Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Swatow (Kouang-Tong) Le district de Kayn 2 (Suite)

ANNALES DE LA Société des Missions Etrangères SOMMAIRE Swatow : LE DISTRICT DE KAYN. — FABLES INDIENNES (suite). — Cochinchine septentrionale : CONFESSEURS DE LA FOI DE 1848 à 1862, par M. Bernard (suite). — COMPTE RENDU DES TRAVAUX DE LA SOCLETE DES MISSIONS ETRANGÈRES en 1917. — LE P. DOUCET. — DU FRONT : CITATIONS. Swatow (Kouang-Tong) Le district de Kayn (Suite1). III POPULATION. — RUANTS, — RACE HAKKA.
Add this
    ANNALES
    DE LA

    Société des Missions Etrangères

    SOMMAIRE

    Swatow : LE DISTRICT DE KAYN. — FABLES INDIENNES (suite). — Cochinchine septentrionale : CONFESSEURS DE LA FOI DE 1848 à 1862, par M. Bernard (suite). — COMPTE RENDU DES TRAVAUX DE LA SOCLETE DES MISSIONS ETRANGÈRES en 1917. — LE P. DOUCET. — DU FRONT : CITATIONS.

    Swatow (Kouang-Tong)

    Le district de Kayn

    (Suite1).

    III

    POPULATION. — RUANTS, — RACE HAKKA.
    DIALECTES. — MOEURS ET COUTUMES.

    La population de tout le pays de Kayn peut s'estimer sans exagération à 2.000.000 d'habitants. Avant l'invasion des rebelles, le chiffre devait bien atteindre 2.500.000 à 3.000.000. La ville possède environ de 30.000 à 40.000 habitants avec les faubourgs. Les habitants de cette contrée portent le nom de Hakkas. La province du Kouang-tong, en effet, est peuplée par trois races différentes : les Cantonnais proprement dits, appelés aussi Pountis, indigènes qui occupent les districts environnant la capitale et le sud de la province ; les Hoclos qui habitent l'île d'Haï- nan, les bords de la mer à l'est, la préfecture de Tchaotcheou jusqu'au Fokien ; les Hakkas, dont nous avons à parler, et qui résident à l'est et surtout au nord de la province. Ces trois races sont bien distinctes et ont sur plusieurs points des coutumes différentes. Entre elles règne toujours une certaine rivalité, principalement entre les Pountis et les Hakkas qui sont souvent en guerre. Certains écrivains chinois font remonter l'histoire de cette province au commencement de notre ère chrétienne : à cette époque les Miaotse, tribu sauvage, auraient été refoulés dans les montagnes, par la colonie chinoise venant des plateaux de la Haute Asie. On rencontre encore de ces sauvages, dispersés au nord du Kouangtong, dans le Kouangsi, et clans quelques autres provinces. Leurs moeurs et coutumes sont toutes différentes de celles des Chinois. Ce qui parait plus probable, c'est que la colonie primitive aurait poussé constamment sa marche vers les régions de l'est, et se serait arrêtée, pour s'y fixer, sur le sol qui forme aujourd'hui la province du Chensi. Un fait unique peut-être, c'est qu'elle se soit conservée immuable depuis l'origine la plus reculée. Ajoutons qu'il est difficile de trouver la vérité sur chaque race et sur son origine. La fable est toujours mêlée aux faits dans l'histoire de ce peuple ; il y a des opinions, et des hypothèses ; on ne peut fournir de preuves péremptoires et irrécusables.

    1. Voir Ann, .M.-E., n° 122,

    SEPTEMBRE-OCTOBRE 1918, N° 123.

