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Thibet : Pillages Emprisonnement et souffrances

ANNALES DE LA Société des Missions Etrangères SOMMAIRE
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    ANNALES
    DE LA

    Société des Missions Etrangères

    SOMMAIRE

    Thibet : Lettre de M. Davenas : PILLAGES, EMPRISONNEMENT ET SOUFFRANCES. Cochinchine occidentale : SOUVENIRS D'UN AUMÔNIER MILITAIRE par M. Boutier (fin). MONOGRAPHIE DU KIEN-TCHANG par Mgr de Guébriant et M. Gourdin (fin). Kouang-si : Lettre de M. Barrès : UN VOYAGE MOUVEMENTÉ. LA RÉVOLUTION EN CHINE par M. Souvey (suite). Birmanie méridionale : HISTORIQUE DES STATIONS CHRÉTIENNES, LEURS TITULAIRES par M. Luce (suite). NOUVELLES DIVERSES : Yunnan, Tonkin maritime. VARIÉTÉS : HISTOIRE DE PHRANG LE CHASSEUR par M. Juglar (fin).
    Gravures : YUEN CHE-KAI, président de la République Chinoise. LI YUEN-KUNG, vice-président de la République Chinoise. OU TING-FANG, ministre des Affaires étrangères. L'Amiral LI ASUNG. RECRUES RÉPUBLICAINES. BATTERIES RÉPUBLICAINES. INCENDIE DE HAN-KEOU. PLAN DE HAN-KEOU, HANG-YANG, OU-TCHANG. CARTE DU KIEN-TCHANG

    Thibet :

    LETTRE DE M. DAVENAS
    Missionnaire apostolique

    Pillages Emprisonnement et souffrances

    EN septembre dernier, à cause des troubles du Se-tchoan, tous les soldats chinois de la région du Tao ou ont été rappelés. Les Thibétains, se voyant maîtres de la situation, en ont profité pour se révolter. Le 2 octobre 1911 dans l'après midi, on vient me dire qu'un bon nombre de soldats thibétains sont campés en dehors du marché, et qu'à la nuit ils doivent piller l'église et le presbytère. Je fais seller ma mule et mon cheval, avec l'intention de m'enfuir à la montagne avec mes chrétiens. Mais tous les passages sont gardés, impossible de partir. Le mandarin insiste pour que j'aille chez lui. Je distribue donc aux chrétiens le peu d'argent qui me reste et leur conseille d'essayer de fuir, espérant qu'ils ne seront pas reconnus. Toutefois j'ai à déplorer la perte de trois de mes chrétiens : l'un a reçu deux coups de fusil ; l'autre plusieurs coups de sabre à la tête ; le troisième a été tué en passant de l'autre côté de la montagne, mais je n'ai pas de détails précis sur sa mort. Deux femmes chrétiennes ont été blessées à coups de pierres ; un chrétien du P. Goré, le fils de Oui, de Cha-pa, venu dans la région pour voir sa soeur, a été emprisonné avec moi pendant quinze jours.

    JUILLET AOÛT 1912, N° 88.

