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Tonkin Méridional : Lettre de M. Abgrall

Tonkin Méridional Lettre de M. Abgrall, Provicaire apostolique. Con ca, 1er juin 1916. Arrivé ici, il y a huit jours. A cinq heures de distance de Thuân-nghia. Une plaine d'une dizaine de kilomètres de profondeur, sur quatre ou cinq de largeur ; sur trois faces, la montagne et la forêt vierge ; la plaine défrichée à moitié, l'autre moitié en taillis ou haute futaie. Le tigre quelquefois, le sanglier souvent, le cerf aussi, et c'est une misère de défendre contre eux le riz et les pommes de terre.
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    Tonkin Méridional

    Lettre de M. Abgrall,

    Provicaire apostolique.

    Con ca, 1er juin 1916.

    Arrivé ici, il y a huit jours. A cinq heures de distance de Thuân-nghia. Une plaine d'une dizaine de kilomètres de profondeur, sur quatre ou cinq de largeur ; sur trois faces, la montagne et la forêt vierge ; la plaine défrichée à moitié, l'autre moitié en taillis ou haute futaie. Le tigre quelquefois, le sanglier souvent, le cerf aussi, et c'est une misère de défendre contre eux le riz et les pommes de terre.

    4 juin. Six jours d'une lourdeur de plomb ; que c'est intéressant de confesser par cette chaleur et cette lourdeur ! Enfin, cette nuit, le ciel s'est fondu en une pluie torrentielle, et on respire, et on dort, et on mange, et on peut écrire sans inonder son papier de ses sueurs.
    Il y a quinze ans, cette plaine n'était qu'une vaste forêt, royaume des éléphants. Les rudes travailleurs de Thuân-nghia y sont montés et ont défriché petit à petit. Les premiers ont payé leur tribut à l'insalubrité des régions incultes. Plusieurs sont morts, d'autres sont rentrés au village, fatigués, vieux, sans enfants. Dans ce pays de fièvre, les enfants ne poussent pas.
    Maintenant, la plaine est cultivée, l'air est plus sain, les enfants grandissent, les premières cabanes font place à des maisons convenables, et il y a une certaine aisance, et de nouveaux essaims viennent. Il y a maintenant environ 250 chrétiens ; on va bâtir une église. Bientôt, il y aura un prêtre qui aura également à s'occuper de Dap-bê, à deux heures d'ici, et de deux autres groupes en formation. Et c'est ainsi que le désert se peuple d'âmes, de prière et de travail.
    J'ai confessé à peu près tout mon monde. Les derniers viendront aujourd'hui. Demain, confession des enfants ; après-demain, je rentre.
    A Thuân-nghia, le choléra a enfin disparu. Il y a eu seize victimes. Les deux derniers cas ont été foudroyants : deux hommes dans la force de l'âge enlevés en quelques heures. Après les avoir administrés, je crois que tous les microbes de la création me sont entrés dans le corps. Pendant un jour et deux nuits, une vraie bataille de Verdun dans mes pauvres intestins. Fatigue générale, à pouvoir à peine me traîner. Mais les Boches en ont été pour leurs frais, il leur a fallu déguerpir et il n'en est plus question. Puisse-t-il bientôt en être de même en France !
    Ce matin, soixante-dix communions. Il y a des cathédrales en France où il n'y en a pas autant.
    Je loge, confesse et dis la messe chez un chrétien. Touchant la maison, séparées par un simple treillis, sont les vaches, sans aucune litière.
    Tout autour du village, au pied de la montagne boisée, des hameaux laotiens. Les mêmes tribus qu'à Dap-bê : race forte, indolente, insouciante. Les hommes ne travaillent pas deux mois par an. Ils font piétiner quelques rizières profondes par leurs buffles et y piquent des plants de riz ; ils brûlent quelques coins de la montagne, et piquent des grains de riz dans la cendre ; puis, flânent en attendant la moisson. Les femmes vont chaque jour, dans la montagne, chercher des tubercules sauvages pour le repas. Et tous ces gens sont gros et gras et trouvent leur sort autrement heureux que celui de l'Anna- mite, qui est du matin au soir à la charrue.
    Charmante grappe humaine, vue l'autre jour à l'entrée d'un de ces hameaux : un homme d'une trentaine d'années, de très haute stature, portant sur le dos, assis dans une pièce de toile en forme de hotte, un petit enfant de quelques mois ; à califourchon sur sa hanche gauche, soutenu par le bras du papa, un autre enfant d'environ deux ans ; à droite, marchant accrochée à la culotte du papa, une petite fille de quatre ou cinq ans. Et tous trois très sommairement vêtus, mais propres comme des poissons sortant de l'eau. Ils sont gentils comme des anges, les enfants laotiens. C'est malheureux qu'on ait si peu de prise sur ces gens ; ils sont esclaves de leurs génies, et puis ils sont nomades ; pour un rien, ils s'en vont, et allez courir après !