    ***

    Les Hakkas de Kayn sont d'un caractère généralement doux et timide ; ceux qui habitent les sous-préfectures environnantes sont plus grossiers et cruels. Les lettrés, dont nous aurons à parler plus loin, ont une physionomie flegmatique sur laquelle se peint l'orgueil ; ils ne doutent de rien et se croient des phénix. Parmi ces païens, j'en connais d'excellents et d'honnêtes ; et je n'ai qu'à me louer de leurs bons procédés et de leur bienveillance à mon égard ; mais sur un mot d'ordre des lettrés, toutes ces qualités disparaissent pour faire place à la colère et à une haine implacable. C'est alors une tempête d'autant plus furieuse que le calme était plus grande ; les chrétiens en ont fait la triste expérience plus d'une fois. C'est un peuple extrêmement bavard et cancanier, mais actif et laborieux : les hommes se livrent à l'étude ou au commerce. Le soin des champs est laissé aux femmes, qui font un rude travail. Les femmes Hakkas n'ont pas les petits pieds ; elles ne sont pas non plus tenues renfermés comme la plupart des femmes à petits pieds ; leur condition sous ce rapport est bien préférable. Chez le Hakka de Kayn règne plus qu'ailleurs la vie de famille, il me semple. Malgré cependant de grandes misères, les mœurs sont meilleures que chez le Pounti et le Hoclo.
    Le Hakka est naturellement travailleur ; il est d'une constitution forte et robuste ; il porte aisément 100 livres sur les épaules pendant plusieurs jours, en faisant 6 et 7 lieues par des chemins pénibles ; il est dur à la fatigue. Quaud on le contrarie, il s'emporte vite, aussi les meurtres et les rixes ne sont pas rares dans le pays. Souvent, les famines se déclarent une guerre mortelle, pour la place d'un tom, beau, quelquefois pour une bagatelle. Dans la suite, elles finissent par s'accorder à l'amiable quand elles ont affaire à un mandarin honnête ; mais si ce dernier est cupide, il ruine à jamais les deux familles qui sont en procès. L'argent fait la justice en Chine. Les mandarins ont quelquefois le dessous quand il s'agit d'impôts trop onéreux. Le Hakka est peu généreux, et a encore moira de coeur que le Hoclo ou le Pounti. En général, il ne songe qu'a sa personne, il ne voit et ne cherche que ses intérêts. D'une avarice consommée, il né délie sa bourse que pour faire le fanfaron, pour avoir de la face, du ti mien selon l'expression usitée. Il fera des dépenses folles jusqu'à se ruiner pour un enterrement par exemple, pour un mariage, pour la naissance d'un enfant male, pour faire la comédie, pour ériger une pagode à telle divinité. Sans cette prodigalité insensée, car chacun vent surpasser son voisin en faste et en dépenses, sans cela, dis-je, bien des familles pauvres vivraient dans l'aisance. Nos chrétiens, malgré les avis et les prédications, n'ont pas encore extirpé entièrement cette mauvaise habitude. S'ils estiment leurs missionnaires et les aident quelquefois dans leurs oeuvres, ce n'est pas encore la perfection, ni sans attendre une récompense. Ils sont tout d'abord Chinois de coeur et d'esprit ; il faut donc beaucoup de tact et de prudence pour les conduire. Quand on sait saisir chez eux la fibre sensible, on peut obtenir beaucoup ; si l'on froisse leurs coutumes, on n'en obtient rien. Les jeunes missionnaires ont quelquefois beaucoup à souffrir à cause de cela.
    Le Hakka comme tout Chinois a l'esprit observateur ; mais il est aussi enclin à la censure, à la raillerie ; il saisit à première vue les défauts corporels, les travers d'esprit. Pour ce motif, il est très prompt à imposer un sobriquet, toujours l'indice du défaut physique ou moral de la personne en question. Le castigat ridendo mores du poète latin ne manque pas non plus chez les lettrés. Ils diront des mandarins : un tel le cupide, le grugeur, l'avare, l'écorcheur ; en parlant d'un homme timide et inoffensif, ils diront : c'est un tigre de papier.

    ***

    Le langage du pays est le dialecte Hakka ; car dans cette province, et c'est une difficulté pour le missionnaire, les dialectes et les idiomes varient de district à district. Un missionnaire, qui aura passé successivement par les pays des divers dialectes, n'en parlera correctement aucun. Le Hakka de Kayn est le plus pur de la province, je crois, et celui qui rapproche le plus de la langue mandarine. Dans les quatre sous préfectures voisines, il n'est pas si coulant, et l'accent n'est plus le même. Le missionnaire doit apporter une grande attention dans la tique. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet ; bornons nous à des considérations succinctes.

