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Tchen-Hoang le dieu des villes murées

Visite chez Tchen-Hoang le dieu des villes murées C'est bien ici la pagode du dieu des villes ? Parfaitement, monsieur.
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    Visite chez Tchen-Hoang le dieu des villes murées

    C'est bien ici la pagode du dieu des villes ?
    Parfaitement, monsieur.
    Sans me soucier des deux lions de pierre qui montent la garde de chaque côté de l'entrée, je gravis rapidement quelques marches usées par le temps, puis, passant la première porte, immense arc de triomphe en mosaïques, faites de bris de vaisselle assemblés avec art, et couronnée de petits toits superposés, ornés eux-mêmes de nombreux motifs en chaux, je me trouve alors dans une cour d'honneur de forme rectangulaire, transformée, à cette époque printanière, en un splendide jardin d'agrément, dont les deux allées, en beau sable blanc, partent de l'arc de triomphe, à droite et à gauche, pour aller se rejoindre en face, devant la deuxième porte d'entrée de la pagode ; ces allées sont bordées d'une épaisse rangée de cannas, formant comme un buisson de feu ; au milieu poussent, pêle-mêle, resplendissants sous des flots de lumière, divers arbustes d'ornement, des chimonanthes au feuillage vert sombre, des hibiscus aux larges feuilles, des lauriers-roses dont les longues tiges flexibles, chargées de fleurs, pendent jusqu'à terre. Et tout ce merveilleux fouillis de lumière, de verdure et de fleurs, est le refuge d'une multitude d'oiseaux tapageurs, qui lui donnent vie et mouvement. Devant pareil spectacle un poète s'arrêterait fasciné. Pour moi, je me contente d'admirer en passant. Contournant le jardin par l'allée de gauche, j'arrive devant la deuxième porte, gardée celle-là non pas par des lions comme à l'extérieur, mais par une statue représentant un personnage affalé sur une chaise de rotin..., je m'approche, mes yeux m'ont trompé, le personnage n'est pas de pierre, c'est un homme que mes pas ont réveillé !
    Celui-ci me dévisage après s'être frotté les yeux en bâillant, puis d'une voix terne :
    Où allez-vous ?
    Je désire ardemment visiter la pagode pour en admirer les beautés.
    A votre aise, monsieur, mais vous êtes étranger, et alors pas de photo !
    Pourquoi cela ?
    C'est défendu.
    Bien !
    Je pénètre d'abord dans un long corridor éclairé seulement par la porte d'entrée : à gauche, tout le long de la paroi, s'alignent de nombreuses cages aux barreaux de bois, elles renferment des statues de bouddhas pétrifiés, des génies en terre crue ou cuite, tout un tas de figurines en bois vermoulu. Les unes représentent des divinités, les autres des héros ou de saints personnages, certaines sont grimaçantes et même effrayantes, quelques-unes sont austères, toutes me paraissent ridicules mais curieuses. A noter que, parmi elles, il s'en trouve une quantité relativement considérable qui sont ou blessées ou mutilées : à celui-ci il manque la tête, à celui-là c'est un bras ou une jambe, à cet autre il ne reste plus que les deux pieds. Il faudrait un volume, que dis-je, une bibliothèque, pour décrire toutes ces divinités et raconter leur histoire ; j'avoue que j'en serais bien embarrassé, et ceci est ma consolation la plupart des païens n'en savent pas plus long que moi à leur sujet.

