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Taikou (Corée) : Aux 15 missionnaires partis le 25 juin 1920

ALLOCUTION DE MONSEIGNEUR F. DEMANGE ÉVÊQUE DE TAIKOU (CORÉE) Aux 15 missionnaires partis le 25 juin 1920 MES CHERS AMIS,
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    ALLOCUTION DE MONSEIGNEUR F. DEMANGE

    ÉVÊQUE DE TAIKOU (CORÉE)

    Aux 15 missionnaires partis le 25 juin 1920

    MES CHERS AMIS,

    Autrefois la cérémonie du départ, toujours émouvante pour les jeunes missionnaires qui se donnent, pour leurs familles qui viennent offrir à Dieu ce qu'ils ont de plus cher et pour leurs jeunes frères, les aspirants, qui les voient partir d'un oeil d'envie, cette cérémonie risquait peut-être un peu pour les Directeurs du Séminaire qui y assistaient souvent de participer à la banalité des choses régulières et fréquentes dont on a l'habitude.
    Il n'en est pas de même de votre départ.
    Les douleurs de l'Eglise de France et celles de la Patrie ont, hélas! Espacé l'envoi des ouvriers apostoliques et, aujourd'hui, votre départ a l'attrait d'un renouveau.
    Comme nous nous en réjouissons tous! Nous, surtout, qui, commandant aux frontières de la Catholicité, voyons avec angoisse que vos aînés qui tombent ne sont pas remplacés.

    SEPTEMBRE OCTOBRE 1920. - N° 136.