    ***

    Le hakka, comme tout dialecte chinois, est une langue monosyllabe bique. Il y a le hakka oral et le hakka écrit. Les mots radicaux sont tous invariables. Il n'y a ni déclinaisons ni conjugaisons. La grande difficulté pour un Européen, c'est d'attraper le ton, d'y mettre l'accent, et de savoir faire la phrase. En hakka, il y a quatre tons, qu'il ne faut pas confondre avec l'accent : 1° le ton plein, 2° le ton plein bas, 3° le ton élevé, 4° le ton abaissé. En outre, il y a une foule d'aspirations et d'inflexions de la voix. Quoi qu'en disent certains sinologues, la langue chinoise est difficile à bien parler ; elle se prête peu à désigner les choses divines et surnaturelles, bien que très riche pour nommer les objets de la nature.
    On peut très bien parler le hakka sans pouvoir en lire une ligne, un seul caractère ; toutes les femmes qui n'étudient point en sont là. On peut de même lire couramment et comprendre les caractères chinois, sans être on état de parler la langue orale : les sinologues d'Europe en sont un exemple quand ils n'ont pas vécu quelque temps en Chine.
    La langue écrite de Kayn est comprise par toute la Chine ; il n'y a que la prononciation des caractères qui varie selon les dialectes. L'écriture chinoise, à l'origine, était figurative ; aujourd'hui, on peut dire qu'elle est idéographique. Le nombre des caractères qu'on estime à 100.000 n'est pas une difficulté, pas plus que l'écriture au pinceau ; un Européen peut fort bien y réussir. Il n'y a guère que 10 à 15.000 caractères utiles aux écrivains qui veulent se faire un nom dans la littérature, et composer des ouvrages. Cinq ou six mille caractères bien connus suffisent très largement pour lire couramment les livres ordinaires.
    Enfin, à Kayn, comme dans tous les tribunaux de la Chine, on se sert de la langue mandarine pour traiter avec les mandarins. Ici, comme dans tout pays civilisé, la haute classe de la société parle un langage plus élevé, fait usage de tournures plus nobles, d'expressions mieux choisies que ne le fait le vulgaire. L'accent est plus harmonieux.
    Je m'arrête sur ce point et laisse aux amateurs le soin de discourir sur les beautés de la langue chinoise, afin de vous entretenir des moeurs et des divers usages des habitants de ce pays, qui voyagent un peu dans toutes les provinces chinoises, et même jusque dans les colonies étrangères.

    ***

    Les moeurs du pays, comme partout où le démon règne en naître, laissent beaucoup à désirer. Sous un vernis brillant de politesse, c'est à l'intérieur une corruption effrénée ; les Hakkas l'emportent en ce point sur les Pountis et les Hoclos, au dire des missionnaires expérimentés. Les femmes sont plus chastes qu'ailleurs à cause de leurs travaux pénibles. Après avoir passé la journée sous le poids de la chaleur et d'un rude labeur, elles préfèrent rester chez elles plutôt que d'aller courir les rues et les carrefours ; néanmoins, à cause de leur luxe, de leur sans-gêne, de leur immodestie, de leur habitude de fréquenter les marchés, de leurs nombreuses visites ici et là, il y a chez les païens des misères morales bien grandes. La principale cause de l'immoralité est le concubinage et le divorce, reçus en ce pays. Un riche peut avoir plusieurs femmes ; il se croit alors plus grand aux yeux de ses concitoyens. Il peut vendre la femme qui ne lui plaît pas pour en acheter une autre. Les fiançailles dès le bas âge sont aussi une cause de libertinage : les deux fiancés devenus grands, s'ils ne se conviennent pas mutuellement, se disputent se brouillent, et finissent par se séparer ; c'est une source fréquente de procès parmi les païens. Il n'y a guère de familles où la paix ne soit ainsi troublée. Le jeu, l'opium, la passion du Chinois pour voir les comédies, sont aussi des causes de désordre ; la paresse des lettrés, qui se promènent de repas en repas sous prétexte d'arranger des différends, fait beaucoup de mal.
    Le costume chinois est ample, ce qui est agréable pour les chaleurs ; mais en hiver l'Européen doit prendre garde à se bien couvrir. Il varie selon les saisons et tout est indiqué par les rites. Mal vu serait celui qui oserait les enfreindre ! Pour les lettrés et les étudiants, il se compose d'une courte robe en toile ou en soie solide, d'une culotte à la zouave de bas en toile, avec des souliers en semelle de papier battu surmontée d'une feuille de cuir. Par-dessus, on met la grande robe bleue ou blanche, en soie ou en coton, selon les ressources et les époques de l'année. En hiver, les adultes portent comme couvre-chef une calotte en soie noire ; en été, ils ont la tête découverte. Les habitants de la campagne vont à peu près toujours nu-pieds, excepté quand ils rendent visite à quelqu'un, ou qu'ils vont faire des sacrifices aux pagodes ou sur les tombeaux. A Kayn, où la pauvreté est grande, le luxe ne l'est pas moins. Beaucoup n'ont pas de riz à se mettre sous la dent ; et dès qu'ils ont quelques sapèques, les messieurs achètent une belle robe, les dames et demoiselles s'ornent de bracelets en or ou en argent, ou bien se parent de superbes pendants d'oreilles. Les femmes ont un costume décent, orné de bordures à fleurs ; les jeunes sont coquettes comme partout. Elles aiment à se pavaner et à étaler leurs bijoux pour se faire remarquer.
    Sous le rapport de la vanité, la femme chinoise ne le cède à aucune fille d'Eve, à part de rares exceptions.
    Le costume des hauts dignitaires de l'empire, des mandarins, des docteurs ; le costume de cérémonie des bacheliers civils et militaires, des notables, avec le globule rouge, bleu, blanc, jaune, selon la dignité, est assez original et pique la curiosité d'un étranger.