    ***

    Les journaux de France ont-ils parlé d'un essai de révolte en Annam, au commencement de mai ? Alors que le monde entier s'agite, on a voulu se payer aussi sa petite agitation. Le 3 mai, un commencement de révolution a Hué, la capitale. Le mot d'ordre était de tuer tous les Français. Mais l'autorité française avait été prévenue à temps, et le mouvement a été vite réprimé. En même temps, Duy-thân, le jeune roi, 16 ans, s'évadait de son palais, pour rejoindre les conspirateurs, nombreux surtout dans les deux provinces de Quang-nam et de Quang-ngai. On devait s'emparer de tous les chefs-lieux de provinces. Mais le roi n'y put pas arriver. Des armes, qu'on attendait, n'arrivèrent pas non plus. Malgré tout, dans ces deux provinces, les partisans sortirent en masse, agitant des drapeaux rouges aux cinq étoiles blanches : la réunion des cinq parties de l'IndoChine. Quelques coups de fusils, et la bande de moineaux se dispersa. Au bout de quelques jours, en put mettre la main sur le roi, qui fut interné, déclaré déchu et remplacé par un autre fantôme de roi qui a pris le titre de Khai-dinh. Il y a eu quatre exécutions capitales a Hué ; il y en aura aussi probablement au Quang-nam et au Quang-ngai, sans parler des antres condamnations. Et maintenant, tout est dans l'ordre, dit-on.

    7 juin. Rentré hier, sous un soleil de feu. Vu en route : à la sortie d'un village païen, un homme portant une petite provision de riz et de sapèques, précédé et suivi de deux hommes armés de grands couteaux. A un détour de la route, riz et sapèques sont déposés par terre, et les trois hommes se prosternent comme ayant devant eux des êtres invisibles, en disant : « Seigneurs, nous vous offrons ces provisions de route, et maintenant nous vous souhaitons bon voyage ». Dans le village, toutes les portes sont fermées, et on rencontre à peine quelques individus, tous armés de grands couteaux. Explication : le choléra a fait son apparition, apporté par des génies malfaisants. Alors, on ferme sa porte pour qu'ils n'entrent pas ; on s'arme pour leur faire peur, et on fait des gentillesses à ceux qui sont entrés, et on leur fait le pas de conduite avec des provisions de route, pour qu'ils s'en aillent.
    Les païens ont une peur épouvantable du choléra. Ils abandonnent leurs malades et quelquefois les enterrent avant qu'ils soient morts. Les chrétiens, au contraire, soignent bien leurs malades et s'aident entre eux. Aussi l'épidémie tue moins de victimeset disparaît plus vite.
    Je croyais avoir fini mes tournées, et au bout de trois mois on commence à en avoir son comptant. Mais il reste Dap-bé, à sept heures d'ici. Le prêtre annamite qui devait y aller de souffre plaies aux jambes, et je crois que ce sera encore à moi de marcher. Fort heureusement qu'on est jeune, à 62 ans !
    1916/174-175
    174-175
    Vietnam
    1916
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