    Ah! Que je voudrais dire à tous ceux qui ont la responsabilité des vocations : évêques, prêtres, fidèles : venez ici, et voyez ce s'y passe, pensez que si la crise du recrutement du clergé que nous connaissons tous très bien, doit certes rendre extrêmement difficile la vie chrétienne, ici, aux avant-gardes de l'Eglise ce n'est pas seulement une extrême difficulté, c'est une question de vie ou de mort.
    A cette joie de vous voir partir, se joint pour moi la consolation personnelle de vous adresser le dernier adieu. Les ordinands d'il y a trois mois, sont les partants d'aujourd'hui ; la Paternité du Sacerdoce me donnait quelque droit d'être, auprès de vous, à cette heure solennelle, l'interprète des sentiments affectueux de ceux que vous allez quitter.
    Il m'est aisé du reste, de vous donner les derniers avis qui doivent être l'objet de cette ultime allocution : ce que je veux vous dire, vous êtes mieux que personne à même de le comprendre entièrement, car avant de partir aux avant-gardes de l'Eglise, tous, vous avez connu une autre mobilisation, d'autres règlements, d'autres combats.
    Ce que mon expérience personnelle veut condenser en quelques mots, c'est en effet la conviction inébranlable avec. laquelle je voudrais vous voir partir que dans notre armée pomme dans toute autre la condition essentielle pour être bon soldat, bon officier, c'est la discipline.
    Quels que soient vos talents, votre intelligence, votre santé, sans la discipline vous ne serez jamais un parfait missionnaire ; avec elle, qui maintient le moi où il doit être, vous donnerez tout votre plein, tout ce que Dieu attend de vous.
    II y a 1900 et quelques années, c'était le 25 mars, ce jour là, il y avait un départ. Il se passait au ciel : le Fils Eternel de Dieu, Missionnaire « Missus » partait pour notre terre, revêtir la forme d'esclave pour nous évangéliser et nous sauver.
    Quels étaient ses sentiments au moment de ce départ? L'Ecriture nous le dit : « Voici que je viens, mon Père, pour faire votre volonté :
    Tout est là pour lui. Il n'est préoccupé que de cela.
    Que de fois n'a-t-il pas répété : « Je suis venu, non pour faire ma volonté mais celle de Celui qui m'a envoyé »?
    De là, pour nos pauvres petites intelligences, des choses qui déconcertent. Nous n'aurions sans doute pas conçu les choses comme Lui.
    Comment? Voilà un Dieu qui vient sur terre, ne semble-t-il pas que ces trente-trois années, trop courtes, vont du moins être toutes employées à l'Evangélisation? Il en passe trente dans l'obscurité d'une vie d'ouvrier, trois seulement dans l'apostolat. C'était la volonté du Père.
    La terre est bien petite pour Lui ; il lui serait si facile de la parcourir tout entière et de la convertir par sa parole divine et ses miracles. « Je ne suis envoyé que pour les brebis d'Israël », et Il ne sort pas de la Judée. Ses disciples, il le dit, auront plus de succès que Lui ; c'est la volonté du Père.
    Il fait un séminaire, et sur douze séminaristes il a un Judas. Les prophètes l'avaient annoncé : c'était la volonté du Père.
    La volonté du Père, c'est le premier de ses besoins, le plus pressant : « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m'a envoyé ».
    Les prophéties, avec quelle attention, quelle minutie même, il veut les accomplir toutes, même jusqu'au moindre détail de sa vie et de sa passion.
    Et quand arrive l'heure terrible, quand il permet, pour notre consolation à la nature vraiment humaine, de crier : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi ». Il ajoute aussitôt : « Cependant que ce ne soit pas ma volonté, mais la vôtre qui s'accomplisse! »
    Mes chers amis, le voilà le modèle ; la voilà la discipline ; le disciple ne peut prétendre être au-dessus du Maître.
    Partez, non pour réaliser vos conceptions, vos idées, pour faire de votre moi le centre de votre vie et le principe de votre action ; partez pour exécuter entièrement et uniquement la consigne du Père, pour agir en tout selon la discipline.
    La discipline! Quel bel exemple vous en donnez aujourd'hui.
    Vous voilà debout, faisant saigner votre coeur par la séparation, faisant, ce qui est beaucoup plus dur, saigner le cur de vos parents, de vos proches que vous abandonnez.
    Etes vous donc des sans-coeur?
    Mes chers amis, et vous, chers parents, dites-le moi, étaient-ils des sans coeurs, ces mobilisés qui au tocsin de 1914, quittaient, les yeux secs, leur famille en pleurs?