    IV

    DIVERSES COUTUMES. — NOMS ET SURNOMS. — CONSTRUCTIONS. —
    BOISSON CHINOISE. — TABAC.

    Les Chinois ont des coutumes spéciales, variant dans certaines localités. Les missionnaires et les Européens ne peuvent les ignorer s'ils veulent être bien vus et estimés. On ne peut aller contre ces divers usages sans passer pour grossiers, et froisser l'opinion publique. Si les étrangers sont peu aimés en Chine, ce n'est peut-être pas sans raison. Ce peuple, qui se pique de savoir-vivre et de bon ton, ne souffrira jamais qu'un Européen le traite dédaigneusement. Si la raison du plus fort prime le droit, elle n'est pas toujours la meilleure. Si le Chinois ne peut éviter le mépris de l'étranger, il saura bien s'en venger à l'occasion, car, il est très vindicatif. Malheureusement beaucoup ne tiennent pas assez compte de la susceptibilité de ce peuple ; le ministère apostolique n'en est que plus difficile, Généralement le missionnaire est respecté, pour peu qu'il ait du tact et de la prudence dans ses rapports avec les païens.

    ***

    Les lettrés de Kayn, comme tons les autres, se font honneur d'observer les coutumes chinoises en usage depuis la plus haute antiquité. Chaque famille hakka a son siang ou appellation propre, composé d'un seul mot et d'un seul caractère de la langue écrite. Ce mot siang répond à l'idée de tribu, famille, source principale plutôt qu'au mot nom de famille. On sait que la colonie primitive se désignait pay l'appellation les cent familes, pak siang. Vers la fin du règne de l'empereur Yao, 2357 avant Jésus-Christ, on commença à employer ce mot pour désigner l'ensemble de la population ; depuis bien des siècles, cet usage n'a pas varie. Les Chinois sont très attachés à leur siang ; ils conservent avec soin le livre de leur généalogie. Il y a un cas où la loi chinoise autorise et môme exige de changer de siang ; c'est le cas de l'adoption. L'enfant adopté doit prendre le nom de la famille qui l'adopte. Ici, dès qu'une famille a la certitude qu'elle n'aura pas d'héritier mâle, elle adopte un enfant plutôt que de laisser périr une branche de la famille. Les titres d'honneur, de respect, de dignité se placent toujours après le siang de famille. Ainsi, un Chinois a le siang Lo : veut-on l'appeler Monsieur ? On dira Lolaoya. Les catholiques appellent les missionnaires Père spirituel, chinfou ; parlant entre eux, ils disent toujours Vongchinfou, Shionchinfou ; et pour les évêques Mintchou-kao, Schaotchoukao.
    Il existe une autre expression pour désigner les branches, les rameaux d'une famille, c'est le mot che. On l'emploie tout particulièrement dans cette contrée à l'égard des femmes. Elles ne sont regardées que comme des branches secondaires, que l'on détache de la souche principale. Une jeune fille, dont la famille a pour siang le caractère Vong, se marie avec un jeune homme dont le siang est Ly ; après son mariage, la jeune femme est désignée sous les noms de Lyvongche. Cette coutume est très ancienne et usitée partout.
    On désigne de plusieurs manières les enfants. A la naissance, un parent ou un ami choisit un petit nom pour le nouveau-né qu'on appellera par exemple Telmin, la vertu éclatante ; Gnoukchin, la marguerite parfaite ; Tetfi, la splendeur de la vertu.
    Dans l'intérieur de la famille, les parents se servent d'une expression plus intime encore, soit pour désigner, soit pour appeler. Les autres personnes se servent également de cette formule, mais légèrement modifiée. Si on parle de quelqu'un en son absence, on dira simplement v. g. Loseko ; si on parle en sa présence, on n'omettra jamais d'y ajouter un terme honorifique, car ils sont fort délicats en fait de civilités.
    Entre eux, les frères et soeurs s'appellent par leur petit nom ou par leur ordre de naissance : v. g. tayko, toi l'aîné ; taykou, toi la première. Ils ont aussi des termes familiers enfantins. Les enfants, pour dire papa, maman, emploient les mots hakkas : hapa, hame. Pour dire frère, c'est hako; soeur aînée, hatsi ; frère cadet, laotay ; soeur cadette, laomoye.
    Le tsounhao se rapproche du petit nom ; il est quelquefois le même et no sert que dans les écrits publics, dans les actes importants. Si on adresse à quelqu'un une invitation, on le désigne toujours par son tsounhao. A Kayn cet usage est fort en vigueur parmi les nombreux lettrés.
    Chaque famille de négociants, chaque hôtellerie a son enseigne particulière. On attache une grande importance è ces titres ou enseignes de commerce. Le jour où un nouveau commerçant affiche pour la première fois le titre de sa boutique, c'est une fête de famille chez lui ; il reçoit les félicitations de ses amis ; la nouvelle enseigne est ornée et l'on y fait des superstitions ; un repas copieux est le couronnement de la fête. L'usage ne permet pas, dans la même localité, de prendre le titre dont est déjà en possession une autre famille ; cela donnerait matière à procès. L'enseigne primitive est même conservée avec soin comme excellent titre de recommandation auprès de la clientèle.

