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Thibet : Troubles au Rongmé-Tchangkou

Thibet : Troubles au Rongmé-Tchangkou LETTRE DE M. J.-B. CHARRIER Missionnaire apostolique Ta-tsien-lou, le 29 juin 1913. BIEN CHER PÈRE, Depuis quinze jours je suis à Ta-tsien-lou. Vous savez déjà pourquoi et comment. Je vous demande pardon de ne vous avoir pas plus tôt ; j'attendais des nouvelles de ce cher Rongmé-Tchang mais comme elles ne sont jamais ni nombreuses, ni explicites, décide à vous envoyer quelques lignes de crainte de m'attirer justes récriminations. NOVEMBRE DÉCEMBRE 1913, N° 96.
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    Thibet : Troubles au Rongmé-Tchangkou

    LETTRE DE M. J.-B. CHARRIER
    Missionnaire apostolique

    Ta-tsien-lou, le 29 juin 1913.
    BIEN CHER PÈRE,

    Depuis quinze jours je suis à Ta-tsien-lou. Vous savez déjà pourquoi et comment. Je vous demande pardon de ne vous avoir pas plus tôt ; j'attendais des nouvelles de ce cher Rongmé-Tchang mais comme elles ne sont jamais ni nombreuses, ni explicites, décide à vous envoyer quelques lignes de crainte de m'attirer justes récriminations.

    NOVEMBRE DÉCEMBRE 1913, N° 96.