    Tous les chrétiens, sans exception, ont été pillés. On leur disait que d'après l'ordre de l'Empereur de Chine, on tuerait d'abord les missionnaires et ensuite tous les chrétiens. Malgré ces menaces, il n'en est pas un seul, que je sache, qui ait renié sa foi, et tous ont préféré se laisser piller, et souffrir de la faim et du froid pendant leur fuite.
    Pour moi, à la tombée de la nuit, je vais au prétoire. Le mandarin n'avait que quatre fusils ; que faire contre un aussi grand nombre de Thibétains ?
    Les voilà en effet qui arrivent, ils poussent leurs cris sauvages et envahissent l'église, pillent à volonté, puis mettent le feu ; église, école, presbytère, cuisine, écurie, maisons louées aux chrétiens, tout est réduit en cendres.
    Immédiatement après, ils essayent d'envahir le prétoire, mais grâce à nos quatre fusils, durant toute la nuit nous réussissons à les tenir à distance. A la pointe du jour, ils parviennent à blesser deux soldats.
    A 11 heures du matin, plus de 1000 Thibétains s'avancent vers nous. Impossible de résister. Le mandarin essaye d'entrer en pourparlers, leur accorde tout ce qu'ils veulent (sceau, pouvoirs, cahier des impôts, argent, etc.). Ils se retirent. Dès le même jour, plusieurs peuplades arrivent à leur tour pour piller : les Yukouas, les gens du Padi, ceux du Paouan, du Gueshi, de Ta-tsien-lou, bref tout compris, ils étaient plus de 4000. Chaque nuit, l'une ou l'autre peuplade voulait attaquer, mais les Thibétains du Tao ou, nos ennemis d'avant-hier, devenaient alors nos protecteurs.
    Durant quatorze jours, avec les alertes de chaque nuit, sans nouvelles de mes chrétiens, sachant tous les établissements du poste détruits, telle fut ma situation au prétoire.
    Le quinzième jour, la situation devient plus mauvaise. A mi-chemin, entre le Tchang-kou et le Tao ou, arrivent environ deux cents soldats chinois envoyés de Bathang pour rétablir l'ordre. Aussitôt, bon nombre de Thibétains se portent à leur rencontre, et les forcent de se sauver au Tchang-kou ; c'est là que les soldats chinois ont délivré le Père Hiong. Le seizième jour, les Thibétains reviennent au Tao ou et cette fois ils vont se venger.
    Vers trois heures de l'après-midi, 4000 hommes envahissent le prétoire. Avec des échelles ils pénètrent par le toit, et en quelques minutes plus de deux cents se trouvent au premier étage. Le mandarin était dans une chambre et moi dans une autre. J'avais avec moi le chrétien Oui et un élève originaire du Tchang-kou. Voyant que tout est perdu, je leur donne une dernière absolution, puis leur dis d'essayer de s'enfuir.
    Les Thibétains ayant promis de les protéger, ils sortent et je referme la porte aussitôt. L'élève du Tchang-kou a été protégé, nullement frappé, conduit dehors, et on lui a permis de se sauver à la montagne. Quant à Oui, il a été attaché à la porte du prétoire et c'est là que je l'ai trouvé, lorsque j'ai été pris moi-même.
    Peu de temps après que mes deux chrétiens sont sortis, la porte de ma chambre vole en éclats. J'ai auprès de moi un fusil et un revolver, mais il me répugne de m'en servir. Plusieurs Thibétains se précipitent sur moi et me traînent sur le balcon du premier étage. Là une trentaine d'hommes, la plupart lamas, se jettent sur moi ; en un instant je suis dépouillé de tous mes vêtements ; les uns me frappent à coups de poing, d'autres avec le manche de leur lance ; l'un deux me donne un coup de marteau sur la tête et je tombe évanoui. Combien de temps suis-je resté sans connaissance, je n'en sais rien ; toujours est-il que, lorsque je reprends mes sens, je puis à peine respirer : un bandit est en train de m'étrangler. Ayant les mains liées derrière le dos, je remue un peu les jambes ; deux Thibétains, qui depuis lors m'ont protégé à plusieurs reprises, me relèvent ; malgré eux, on me frappe encore, on m'arrache la barbe, on me crache au visage, puis on me conduit au rez-de-chaussée à la porte du prétoire où je retrouve le chrétien Oui attaché à une barrière. Tour à tour, les Thibétains viennent nous frapper à coups de poing, nous crachent au visage, nous insultent. Plusieurs dirigent sur nous leur lance et leur sabre, mais les deux Thibétains, mes protecteurs, réussissent toujours à détourner les coups. Voyant que je grelotte de froid à cause de ma nudité, ils me procurent une robe de coton non doublée. On me délie les mains, j'enfile la robe, et on m'attache de nouveau.
    Environ une demi-heure après on me délie les pieds, puis en compagnie de Oui, on me conduit à la lamaserie. En sortant, un Thibétain essaye de me mettre une cangue chinoise, mais ne pouvant l'ouvrir il se contente de m'en donner un coup sur la tête.
    A cent mètres de la lamaserie, une centaine de lamas arrivent en poussant des cris sauvages. Le cercle se fait autour de nous. Je pense que ma dernière heure est venue, je renouvelle le sacrifice de ma vie et me prépare à bien mourir. Deux lamas ont déjà dégainé leur sabre et veulent absolument nous décapiter, un autre propose de nous arracher les yeux, un troisième de nous jeter au fleuve ; cette dernière proposition est accepté, et nous partons dans la direction du fleuve. A mi-chemin, nous rencontrons un chef Thibétain qui leur dit quelques mots ; alors nous changions de direction et nous prenons celle du marché. A deux reprises on nous conduit à une maison qui refuse de nous recevoir comme prisonniers. De nouveau on parle de se débarrasser de nous ; la mèche du fusil est déjà allumée, mais nos protecteurs s'y opposent et on nous conduit à une troisième maison qui consent à nous recevoir. Il était nuit.