    ***

    Parlons maintenant des temples et des maisons. En abordant un village, voyez-vous un demi cercle en forme de fer à cheval, protégé par des bosquets de bambous ? Au milieu est le temple des ancêtres qu'on appelle le tang. Il se compose ordinairement dé deux pièces : le shangtang, partie supérieure où est l'autel pour les superstitions, sur lequel sont placés la tablette des ancêtres et les vases pour recevoir les bâtonnets à encens. Les plus riches possèdent des sortes de niches en bois sculpté et doré, où sont des statues de divers dieux, prés de la tablette des ancêtres. C'est là que s'offre le sacrifice aux mânes, avant d'aller aux tombeaux ; et c'est là que veut mourir tout Chinois qui respecte les ancêtres. La partie inférieure s'appelle ha, tang ; elle est séparée par une petite cour, appelée tientsiang, où les eaux des gouttières tombent quand il pleut. Ordinairement, de chaque côté il y a une galerie. Les chambres des familles forment le demi-cercle.
    C'est ordinairement dans le tang que le Chinois fait ses cérémonies, ses banquets, et tout autre acte solennel. En dehors, chaque famille a une pièce séparée pour recevoir les amis intimes ; les plus pauvres mêmes possèdent une chambre de réception. C'est là que l'on parle des affaires et des nouvelles du jour. Dans l'intérieur des appartements hakkas, il ne faut pas être difficile, ni rechercher la propreté, on balaie la chambre une fois par an, pour la solennité du premier jour de l'an. Dans les campagnes ; vous avez à vos pieds un porc, et un buffle rumine à vos côtés. Les maisons basses, avec de petites lucarnes qui laissent à peine voir la lumière, sont humides et malsaines. Ou ne sait à quoi attribuer cette malpropreté dans l'intérieur du ménage, lorsque le Chinois s'habille si proprement quand il sort de sa demeure et paraît en public. Il prend des bains d'eau chaude presque quotidiennement, et se lave la figure après chaque repas, mais jamais avec de l'eau froide.
    Les habitations se construisent ici en chaux foulée, c'est-à-dire avec un mélange de chaux, de sable, de terre, auquel on joint les cailloux du torrent, C'est le grand genre pour les riches, et une maison bâtie ainsi, et bien crépite, peut durer plus de cent ans. Les voleurs percent difficilement cet amalgame qui forme une espèce de mastic, devient aussi dur que la pierre, et ne craint pas la pluie. Les pauvres bâtissent en terre foulée, ou avec des mottes de terre ; avec le crépissage ces maisons subsistent de longues années. Mais, comment faire des murs ainsi, me demandez-vous ? Le Hakka avec ses instruments des plus primitifs n'est pas embarrassé. Figurez-vous deux planches parallèles de 1m, 50 de long et de 0m, 30 de haut, reliées ensemble aux deux extrémités par deux planchettes de 0m, 25 à 0m, 30 de large, au milieu desquelles pend le fil à plomb, vous mirez le fouloir de ce pays. Ce moule bien placé, on y dépose la chaux ou la terre avec une couche de cailloux, puis les manoeuvres foulent tant et plus, .jusqu'à ce que tout ce composé soit