    J'étais donc à Ta-tsien-lou pour la retraite, quand deux lettres de mes chrétiens me mandèrent au Rongmé. Plusieurs notables parlaient d'exterminer les fidèles ; moi de retour, il n'y avait rien à craindre. Je partis donc plus vite que je ne l'avais pensé. Le voyage s'accomplit avec bien des misères. Je ne pus passer la montagne du Ta-pao que j'avais déjà escaladée aux trois quarts ; malgré un long travail dans la neige, je dus redescendre et essayer une autre voie. Dans cette nouvelle route, les eaux ayant considérablement augmenté, les ponts avaient été emportés par le torrent ; il fallut renvoyer mes animaux et faire le reste du voyage à pied ; j'avais encore 210 lis. En route, je pus louer des animaux pour mes 130 derniers lis, afin de n'avoir pas à porter les bagages. Nous n'étions pas à 15 lis du Rongmé que des bruits très mauvais couraient, à savoir que les Thibétains avaient envahi le marché. Les craintes étaient prématurées et je parvins quand même à ma résidence.
    La situation n'était pas brillante. Toute la population, tant chinoise que thibétaine, complotait contre le mandarin, un sous-préfet, nouvellement installé. L'ancien Tche-sé, chassé du prétoire, ne s'était cru en sûreté contre son compétiteur que dans notre maison. Quelques jours après mon arrivée, il eut néanmoins le bon goût de partir, me laissant maître chez moi. Cependant, les populations entraient en pourparlers avec leur sous-préfet, afin qu'il s'éloignât, autrement il fallait s'attendre à une révolte prochaine.
    Tsin, le sous-préfet, ne tint pas compte de leurs prières, pas plus que de leurs menaces. Le 8 juin au soir, un millier de Thibétains et quelques centaines de Chinois ouvraient le feu sur le prétoire Dans la journée, j'avais demandé à Tsin s'il comptait résister aux révoltés ; il m'avait répondu par l'affirmative avec une confiance qui ne permettait aucun doute. Les canons et les fusils thibétains me laissèrent donc assez froid tout d'abord. Mais vers neuf heures et demie, quelle ne fut pas ma surprise de m'entendre appeler par le sous-préfet en déroute. Il voulait me faire fuir avec lui. Or j'avais 60 à 70 personnes chez moi et je n'avais pris aucune disposition pour tout ce monde ; je crus de mon devoir de rester avec mes chrétiens coûte que coûte ; je les avais si bien rassurés quelques instants auparavant, ils n'auraient pas compris mon départ.
    Le mandarin parti, évidemment la situation devenait très grave. J'envoyai mon monde à la chapelle, pendant que je me préparais moi-même à toute éventualité. Je ranimai ma foi, priai en union avec les chrétiens, puis, la fusillade ayant cessé, j'invitai mes hôtes à se reposer ; je m'étendis moi-même sur mon lit, tout habillé, comme les nuits précédentes, du reste.
    Vers 4 heures, nouvelle fusillade, coups de canons. Vous dire si je fus levé rapidement ! Je sortis et invitai les chrétiens à rentrer dans la maison ; après tout, il y avait encore moins de danger à l'intérieur. Des balles brisent quelques tuiles du toit ; une autre me passe si près du bras gauche que je crois prudent de me mettre en sûreté près de la porte, prêt à recevoir les révoltés, au cas où ils eussent voulu pénétrer chez nous.
    A la pointe du jour, le prétoire n'était plus qu'une ruine, les patrouilles thibétaines allaient et venaient à la recherche de Tsin. Recherches infructueuses.
    Aussi les Thibétains, peuple des roitelets de Guishitia, commencèrent-ils le pillage des paisibles Chinois du marché ils vinrent nombreux chez nous, mais n'osèrent tout d'abord toucher ni à nos affaires, ni aux nombreuses caisses que des commerçants en fruits nous avaient confiées.
    Je profitai de la matinée pour expédier mes chrétiens dans toutes les directions vers les villages les plus sûrs, sur la route de Mongkong et dans la vallée du Tong-ho.
    Resté seul avec 3 ou 4 jeunes gens, je leur communiquai ma volonté de partir aussi avec eux, vers Ta-tsien-lou aussitôt que possible.
    A 11 heures (9 juin), les Thibétains vinrent plus nombreux et se firent plus arrogants. Sous prétexte de rechercher le sous-préfet, ils firent main basse sur les objets à leur portée : je n'étais plus maître chez moi. Sur mes représentations polies de ne pas casser mes vitres, on me répondit : « Oh, ce n'est rien aujourd'hui ; demain, après demain, ce sera une danse ! » On me demandait du vin, de l'argent, du tabac. Le pain que nous faisions en vue de la fuite nous fut en partie volé, j'étais prisonnier. Ma peau était peut-être destinée à servir de peau de tambour ! Ne me trouvant aucune disposition pour cette vocation retentissante, je cherchai les moyens de partir le soir même.
    Vers 7 heures, je fais préparer quelques petits sacs de farine, je mets un matelas, une paire de souliers et quelques petits objets dans une hotte ; chacun de nous s'habille pour le mieux, revolver au côté sous les habits, et nous attendons la nuit, les Thibétains s'étant retirés un peu avant le souper. Un jeune nouveau chrétien à qui je promets un globule d'argent, doit nous conduire par des chemins détournés ; enfin, nous partons pour la montagne. Notre voyage débute mal, nous n'avions pas fait 15 lis que nous tombions sur un poste de Thibétains : la sentinelle s'approche et nous demande où nous allons, mon domestique répond tout en marchant : « Nous allons au moulin, » et il file ; je le suis de très près cachant ma barbe dans un bout de turban crasseux que l'un de mes hommes m'a prêté. Nos compagnons s'en tirent comme ils peuvent, et nous nous trouvons réunis à quelques lis de là. Plus loin, on nous prend pour la garde nationale d'un village éloigné ; ailleurs nous ne sommes plus que des commerçants qui fuient devant le danger. Mes gens éreintés et trop confiants veulent se reposer le reste de la nuit dans une maison connue ; je ne leur permets que deux heures de repos, et nous repartons par la nuit noire. Les coups de fusil et les clameurs sauvages des Thibétains semblent encore résonner à nos oreilles. Ce phénomène n'est pas étonnant, paraît-il ; pendant quelques nuits, même à Tatsien-lou, de mauvais rêves viendront nous rappeler les journées agitées.
    Les plus fatigués se reposent toutes les 10 minutes, et souvent le dernier de la file reste assoupi sous son paquet ; ce n'est qu'à la halte suivante que l'on s'aperçoit de sa disparition : quelqu'un alors se dévoue et va chercher le retardataire. Aussi, avec tous ces inconvénients et bien d'autres, par des chemins que les dernières pluies ont détrempés, nous ne pouvons faire qu'une soixantaine de lis. Au village de Tongkou, nouveau repos, déjeuner, et sur des nouvelles peu rassurantes, nouveau départ, si rapide, que le soir nous avions parcouru 170 lis depuis le Rongmé, et nous couchions à Mao-ineôu
    Le lendemain, départ pour Koui-iong, à 30 lis, où nous devons nous reposer le reste du jour et toute la nuit, afin de réparer les nombreuses insomnies des jours précédents. Tout alla bien pendant la journée : le soir après souper, je récitai mon rosaire et j'allais me rouler dans mes couvertures, quand on nous appelle de l'extérieur. Devenu prudent, je dis au maître de la maison de répondre par la fenêtre que nous étions partis. D'après la conversation, il est clair que nous sommes poursuivis. Vite nous roulons nos paquets, et par le toit de la maison nous sautons dans un champ de blé, et nous nous dirigeons vers la montagne. Après 40 lis environ d'une marche très pénible, au cours de laquelle je faillis me casser la jambe gauche déjà si mal remise il v a 4 ans, nous nous arrêtons sous un arbre qui nous sert d'abri contre la pluie qui commence à tomber. Le lendemain de grand matin, le mont Ta-pao est franchi, et nous sommes sauvés.
    Evidemment la divine Providence et nos saints Patrons nous avaient protégés d'une manière toute particulière, car je ne vois pas comment, humainement parlant, nous pouvions nous tirer de ce mauvais pas.
    Le sous-préfet ne fut pas aussi heureux, il perdit les deux tiers de ses hommes tués par les Thibétains, et lui-même ne put arriver qu'après trois semaines d'un voyage très pénible. Des soldats chinois sont partis pour soumettre les révoltés, et autant que possible prendre les Chinois traîtres à leur pays qui ont suscité cette révolte (ce sont les mêmes qui jadis avaient tant travaillé pour empêcher notre établissement au Rongmé).
    D'après les dernières nouvelles, tout a été pillé dans le marché, et quelques maisons ont été brûlées. Quel est le sort de la nôtre ? Je l'ignore, mais il est bien à craindre qu'elle ait subi celui des autres. J'en fais le sacrifice. Dès que les Chinois auront repoussé les Thibétains, je reprendrai mon bâton de voyage, et j'irai recommencer une troisième fois ce que j'ai fait déjà deux fois.
    1913/279-282
    279-282
    Chine
    1913
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