    Non certes, mais, hommes de discipline, ils savaient hiérarchiser leurs sentiments, et sacrifier de nobles sentiments aux sentiments plus nobles.
    Bientôt vous serez, vous, dans les frimas de la Mandchourie, vous, sous le soleil torride des tropiques, vous, enfermés dans les bureaux d'une procure, vous, au milieu des sauvages, vous, dans la civilisation du Japon. Qui est-ce qui vous a fait choisir?
    Vous n'avez pas choisi !
    Il y a trois mois, vous ne pouviez soupçonner la destination que l'on vous a donnée, et que simplement vous avez acceptée comme on accepte la consigne.
    Comme vos aînés, vous partez sans idée de retour. A ceux qui aujourd'hui vous disent « au revoir », vous répondez « adieu ». La consigne chez nous est de mourir en mission. Si parmi nous l'un ou l'autre est rappelé en Europe, ce sera l'exception, et ce sera encore la consigne, car vous reviendrez en service commandé.
    Ah! Oui, mes chers amis, vous êtes beaux ainsi ! Partir ainsi ce n'est pas prêté, c'est donner sa vie. Or, il l'a dit, Lui le Maître, on ne peut mieux aimer qu'en donnant sa vie pour ceux qu'on aime!
    Aujourd'hui, vous donnez un bel exemple de discipline, mais laissez-moi vous le dire avec toute mon âme : vous vous donnez en gros aujourd'hui, ne vous reprenez pas en détail demain.
    Demain, la discipline vous sera indispensable comme aujourd'hui, plus qu'aujourd'hui ; elle le sera jusqu'au bout.
    Une triple consigne vous accompagnera dans la vie ; c'est la volonté signifiée de Dieu à laquelle vous répondrez : Adsum, présent! C'est la volonté de bon plaisir à laquelle vous répondrez : Fiat! C'est la consigne de continuer jusqu'à la fin la lutte sur vous même, Vince teipsum.
    Le généralissime vous transmettra ses ordres par le général dont vous dépendrez directement, votre évêque. Il vous donnera tel poste, il vous ordonnera tel travail. Vous penserez peut-être, qu'il eût mieux fait de ne pas vous mettre là, de ne pas vous donner tel ordre, et vous aurez peut-être raison.
    Qu'importe! Le soldat ne discute pas la consigne. Présent! Et quimportent, en effet, mes chers amis? Acteurs, nous valons, non par le rôle que nous jouons, mais par la manière dont nous le jouons. Le plan divin a depuis longtemps, depuis toujours, décrété que votre rôle serait celui-là, que de telle année à telle année, dans tel coin de l'Extrême-Orient, vous, et non pas un autre, seriez le canal des grâces et l'instrument de salut. Que se soit dans un poste élevé ou dans un poste humble, qu'importe? L'acteur qui joue mal un rôle de roi est un mauvais acteur; celui qui joue bien un rôle de paysan est un bon acteur.
    La volonté de bon plaisir. Dieu vous enverra des joies, des consolations plus, probablement, que vous n'en auriez eu en Europe, car vous trouverez de belles âmes et vous aurez toute votre initiative. Dites avec gratitude : Fiat!
    Mais vous souffrirez plus que vous n'auriez souffert en Europe, dites encore : Fiat! Vous souffrirez de la part des infidèles ; mes chers amis regardez derrière ! Vous souffrirez de la part de vos néophytes, regardez derrière ! Vous souffrirez peut-être de la part de vos confrères, de vos supérieurs ; regardez derrière !
    Ceux qui vous font souffrir, sont un paravent, écartez le premier plan, derrière, c'est Dieu sans la permission de qui ils ne pourraient vous faire souffrir, et qui ne peut vous faire souffrir par eux que pour votre bien.
    Enfin, il vous faut continuer contre vous-même la lutte, à laquelle on vous a formés pendant des années, mais qui n'aura de fin qu'avec votre vie : Vince teipsum.
    Disciplinez votre intérieur; que les facultés inférieures restent à leur place. Comment commanderiez vous aux autres si vous ne saviez commander chez vous?
    Disciplinez votre intelligence, sachez la fermer quand il faut. Dans ces milieux païens, vous rencontrerez des sophismes qui voudront entrer, fermez ! Ceux d'Europe, cette atmosphère d'insubordination qui empeste les vieux pays, passera les mers et ira vous poursuivre. Fermez! Gardez intactes, les idées saines avec lesquelles vous partez.
    Mais cela ne suffit pas à la discipline de votre intelligence, il vous faut la nourrir. Le travail intellectuel est plus nécessaire eu missionnaire qu'au prêtre de France. Commandez à votre intelligence, et obligez là à s'y plier, à s'y plier régulièrement.