dur, versant un peu, et à mesure, les matières nécessaires. Les deux planchettes étant mobiles, on desserre une espèce de tringle en bois pour enlever le moule et le replacer plus loin, selon que les travaux avancent. Avec des moules bien faits, on peut bâtir des colonnes aussi solides que du granit ; telles sont celles de ma chapelle. On fait un mélange moitié chaux et moitié gravier, avec un peu de mélasse qu'on laisse se dessécher au soleil ; au cœur de la colonne, on peut mettre des briques pour mieux la consolider. Une fois, le tout bien foulé, la construction peut durer des siècles. Ce système de colonnes à la gothique pour nos petites chapelles a été enseigné ici par M. Bernon. Une jolie chapelle chinoise, avec ses fresques et ses sculptures en style chinois, piquerait vivement la curiosité des amateurs Le Chinois aime beaucoup le brillant, la dorure et les peintures; aussi, les riches enjolivent-ils leurs demeures par des tableaux pris sur le vif.
    Certains artistes font de belles choses dans ce genre ; seulement ils gardent l'invariable routine: ils ne savent pas varier leurs dessins ; mais donnez-leur un modèle, le peintre et le sculpteur l'imitent fort bien et quelquefois le surpassent.
    Quelques riches bâtissent en briques ; mais ce mode de construction étant fort coûteux, on ne l'emploie que pour les lieux sujets aux inondations. Les remparts des villes sont tous bâtis avec de grosses briques en terre cuite. Depuis mon séjour en Chine, la seule construction en granit que j'ai rencontrée est la cathédrale de Canton. Le Hakka, une fois sa maison faite, ne s'occupe plus de la réparer ou de la blanchir. A part de rares exceptions, elle croulera avant qu'il y mette la main ; car il est d'une insouciance remarquable sous ce rapport.
    Les maisons sont couvertes en tuiles ; l'ardoise et le chaume sont in connus dans cette contrée. Les monuments publics, tels que les temples et les pagodes, sont construits avec les mêmes matériaux. Pour la charpente, on choisit de belles poutres ornées de sculptures peintes et dorées. Ce sont des souscriptions publiques qui élèvent les temples aux idoles et qui permettent de vivre aux bonzesses et aux bonzes.

    ***

    La boisson commune du pays est le thé ; on ne boit du vin de riz que dans les festins et au commencement du repas. Les Hakkas ont horreur de l'eau froide, aussi font ils une grande consommation de thé, dont-le plus renommé est celui du Fokien. Ils le prennent sans sucre, et par infusion. Avec le thé, on offre toujours le tabac à ses visiteurs. Tous les Chinois hakkas à peu près fument le tabac ou l'opium ; le pays en fournit une certaine quantité, mais le meilleur tabac vient du Kiangsi ou de Namhiong, sur la frontière ; celui qu'on emploie pour la pipe à eau vient de Canton.
    On n'entre jamais dans une maison sans que l'on vous offre le thé et la pipe. Refuser, c'est insulter celui qui vous fait cette politesse.

    V

    URBANITÉ. — TITRES HONORIFIQUES. — SALUTATIONS. — VISITES.
    CARTES. — PRÉSENTS. — FESTINS. — LETTRES.

