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Tentative de révolte chez les sauvages

Tentative de révolte chez les sauvages LETTRE DU P. GUERLACH Missionnaire apostolique Le P. Kemlin voulait vous écrire, mais dans le brouhaha de ces derniers jours, il lui a fallu rédiger un long rapport au Père supérieur, et vaquer à diverses occupations urgentes. Il m'a prié d'être son interprète auprès de vous et s'est reposé sur moi du soin de vous narrer les événements. Auparavant, établissons bien la situation.
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    Tentative de révolte chez les sauvages
    LETTRE DU P. GUERLACH
    Missionnaire apostolique
    Le P. Kemlin voulait vous écrire, mais dans le brouhaha de ces derniers jours, il lui a fallu rédiger un long rapport au Père supérieur, et vaquer à diverses occupations urgentes. Il m'a prié d'être son interprète auprès de vous et s'est reposé sur moi du soin de vous narrer les événements. Auparavant, établissons bien la situation.
    Jusqu'en 1901, le P. Irrigoyen et le P. Kemlin vivaient en bonne intelligence avec les Halang et les Sedang. Loin de vouloir attaquer nos confrères, les sauvages venaient, au contraire, faire des échanges dans les villages chrétiens.
    En 1899-1900, ayant voulu appliquer la loi sur l'esclavage, promulguée par l'administration française, je délivrai un esclave sans payer la rançon. Les Sedang vinrent rôder autour de mes villages, et l'attitude de mes chrétiens me fit comprendre qu'ils me désapprouvaient et que si quelque malheur arrivait, on m'en rendrait responsable.
    Pour éviter de plus graves désordres, je soldai aux Sedang le prix de la rançon, et tout fut réglé pacifiquement. Depuis lors, les relations continuèrent entre nos chrétientés et les villages Sedang : les sauvages faisaient bien la distinction entre les fonctionnaires et les missionnaires, aussi nous laissaient-ils tranquilles.
    Mais en 1901, le gouvernement établit sur la rive droite du Poko, en territoire halang, un poste de miliciens annamites, commandé par un garde principal français1. Le P. Kemlin, le plus proche voisin, prêta son concours pour faire déblayer le terrain, tracer les routes et construire les casernements provisoires. Il fallut mettre à la corvée les villages avoisinant le poste ; ils regimbèrent, et un jour le chef de Kon-ketou se présenta avec tous ses guerriers en armes.

