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Taikou (Corée) 2 (Suite et Fin)

Taikou (Corée) Lettre de Mgr Demange Vicaire Apostolique de Taikou Quelques épis. (Fin) 1. Nous possédons 400 catéchistes ou chefs de chrétientés. Ils sont assurément ce que nous avons de mieux. Par leur travail désintéressé, (ils ne reçoivent aucune rétribution) ; ce sont eux, surtout, qui rendent fructueux le travail des missionnaires. Aussi jouissent-ils de l'estime, non seulement des chrétiens, mais même des infidèles. Voici comment un des comptes-rendus raconte la mort de l'un d'entre eux :
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    Taikou (Corée)

    Lettre de Mgr Demange

    Vicaire Apostolique de Taikou

    Quelques épis.

    (Fin) 1.

    Nous possédons 400 catéchistes ou chefs de chrétientés. Ils sont assurément ce que nous avons de mieux. Par leur travail désintéressé, (ils ne reçoivent aucune rétribution) ; ce sont eux, surtout, qui rendent fructueux le travail des missionnaires. Aussi jouissent-ils de l'estime, non seulement des chrétiens, mais même des infidèles. Voici comment un des comptes-rendus raconte la mort de l'un d'entre eux :
    « Ni Joseph, âgé de 51 ans, malade depuis un mois, sentant sa fin approcher, m'envoya appeler. Le lendemain, la pluie torrentielle, comme sont les pluies d'été, ici, rendit absolument impossible le trajet de 5 lieues que je devais faire pour aller près de lui. Je partis le surlendemain, mais à mi-route ; un torrent, grossi par les pluies, et roulant des eaux rapides, nous arrêta. Trois chrétiens, qui m'accompagnaient, essayèrent de traverser à la nage, ils y parvinrent, à grande peine, après avoir failli se noyer plusieurs fois ; ils n'osèrent revenir, et me supplièrent de ne pas tenter la chose. Je dus attendre la baisse des eaux. Pendant ce temps, le malade faisait venir ses quatre fils, les exhortait avec gravité et instances, à continuer à être, avant tout, bons chrétiens ; il leur divisait également ses biens, et prenait toutes ses précautions, pour qu'aucune difficulté ne s'élevât, après sa mort. Il terminait en disant : « Ne vous désolez pas de ce que le Père ne puisse venir, je ne mourrai pas avant son arrivée ». Il dut m'attendre six jours ; enfin j'arrivai : très calme, il reçut les sacrements avec des dispositions qui arrachèrent des larmes à tous, à moi le premier. C'est à genoux qu'il voulut recevoir le saint viatique. Le voyant si paisible, je pensais qu'il aurait encore quelque temps à vivre, mais, comme il l'avait dit, il avait attendu juste ce qu'il fallait attendre. Selon les coutumes coréennes, il se fit, pour l'agonie, transporter dans la chambre intérieure, et, presque aussitôt, rendit son âme à Dieu.

    1. Voir A. M.-E., n° 97.

    « Le lendemain de sa mort, des païens furent envoyés au marché voisin, faire les achats des objets nécessaires aux funérailles. Ils revenaient, une heure après la tombée de la nuit, quand, approchant du village, ils s'arrêtèrent stupéfaits. Une sorte d'arc-en-ciel lumineux dominait la maison dans laquelle reposait le défunt. Presque effrayés, ils racontèrent aux chrétiens et aux païens qui faisaient la veillée du mort ce qu'ils avaient vu, et personne ne parut très surpris, tant la réputation de vertu du défunt était bien établie. J'ai entendu les païens répéter ce récit, longtemps encore après, sans contradiction ni variantes. En fait, cet événement a été cause d'un mouvement de conversions, et ce village compte, depuis lors de nombreux catéchumènes ».
    Des faits de ce genre sont assez fréquemment racontés aux missionnaires. Ceux-ci les accueillent toujours avec une très grande réserve, mais nous observons qu'ils ne se produisent qu'à l'occasion de la mort de chrétiens d'une vertu notoire ; que, la plupart du temps, les païens seuls en sont témoins ; et il s'est rencontré des circonstances, dans lesquelles, païens et chrétiens étant dans les mêmes conditions, les derniers ne voyaient rien de ce que les premiers affirmaient contempler. Enfin, des conversions sont toujours le résultat de ces faits.