    Et commandez à votre sensibilité. Vous allez apprendre bien des choses à ces peuples d'Asie. Ils vous en apprendront une : la possession de soi-même. Nous autres Européens, nous sommes tous plus ou moins atteints par la névrose ; en disciplinant votre imagination, non seulement vous sauvegarderez la rectitude de votre jugement, mais vous économiserez vos douleurs. L'expérience vous apprendra vite que les 7/10 de nos souffrances, viennent de notre imagination qui souffre inutilement du passé qui n'est plus, de l'avenir qui n'est pas encore, et ne sera peut-être jamais.
    Tout cela, mes chers amis, vous paraîtra peut-être un peu complexe, et vous vous demandez comment vous saurez d'une façon précise appliquer cette résolution de rester des hommes de discipline. Cette incertitude n'est pas à craindre.
    L'officier qui partait à la guerre n'y allait pas sans savoir ce qu'il avait à faire, il y a la théorie de l'officier, celle du soldat; vous aurez la vôtre.
    Le code de discipline du missionnaire, est triple; celui de la grande patrie : le règlement général de la Société des Missions Etrangères; celui de la petite patrie qui va devenir la vôtre: le directoire ou règlement de votre mission ; enfin, celui que les autres ne peuvent remplacer : votre règlement particulier.
    A défaut d'esprit surnaturel, le simple bon sens suffirait à vous donner le respect et l'estime du règlement de notre Société; et vous vous diriez, si vous étiez tenté de préférer votre manière de voir à son expérience : que peut prétendre un pauvre cerveau de quelques centimètres cubes, contre cette somme d'une expérience presque trois fois séculaire, dans laquelle ont mis ce qu'ils avaient de meilleur nos grands évêques, nos martyrs, tous nos glorieux ancêtres?
    Il y a quelques semaines venaient de toutes les missions de l'immense Asie 8 évêques délégués des 35 de nos missions. Pendant 5 semaines, avec le supérieur de ce Séminaire, par l'ordre, sous le regard et la direction du vicaire de Jésus-Christ, ils ont travaillé à donner, si possible, plus de perfection à ces constitutions. Ayez-les en grande estime et respect. Vous emportez tous un exemplaire de ce règlement, ne le laissez pas au fond de vos malles ou dans la poussière de votre bibliothèque. Etudiez-le, pratiquez-le, vous ferez acte de discipline et serez digne de votre titre de missionnaire apostolique.
    Nos missions ont toutes leur caractère spécial : établies sous des latitudes si diverses, et parmi des peuples si différents, elles ont besoin de leur code particulier : c'est le directoire ou règlement de votre mission.
    Vous avez promis obéissance à votre évêque, cette obéissance trouve sa pratique d'abord dans l'observation de ces règles, fruit de l'expérience de vos prédécesseurs.
    Enfin, vous emportez votre règlement particulier établi de concert avec votre directeur, qui connaît le fort et le faible de votre tempérament, de votre vertu. Ce règlement ne doit pas être lettre morte, tenez-le à jour, assez large pour être observable partout, mais toujours précis.
    Mes chers amis, soyez des hommes, ne faites rien par caprice. Ce triple code de discipline, constitue un aide et un bienfait : gardez la règle et la règle vous gardera. Elle vous gardera jusqu'au dernier départ.
    Ah ! Quil sera beau pour vous, mes chers amis, ce dernier départ. Il aura lieu non plus au son de l'orgue de cette petite chapelle de la rue du Bac, mais au son de la trompette des anges qui appellera tous les humains des quatre coins du monde. Vous lèverez de votre dernière demeure, du tertre placé sous l'ombre des bambous ou au milieu des rochés escarpées, vous vous rallierez dans la vallée de Josaphat, heureux, car venus de votre dernier poste en disant : présent. Vous rappellerez que jusqu'à la tombe vous avez observé la consigne ; heureux, car vous les retrouverez les chers vôtres et, cette fois, pour ne plus les quitter; heureux, car à cause de votre séparation douloureuse, d'aujourd'hui , leur couronne sera belle alors. Celui qui est la Vérité, n'a pas promis le centuple et la vie éternelle seulement à celui qui quitte son père et sa mère, mais aussi à ceux qui quittent leurs fils pour Lui.
    Aujourd'hui, votre sacrifice est grand, celui de vos parents est plus grand encore, car si vous les perdez, c'est pour trouver ce que vous avez voulu; eux, vous perdent sans rien trouver que leur foi.
    Oh ! La belle rencontre du dernier jour qui sera le premier de la Vie éternelle!
    Pour ce jour, mes chers amis, à vous et à vos chères familles, je donne rendez-vous.

    Ainsi soit-il.
    1920/482-487
    482-487
    Corée du Sud
    1920
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