    ***

    Pénétrons maintenant dans le « sanctuaire », vaste bâtiment soutenu par d'énormes colonnes aux crêtes arrondies par le temps. Complètement désert à cette heure, il donne une impression de tristesse pénible. Pas de plancher, la terre nue ; pas de plafond non plus, la charpente, couverte de sculptures dorées ou peintes, est visible ; au milieu de toutes ces pièces de bois et de ces énormes dragons qui courent sur le poutres, enveloppés d'une demi obscurité mystérieuse, il semble que des multitudes de démons se blottissent, épiant d'un oeil mauvais le visiteur importun.
    Contre le mur du fond, à la place d'honneur, se dresse un pagodon sculpté, couvert d'un toit sculpté également, dans lequel est assis, impassible sur son trône, le vénérable poussah auquel est dédiée la pagode, Tchen-Hoang, le dieu protecteur des villes murées.
    Vous ne connaissez sans doute pas encore cette illustre divinité il convient donc que je vous la présente un peu plus décemment que je ne l'ai fait pour celles placées à l'entrée.
    Au sujet de son origine, rien de bien précis. Parmi les documents que j'ai trouvés la concernant, en voici un qui donne une explication assez intéressante :
    En 210 avant J.-C., à la suite de la mort du grand empereur de Chine Tsin-Che-Hoang, constructeur de la Grande Muraille, mais de plus, destructeur des livres classiques (il voulait que tout désormais datât de son règne !), deux partis se disputèrent le trône occupé légitimement par le fils du défunt : il y avait d'un côté le tyran Han-yu, et de l'autre un nommé Lieou-pang, d'abord chef de police locale, puis prince. Han-yu vaincu fit appel à des armées de secours et réussit ainsi à mettre en déroute ses ennemis ; alors Lieou-pang alla se réfugier dans une ville nommée Yun-yang, où Han-yu s'en vint l'assiéger. Bientôt la ville fut réduite à la dernière extrémité, et la panique commençait à se répandre dans le peuple quand un fidèle ministre, nommé Ki-sin, proposa au prince un stratagème capable de sauver la situation. L'assiégeant fut donc averti que Lieou-pang en personne viendrait lui remettre l'acte de reddition de la cité, il suspendit alors les hostilités et, à l'approche de la nuit, le ministre Ki-sin, revêtu des ornements du prince, sortit solennellement, monté sur le char de celui-ci, se dirigeant vers le camp ennemi. Pendant ce temps, à la faveur des ténèbres, Lieou-pang et tous les notables s'enfuyaient discrètement de la ville. Quand Han-yu se fut rendu compte de la supercherie, il entra dans une colère furieuse et ordonna la mise à mort immédiate du faux prince, qui fut de suite brûlé vif près des remparts. Lieou-pang devint ensuite empereur sous le nom de Kao-Tsou ; ce fut lui le fondateur de la dynastie des Han, qui maintint la Chine unie pendant plus de quatre cents ans. Une tradition veut que ce soit son fidèle ministre Ki-sin qui serait devenu Tchen-Hoang, c'est-à-dire, d'après le sens littéral de ces deux mots, le dieu des villes murées. Quoi qu'il en soit, des pagodes furent élevées partout pour perpétuer sa mémoire, et depuis lors, les mandarins (préfets et sous-préfets), sans distinction de grade, durent se rendre les 1er et 15 de chaque mois dans ces pagodes pour brûler de l'encens au grand protecteur de toutes les villes murées de Chine.

    ***

    Inutile de décrire davantage notre poussah et sa pagode, toutes les idoles et leurs temples se ressemblent dans l'ensemble. Il y a cependant dans celle-ci un détail assez significatif : suivant le mouvement donné dans la Chine tout entière, notre pagode de Tchen-Hoang s'est modernisée.
    A quelques mètres, devant le pagodon de l'intérieur, ont été dressés, tels des décors de théâtre, trois grands panneaux de toile, montés sur des cadres en bois. Le panneau central est entouré de drapeaux, et il représente le visage sympathique du Maréchal Tsiang Kaï-chek ; et sur les panneaux latéraux, on peut lire en gros caractères chinois les grands principes de la « Vie nouvelle », mouvement lancé par le Maréchal pour la réforme de la Chine et des Chinois.
    Au pied du panneau central se trouve une estrade avec tables et chaises, et devant elle tout le reste de la pagode est occupé par des sièges nombreux. C'est là que se font les modernes discours sur la « résurrection de la Chine », l'amour de la Patrie, etc. ; c'est là aussi que le peuple est exhorté à adopter les mesures prescrites ou encouragées ; c'est là enfin que les orateurs épanchent dans l'esprit de leurs auditeurs les sentiments d'un nationalisme pas toujours dépouillé d'exagérations ; bref, c'est là que commence à fermenter le levain destiné à soulever, à faire monter la pâte, cette masse du peuple chinois.
    Que doit penser Tchen-Hoang de toutes ces transformations et manifestations ? depuis des centaines d'années qu'il trône en cet endroit, il ne s'attendait certainement pas à ce qu'au xxe siècle un généralissime vînt se placer ainsi devant lui et lui bouclier la vue ! Il n'a cependant pas l'air de s'en formaliser, il continue à trôner dans sa niche comme si rien n'était changé.

    Yves COLIN,
    Missionnaire de Chengtu (Setchoan)

    1942/141-144
    141-144
    Chine
    1942
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