciale au village de Son-la : malgré la rage des persécuteurs qui s'acharnait plus particulièrement contre ce village, sept ou huit malheureux seulement sur deux cent cinquante néophytes, retournèrent aux idoles. L'un des nouveaux convertis eut même le bonheur de donner sa vie pour le Dieu qu'il venait de connaître.


    Il s'appelait Joseph Duê. Accusé calomnieusement, en compagnie de Michel Don, autre néophyte du même village, d'avoir volé un vase, ils sont traînés l'un et l'autre au mandarinat et jetés en prison sans autre forme de procès. Après huit jours de réflexion, le mandarin se décide enfin à les faire comparaître devant lui. Joseph Duê fut mandé le premier. Il est étendu par terre, garrotté, et fixé, pieds et poing liés, à deux pieux, afin que, ne pouvant faire aucun mouvement, les coups de rotin portassent mieux. Alors commence l'interrogatoire. Sur les dénégations énergiques de Duê d'avoir commis le vol dont on l'accuse, le mandarin fait un signe, et le rotin fonctionne. Les soldats frappent à coups redoublés. Étendue sur les briques du prétoire, la victime se débat dans des contorsions nerveuses qui lui causent de larges blessures à la poitrine et au front.


    Il n'avait qu'un mot à dire : « J'apostasie, » et immédiatement il eût été mis en liberté. Ce mot, le courageux confesseur ne le dit pas.


    Cependant les coups redoublent avec tant de violence que le corps de la victime n'est bientôt plus qu'un amas de chairs en lambeaux. Il avait reçu deux cent trente coups de rotin!


    Joseph Duê ne survécut pas à ces tortures. Le lendemain, fête du patronage de saint Joseph, Dieu appela à Lui, pour l'unir, sans doute, aux phalanges des Martyrs, l'âme de cet héroïque confesseur de la Foi.


    De sa prison, Michel Don avait suivi toute la scène. Quand Duê était rentré, il avait dit à son compagnon de captivité : « Frère, voici ton tour. Sois ferme et confiant en Dieu! Quant à ce prétendu vol, avoue donc tout ce qu'ils voudront et mets le tout sur mon compte. Tu vois en quel état ils m'ont réduit : il n'y a plus où frapper sur tout mon corps, que sur le cou; et là c'est avec un sabre que l'on frappe; nous verrons bien s'ils l'osent ! » « A chacun ses affaires, » avait répondu Don, de qui je tiens ces détails; puis il s'était rendu au prétoire.


    L'interrogatoire de tout à l'heure recommença, suivi des mêmes dénégations, avec une nuance dans la forme.


    « Grand Mandarin, nous ne sommes pas ici pour jouer la comédie. Vous savez fort bien que nous sommes innocents du vol dont on nous accuse, et si vous nous frappez, c'est uniquement parce que nous sommes chrétiens. Donc, grâce de vos questions sur le vol d'un vase qui peut-être n'a jamais existé, et faites votre besogne! »


    Il n'en fallait pas tant pour faire entrer en fureur le « Père et la Mère du Peuple » : « Soldats, frappez! » hurle-t-il de son tribunal. Les coups de rotin pleuvent alors sur le malheureux qui se tord, se soulève et retombe. Le soldat frappe toujours; le sang jaillit; on ne peut vaincre la constance de Don.


    Tandis que le bourreau, fatigué, passe le rotin à un autre, le grand homme cherche à faire de l'esprit à sa façon:


    « Quelle est donc cette guenille que tu portes sur la poitrine? Veux-tu bien quitter ce chiffon?


    Ce que vous appelez guenille et chiffon, Grand Mandarin, c'est mon scapulaire. Si vous voulez que je le quitte, il faut d'abord me couper le cou; il ne passera pas sans cela! Osez-le! Mais auparavant veuillez vous souvenir que moi aussi je suis Annamite, enfant du roi comme vous!»


    C'était, à 4.000 lieues et à 1.900 ans de distance, une réédition du civis Romanus sum de saint Paul.


    Le mandarin se tut.


    Cependant le nouveau bourreau s'est mis à l'oeuvre avec ardeur; c'est un maître dans l'art de donner le rotin. Dès les premiers coups, des lambeaux de chair sont déchirés. Don parvient à détacher une de ses mains, saisissant alors un morceau de chair vive, il le lance tout sanglant au visage de l'indigne magistrat: « Tu aimes la viande, à ce que je vois, tiens, mange donc, en voilà! »


    Désespérant de pouvoir réduire cet intrépide confesseur, de dépit, le mandarin lève la séance et fait reconduire Don en prison, où il le retint encore un mois. Il avait reçu cent trente coups de rotin.


    Cela se passait au mois d'avril de l'an de grâce 1891, l'Annam étant depuis six ans sous le protectorat de la France.


    A qui perd tout Dieu reste encore


    Quand l'ouragan souffle avec violence et que les flots menacent d'engloutir le navire, les marins aiment à tourner leurs regards vers l'Étoile de la mer: un vu à Marie, et le ciel redevient serein.


    C'est ce que fit le P. Klingler. Du milieu de la tourmente, il s'adressa à la Vierge Immaculée: « Si le calme se rétablit, je promets de bâtir un temple en votre honneur sur le sommet de la colline, en face du rocher où s'élève la croix de votre divin Fils ».


    Le calme s'est rétabli, et le temple s'est élevé; il est dédié à Notre Dame de Lourdes.


    L'édifice, tout entier en pierres de taille, a 90 pieds de long (le pied annamite est de 0m, 42), sur 40 de large et 25 de haut sous clef de voûte. A l'avant, dans une tour aux proportions gracieuses une cloche de France sonne la gloire de Marie.


    L'ensemble est imposant; et lorsque du sommet de la tour on abaisse son regard sur les petites pagodes grimaçantes qui émergent à grand' peine derrière les haies de bambous des villages païens, on se dit que là aussi l'oracle divin a été accompli et que vraiment « Elle a écrasé sous son pied la tête du serpent ».











    1901/147-154
    147-154
    Vietnam
    1901
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