    ***

    Au reste, il est peu de missionnaires, ayant vécu un certain nombre d'années en Mission, qui n'aient, une fois ou l'autre, touché, pour ainsi dire du doigt, la vérité de cet axiome : que Dieu ne refuse pas sa grâce aux païens qui font ce qu'ils peuvent, et les voies extraordinaires, par lesquelles Il nous les amène, sont moins rares qu'on ne pense.
    Voici, pour terminer, et, au risque de faire ressembler cette lettre à un tissu de contes merveilleux, un de ces faits, au sujet duquel le Père qui me le raconte, a établi une enquête aussi sérieuse que possible. Notre éducation européenne nous fait nous effaroucher quand des récits de ce genre nous arrivent ; est-il bon pourtant de s'obstiner à les passer tous sous silence?
    Une vieille femme, habitant un village très éloigné de tout centre chrétien, et où le nom même du christianisme était complètement inconnu, mourut il y a quatre ans. Ce fut un deuil pour le village, car elle était secourable et honorée de tous pour ses bonnes actions. Selon le mode d'ensevelissement coréen, qui a beaucoup de ressemblance avec celui des anciens Egyptiens, son corps fut entièrement enveloppé, et fortement ficelé. On se préparait à l'inhumer, quand quelqu'un crut s'apercevoir d'un mouvement du paquet. On défit les bandelettes, et, en effet, la vieille, sortant sans doute de sa léthargie, « revécut, » au grand étonnement de tous. Toutefois cet étonnement fut peu de chose, en comparaison de l'étrange récit qu'elle fit, et dont voici, dans la saveur du texte primitif, la traduction. Elle l'a répété depuis, si souvent, et, toujours, de la même manière, que les Coréens ont pu l'écrire :
    « Comme je mourais, deux animaux, en partie semblables à des chiens, et, en partie à des hommes, ayant des cornes et des yeux très désagréables, tenant en main, des râteaux qui ressemblaient à des hameçons, me conduisirent par des chemins désolés et obscurs. Je vis bientôt de grandes marmites fumantes, qui semblaient pleines d'huile ou d'eau et, au milieu desquelles, des hommes semblaient cuire et poussaient des cris de douleur épouvantables, en se bousculant les uns les autres. En allant plus loin, nous trouvâmes de très grandes cages de fer, sous lesquelles d'énormes soufflets de forgerons attisaient un immense feu. Or dans ces caisses, il y avait des hommes aussi, qui sautaient de douleur par suite des brûlures. Plus loin encore, je vis des hommes et des femmes, qui souffraient beaucoup ; autour de leurs reins et de leur poitrine étaient enroulés de grands et horribles serpents, dont, la tête retombait sur la figure de quelques-uns de ces malheureux ; ces serpents avaient la gueule ouverte, la langue pendante et, quand j'arrivai, ils sifflèrent contre moi. A la fin, je fus conduite en un lieu dans lequel était un grand chef, plus terrible que tout ce que j'avais vu. Il me regarda, et cria à mes guides : « Vous avez amené une personne que vous ne deviez pas amener, renvoyez-la tout de suite ». Je vis alors un jeune homme beau, si beau, que je crois qu'il n'y en a pas de pareil au monde. Il m'emmena en souriant. En route il me dit : « Regarde ces deux chemins, cette grande route qui descend est celle que tu as suivie, le petit chemin qui monte, va à un endroit que je vais te montrer ». Je le suivis, et je vis alors quelque chose de si beau que je ne sais pas si on peut le voir en Corée ou ailleurs. Il y avait beaucoup de jeunes gens, comme le premier, d'une beauté extraordinaire et qui semblaient si heureux ! Ils causaient, et quelques-uns jouaient, tenant dans les mains des globules de perles précieuses enfilées. Mais on me fit sortir, et, comme je m'en allais, je traversai un pont qui s'effondra ensuite, je sentis alors qu'on me déliait, et je me retrouvai au milieu des hommes qui m'avaient ensevelie ».