    1. Comme grade, le garde principal est assimilé à un sous-officier.

    Le moindre incident eût suffi pour provoquer la bataille ; heureusement, le garde principal eut assez de présence d'esprit pour éviter toute bagarre. Mais c'était là un indice très fâcheux.
    En mai dernier, les Halang, furieux de payer l'impôt et de faire des corvées, furieux d'avoir chez eux un poste de miliciens, appelèrent les Sedang à la rescousse.
    Le garde principal, prévenu dans la matinée du 26 mai, s'attendait à être attaqué durant la nuit ; mais, avertis par les gens de Dak-drao, les Sedang attendirent jusqu'à 8 heures du matin le 27, alors que tous les miliciens étaient occupés dehors aux travaux de terrassement.
    Le garde principal, surpris à l'improviste, voulut se défendre avec son revolver, mais l'arme nettoyée le matin n'avait pas été rechargée.
    Naturellement aucune détonation ne se produisit, et les Sedang se ruèrent contre ce malheureux chef de poste qui fut percé de vingt-quatre blessures.
    Vous connaissez la fin de cette triste aventure. Le P. Irrigoyen alla immédiatement au secours de notre malheureux compatriote ; dès que je fus prévenu, je me portai jusqu'à Dak-drei à la rencontre de ce pauvre blessé qui voulut se confesser et qui communia en viatique. Puis j'organisai le transport jusqu'à Kon-bum où je soignai et veillai, nuit et jour jusqu'à sa mort arrivée le 28 juin, ce pauvre Messin qui voulait toujours m'avoir à côté de lui.
    Pendant ce temps, le P. Kemlin s'est ingénié pour sauver le plus possible des objets laissés dans le poste abandonné. Les Sedang et les Halang lui en gardèrent rancune, car ils considéraient ces objets comme leur appartenant par droit de conquête. Inutile de vous dire que le meurtre du garde principal, l'abandon du camp qui fut pillé et brillé par les sauvages, avaient donné de l'audace et de l'orgueil aux ennemis. Comme nous avions aidé les fonctionnaires du gouvernement, les sauvages tournèrent leur fureur contre nous. Mais je tiens à bien préciser : ce qu'ils poursuivent de leur haine ce n'est pas le missionnaire de Jésus-Christ, c'est le Français ami et auxiliaire des administrateurs. Le P. Kemlin étant le plus rapproché des Sedang, c'est lui tout d'abord que les sauvages voulurent attaquer et tuer. C'était lui, d'ailleurs, qui avait donné le concours le plus efficace pour l'établissement et le sauvetage du camp.
    Après plusieurs tentatives restées sans résultat, les ennemis ayant rebroussé chemin à cause des présages, l'attaque eut lieu vers cinq heures du matin, le dimanche 24 novembre fête de nos 49 Bienheureux. Le chef de la chrétienté de Dak-drei ayant une assez nombreuse parenté parmi les gens de Dak-drao et de Kon-ketou qui attaquaient le Père, refusa de prêter main-forte au missionnaire. Ce gredin défendit aux habitants de Dak-drei de tirer des flèches contre les Sedang ou de les sabrer. Il indiqua même aux ennemis un chemin qui contournait le village et aboutissait directement à la maison de notre confrère, où se trouvaient 16 miliciens annamites que le Père avait récemment fait venir auprès de lui.
    Voyant les Sedang très nombreux, le Dôi (chef indigène) des miliciens ouvrit le feu et une salve de douze coups suivit son signal. Les miliciens tirèrent encore chacun quatre ou cinq cartouches, puis se lancèrent à la poursuite des Sedang (lui fuyaient avec la vélocité des lièvres. Les deux premiers feux de salve furent certainement meurtriers ; plusieurs Sedang tombèrent et furent emportés par leurs partisans.
    L'effet terrible des fusils les renversa et leur causa une affreuse panique, car ils se vantaient d'être à l'abri des balles et prétendaient que les fusils « tonnaient comme des éléphants, mais ne faisaient aucun mal ». De fait, dans l'attaque du poste Robert, les Sedang essuyèrent bon nombre de feux de peloton, et n'en subirent aucun dommage.
    Aussi, quand les gens de Dak-drei avertirent les ennemis que le P. Kemlin avait chez lui 16 miliciens, les Sedang répons dirent d'un air narquois : « Oh ! Les miliciens ne sont pas méchants pour nous ». Ils se fiaient dans la puissance des amulettes que leur avait données certain Laocien qui assurait les avoir reçues d'un grand prophète.
    Les brigands de la brousse pensaient aller à une promenade, et ils avaient apporté des cordes pour lier le cadavre du missionnaire et l'emporter comme un trophée. Le P. Kemlin a recueilli bon nombre de ces cordes.
    La poursuite ne dura pas longtemps : notre confrère était parti en tête, espérant encore entraîner son village ; mais personne ne bougea, et le Père n'avait pas fait deux cents pas qu'il se trouvait en dehors de la piste. Les miliciens le rappelèrent et lui montrèrent un Sedang, blessé à la tête, qui s'était caché derrière une touffe de bambous. On le fit prisonnier et notre confrère le soigne de son mieux.
    Quelque temps après, on entendit des coups de fusils : c'étaient les chrétiens de Dak-io qui, accourus au secours de leur missionnaire, coupaient la retraite aux ennemis. Ils arrivèrent un peu tard et ne rencontrèrent que l'arrière-garde. Leurs balles et leurs flèches firent néanmoins grand tort aux Sedang dont la retraite devint une vraie débâcle. Ils couraient, affolés, fonçant droit devant eux comme des sangliers, et beaucoup se blessèrent aux lancettes de bambou plantées dans les champs contre les cerfs et les sangliers. Le chemin qu'ils se frayèrent ainsi était marqué par de larges flaques de sang. Au delà de Kon-ketou, ils couraient encore, prétendant qu'un personnage de haute stature les poursuivait avec un grand sabre. Or, personne ne les harcelait de cette sorte. Etait-ce une illusion de leurs sens abusés par la frayeur? Le P. Kemlin et les chrétiens de Dak-io préfèrent y voir une marque de protection spéciale de nos Bienheureux dont le P. Kemlin célébra la messe après la bataille, en action de grâces. Heureuse fête de nos Martyrs !
    L'effet moral produit par cette déroute des Halang-Sedang est considérable et répare le désastre du poste Robert. Mais nous ne sommes pas encore au bout de nos peines. Le P. Kemlin est prévenu que les Sedang veulent à tout prix se défaire de lui avant l'arrivée de M. Castanier, administrateur d'Attopeu. Ils annoncent qu'ils reviendront au nombre de 1000 et attaqueront de tous côtés à la fois, maintenant qu'ils connaissent la maison et la disposition des lieux.
    Priez beaucoup pour notre brave et zélé confrère, afin que les ennemis ne puissent pas le surprendre à limproviste. S'il est prévenu à temps, il infligera encore un échec aux Sedang.
    Priez surtout pour que sa santé ne souffre pas de cet état continuel d'incertitude et d'alertes anxieuses. Je me suis trouvé dans la même situation et je sais par expérience que l'énervement de l'attente incertaine, ainsi que les alertes continuelles fatiguent et affaiblissent énormément. Notre-Dame de Lourdes m'a secouru et grâce à la Vierge Immaculée, j'ai pu arranger les affaires pacifiquement, après un mois d'alerte. Demandez à la Bonne Mère qu'Elle protège son zélé missionnaire et ses dévoués enfants de Dak-io.
    Je ne voudrais pas vous laisser la triste impression que tout Dak-drei a trahi le Père. Bon nombre de jeunes gens étaient disposés à le secourir, mais l'influence du premier chef Man les empêcha de bouger. Maintenant que le missionnaire a remporté la victoire, les gens de Dak-drei ne sont pas fiers. Peut-être la leçon leur profitera-t-elle? Je le souhaite et le demande au bon Dieu entre les mains de qui nous remettons notre avenir avec une filiale confiance

    1902/108-112
    108-112
    Vietnam
    1902
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