    Gardés par une trentaine de Thibétains, nous demandons qu'on desserre un peu nos liens, on l'accorde à Oui, on me le refuse. N'ayant rien pris depuis le matin, je demande un peu d'eau ; pour toute réponse, l'un d'eux dégaine son sabre et m'aurait fait un mauvais parti si j'avais insisté. Je reste donc debout, dans un coin, souffrant en silence, et supportant toutes les injures. Toutefois, au bout d'une heure, les deux Thibétains qui me protégeaient obtiennent qu'on m'attache moins fortement les mains. Je peux alors m'asseoir par terre.
    Une demi-heure après, plusieurs Thibétains arrivent avec des torches allumées ; on me lie les mains derrière le dos, on me conduit dehors avec Oui, et nous partons pour la lamaserie. Quel pénible trajet ! Pieds nus, poussé, frappé, je me heurte aux cailloux du chemin ; puis nous traversons deux ruisseaux heureusement peu profonds, l'eau est très froide ; une cinquantaine de Thibétains, avec des torches allumées et en poussant des cris sauvages, nous escortent. C'est sinistre.
    Arrivés à la lamaserie, on nous introduit dans une grande salle du rez-de-chaussée, glaciale, car elle a cinq mètres de haut et une grande fenêtre ouverte. On me fait asseoir sur une petite planche posée sur deux pierres ; je suis adossé contre le mur ; mes jambes entourent une grosse colonne en bois, et on attache mes pieds avec deux anneaux de fer reliés entre eux par une courte chaîne. Telle est ma position durant deux nuits et un jour. A bout de forces, je demande que l'on me permette de m'étendre sur la terre nue ; mes persécuteurs, craignant sans doute que je meure trop tôt, consentent à ma demande, et toujours les anneaux aux pieds, mais les jambes n'entourant plus la colonne, je puis enfin me coucher à terre. Hélas, je dus pendant deux autres nuits, reprendre ma position première.
    Ma captivité à la lamaserie a duré quinze jours. Durant ce temps, sans couverture, ayant pour unique vêtement une robe de coton, vous pouvez penser si j'ai souffert du froid. Pour toute nourriture, deux fois par jour on me donnait un peu de farine d'orge grillée délayée dans du thé ; et même, deux jours de suite, on a refusé de me donner ce peu de nourriture. Chaque jour de nombreux visiteurs venaient voir l'étranger prisonnier : souvent j'étais l'objet de leurs injures, et la cible de leurs crachats et des poignées de terre qu'ils me lançaient. A plusieurs reprises, ils me disaient qu'ils avaient un grand lama et ne voulaient pas du lama étranger ; qu'ils avaient une religion et n'en voulaient pas d'autre ; ils me demandaient le nom et le nombre de mes chrétiens, mais je m'obstinais à les taire. Ces questions me portaient à croire que je souffrais en haine de la religion, et j'en éprouvais une vraie joie.
    Evidemment je ne pensais sortir de la prison que pour être décapité ou écorché vif (supplice ordinaire infligé par les lamas). D'ailleurs, à plusieurs reprises, les lamas, sachant un peu de chinois, étaient venus me le dire. La divine Providence n'a pas voulu qu'il en fût ainsi.
    Voici comment j'ai été délivré :
    Dans les premiers jours de ma captivité, les soldats chinois partis pour le Tchang-hou, après avoir délivré le P. Hiong, vinrent au Tao ou. Vu leur petit nombre, ils ne purent vaincre les Thibétains, et se cantonnèrent en dehors du marché ; au bout de neuf jours, du renfort leur arriva ; après un sérieux combat, tous les Thibétains prirent la fuite, et les lamas restèrent seuls. Alors pour essayer de sauver leur vie, ils proposent de délivrer leur prisonnier, et c'est ainsi qu'après quinze jours de captivité je fus remis aux mains des chefs militaires chinois. Quant aux lamas, n'étant pas venus au bout de trois jours se soumettre à la Chine, ils eurent leur lamaserie brûlée en partie ; quelques-uns ont été tués, et les autres ont réussi à s'enfuir.
    Après ma délivrance, le presbytère étant brûlé, je vivais avec les chefs militaires ; puis j'invitais le P. Hiông à venir au Tao ou. Le pauvre Père, malgré son âge, a eu beaucoup à souffrir de la part des Thibétains qui ont pillé et détruit les établissements de Kiakulong. Le Père Hiông, dès la veille, s'était sauvé au Tchang-kou, dans la maison louée par la mission pour desservir les chrétiens de ce poste. Là, il fut trahi par le mandarin chinois, qui le livra aux Thibétains ; ceux-ci l'enfermèrent prisonnier dans sa propre maison. Toutefois il ne fut pas frappé, ni dépouillé de ses vêtements, ni privé de nourriture ; mais durant neuf jours, il fut enchaîné. Heureusement qu'au bout de ce temps, les soldats chinois vinrent le délivrer.
    Permettez moi d'ajouter une prière au récit de mes misères : ayant été pillé absolument de tout, ce que l'on donne à un jeune partant sera bien reçu : objets du culte, linge, livres, etc.

    1912/170-173
    170-173
    Chine
    1912
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