    Ce récit stupéfia tout le monde, mais personne ne sut ce quelle voulait, quand elle répétait sans cesse : « Je veux revoir ces belles choses que j'ai vues ». Un habitant du village, revenant de la ville de Kimtyen, racontait avec admiration ce qu'il y avait vu : les belles maisons construites par les Japonais, les boutiques, et le reste ; il persuada à la bonne femme que c'était le lieu enchanté qu'elle avait vu. Sans hésiter, elle entreprit le voyage, et arriva à la ville. « Ce n'est pas cela, dit-elle, ceci n'est rien ». Elle reprit, désappointée, le chemin du retour, et s'arrêta chez sa fille, mariée plusieurs années auparavant, et qu'elle n'avait pas revue depuis longtemps. Un jour que sa tille raccommodait les habits du mari, la vieille poussa un cri de joie. Dans une petite poche, elle venait de trouver un collier. « Qu'est-ce que cela ? Dit-elle, les beaux jeunes gens que j'ai vus, avaient des colliers semblables, mais en perles précieuses. Je ne sais pas à quoi cela sert, répondit sa fille, mon mari me dit qu'il fait de la religion du Maître du Ciel, et que c'est un objet de religion ». Le mari rentra quelques semaines plus tard ; il expliqua que c'était un chapelet ; que, dans ses pérégrinations (il était marchand ambulant), il était devenu chrétien. C'était en effet un chrétien, mais peu fervent et peu instruit, qui, malgré les objurgations du Père, n'axai t jamais travaillé à la conversion de sa femme ; il savait, du reste, juste le strict nécessaire. « Il te faut aller voir ce « sinpou » (Père) dont parle ton mari, dit la vieille à sa fille. Maintenant il gèle trop fort pour que j'y aille aussi. Tu examineras tout, et tu me diras s'il y a quelque chose qui ressemble à ce que j'ai vu. Cela se trouve bien, dit le mari, le Père m'a justement refusé les sacrements, jusqu'à ce que je lui aie amené mon petit enfant pour le faire baptiser. Dans quelques jours, il y a une grande fête, nous irons ensemble. C'est ainsi que, à Noël dernier, la fille de la vieille vit le Père, et entendit parler, pour la première fois, de Ciel et d'enfer. Au récit qu'elle fit à sa mère, celle-ci répétait à chaque instant : « C'est cela ! Cest cela ! » Comme personne dans la maison ne sait lire, la mère et la fille ont exigé le déménagement pour le village chrétien de Keum-o-san. Le mari a bien objecté que ce déménagement était la ruine, mais, même en Corée, ce que femme veut... Le déménagement s'est fait, la femme de Simon sera baptisée à la prochaine administration, et sa vieille mère, qui répète du matin au soir, le peu que sa fille est en état de lui apprendre, le sera au printemps peut-être. Elle est au comble de ses voeux, car, maintenant, elle est sûre, dit-elle, d'aller au second lieu qu'elle a vu et de ne jamais revoir le premier ».
    Renseignements sérieusement pris, le Père qui me rapporte ce récit extraordinaire, se dit certain que cette vieille, pas plus du reste que sa fille, n'avait jamais entendu parler, ni de catholicisme, ni de protestantisme, ignorait même les noms de Ciel et d'enfer, n'avait jamais eu, sous les yeux, aucune image ou autre chose qui plût lui donner idée de ce qu'elle raconte.
    Je vous laisse le soin de conclure si en présence de ce récit il y a d'autre geste à faire qu'un haussement d'épaules.
    Et je conclus moi-même cette trop longue lettre : Si ces quelques faits vous ont aidées à aimer un peu plus les missions pour lesquelles vous vous dévouez, ne regrettez pas trop, chères bienfaitrices, la patience que vous avez dû mettre à me lire jusqu'au bout.

    1914/52-57
    52-57
    Corée du Sud
    1914
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