    L'urbanité est tout chez un Chinois bien élevé, et de volumineuses pages ont été écrites sur les rites. En Europe, les habitants des campagnes connaissent peu la politesse ; en Chine, au contraire, le missionnaire est surpris de voir les classes les moins élevées de la société pratiquer avec aisance toutes les règles de l'urbanité. Les Chinois y forment leurs enfants dès l'âge le plus tendre. Si le peuple chinois traite les Européens de barbares occidentaux, de diables d'étrangers, ne serait-ce pas un peu à cause du mépris affecté qu'ils ont pour les coutumes chinoises, sans chercher à les connaître ? Les missionnaires se faisant tout à tous, et se conformant autant; que possible à ces règles, n'en sont que plus estimés des fonctionnaires publics ; le peuple leur en sait gré, et les rapports sociaux y gagnent beaucoup.
    L'empereur Kanghy disait aux princes, ses enfants : « Le, liky, livre des récits, est d'un grand prix, L'observation des règles de ce livre fait parfaitement distinguer le souverain, le sujet, le supérieur et l'inférieur. Si l'on observe le cérémonial dans la conduite et les actions, la vertu que le ciel exige de l'homme est parvenue à sa perfection ». Confucius disait : « Celui qui n'étudie pas le liky ne pourra parvenir à rien ». Donc dire à un Chinois qu'il ne sait pas les rites, c'est un blâme qui le frappe au coeur.
    Les habitants de Kayn sont très attentifs à donner à chacun le titre qui lui est du ; mais seulement celui-là, rien de plus : 1° Monsieur, ou ya, ainsi Monsieur Lo Loya ; 2° Monseigneur, laoya se donne aux personnages que l'on considère beaucoup, surtout aux mandarins en fonctions des villes de deuxième et troisième ordre, V. g., Yaolaoya Mgr Yao. On dit aussi taylaoya, très grand seigneur ; 3° Excellence, en chinois laygnin; ce titre, se donne aux personnes assez élevées en dignité, comme aux mandarins de premier ordre. Sur la suscription des lettres on se sert également de ce titre ; 4° Maître, sin sang, s'emploie pour les professeurs et les maîtres d'école ; on le donne aussi aux personnes que l'on respecte ; 5° Docteur, foutze est plus honorifique que le précédent ; on le réserve pour ceux qui enseignent la philosophie ; 6° Honorable, respectable, kong, est attribué aux vieillards ; les chrétiens donnent quelquefois ce titre aux évêques et aux prêtres âgés ; 7° Quant aux parents, on emploie le terme générique qui exprime le degré de parenté ou d'alliance. En parlant de ses oncles, on dira laopack, laochonk. Un maître de maison, le chef de famille, est souvent désigné par le terme laoguinko ; 8° Les Maîtres de barque ou d'hôtel reçoivent le nom de laopan ou tchougnin. Les ouvriers sont appelés en général sefou ; 9° On donne aux dames chinoises de premier rang le titre de taytay, très respectable mère. Les femmes de mandarins en fonction ont un titre d'honneur particulier : 1er ordre, tayfou ; 2e ordre, fougnin ; 3e ordre, choukfou ; 4e ordre, konggnin ; 5e ordre, kignin ; 6e ordre, hougnin. Aux femmes de bonne condition, on donne le titre de tayniang. Quant aux femmes du commun, on se sert à volonté de taysao, grande soeur ; taytoi ou tayme. Aux vieilles, on donne le titre de kongnaye, respectables nourrices, ou pakmé. Les jeunes filles s'appellent kouniang.

    ***

    Le moi est très fréquent dans la langue orale, tant à cause du génie de la langue que peut-être de l'orgueil. Néanmoins dans les relations sociales, dans les visites, en adressant la parole à ceux gui sont en dignité, la politesse exige qu'on évite avec soin l'emploi de ce pronom On se sert d'expression qui marquent le respect et la déférence, l'abaissement et l'humilité. On emploie fréquemment des termes comme ceux ci : tsouiguin, moi l'homme pécheur ; moyong, moi bon à rien.

    ***

    A Kayn, comme ailleurs, on demeure toujours couvert devant quelqu'un, et on s'habille selon les rites et les époques de l'année. Prendre la main de quelqu'un, offrir son bras à une dame, embrasser un ami, choquerait beaucoup un Chinois. Il serait de la dernière inconvenance de caresser eh société un animal quelconque.
    Le premier mode de salutation, dit tchaofou, est simple : on adresse quelques paroles polies et gracieuses à celui qu'on salue, en faisant en même temps un léger signe de tête ; dans les rues, en route, ce salut est très fréquent. Le second mode, pour rendre tin devoir sans entamer de conversation, se fait différemment : On place les mains l'une sur l'autre, et on les agite légèrement en inclinant un peu la tête. Le troisième mode est le tsoy, qui s'observe en joignant les mains fermées sur la poitrine, eh les remuant d'une manière affectueuse, et inclinant un peu la tête. Le quatrième mode consiste à joindre les mains, les élever jusqu'au front, puis à les abaisser assez profondément, en même temps que l'on incline tout le corps.
    Le cinquième mode est le koteou, grand salut chinois, qui est le plus solennel. On le fait dans les grandes circonstances de la vie. II consiste à se mettre à genoux, à élever gravement les mains jointes jusqu'au front, à incliner la tête presque jusqu'à terre, et à la relever avec les mains toujours jointes et élevées. On fait trois fois cette même inclination avant de se relever. Dans les occasions importantes, celui qui rend le salut commence par faire une demi génuflexion ; on lui répond en faisant la même révérence, mais plus profonde, comme pour le surpasser en politesse. Ne voulant pas être vaincu, le premier fléchit entièrement les genoux jusqu'à terre ; le second fait la même chose, tenant à n'être pas surpassé. Le premier met alors les deux genoux en terre et fait le koteou qu'un supérieur ne rend jamais ; il se borne à toucher légèrement l'épaule de celui qui le salue, eh l'invitant à se lever quand il est d'un certain âge. On remercie par ces mots ou autres semblables : fisim, vous prodiguez votre coeur ; filit, vous épuisez vos forces ; poutkan, est-ce que j'oserais ? totsia, grand merci! komtsia, mille obligations à vous ; yousim, vous avez beaucoup de coeur. Un inférieur remercie toujours en faisant le koteou. Il y a d'autres termes ; c'est à chacun à se surveiller selon les circonstances et les personnes.

    ***

    Parmi les visites, les unes sont obligatoires, les autres sont facultatives : les premières regardent surtout les inférieurs à l'égard des supérieurs. Ces jours de visites obligatoires sont, par exemple : le jour anniversaire de la naissance, le nouvel an, certains jours de fêtes civiles, tels que le 15e jour de la 1re lune, ou la fête des lanternes ; la fête des morts ; le 5e jour de la 5e lune ; l'époque du mariage ou de la mort de quelque supérieur ou de la naissance d'un fils. Sept jours après la mort d'un parent, on doit faire une visite à ceux qui sont venus faire la cérémonie trao. Pendant ces visites, c'est un assaut de courtoisie et de flatteries. Le monde est partout le même, ami de la louange ; la bouche exprime ce que le coeur ne pense pas.
    Il y a deux espèces de cartes de visite : l'une consiste en une feuille de papier rouge, pliée en forme de paravent. Sur le 1er pli, on écrit ses nom et prénoms ; sur le second, on adresse quelques paroles gracieuses de civilité, en style élégant et concis. L'autre consiste également en une feuille de papier rouge sur lequel sont imprimés en gros caractères les noms et prénoms des visiteurs ; cette dernière est la plus usitée. Le choix du papier, la manière de rendre les caractères brillants, tout cela est considéré.
    « Les hommes, dit l'empereur Kanghy, ne peuvent se dispenser de se faire des présents mutuels ». Il convient que le présent consiste en une chose utile ou que l'on sache être désirée par celui auquel on l'offre. A Kayn, on fait rarement une visite sans l'accompagner de quelques présents, dont la nature varie selon les personnages et les circonstances. Les ouvrages chinois qui traitent de la civilité font une longue énumération des objets que l'on peut offrir : 1° verres et ustensiles ; 2° oiseaux et animaux ; 3° comestibles et vin ; 4° vêtements et broderies ; 5° fruits divers ; 6° fleurs curieuses. Aujourd'hui, il est de bon goût d'offrir des objets européens, à cause de leur nouveauté. Dans les visites solennelles, l'offrande est envoyée quelques heures à l'avance. Il est rare que l'on accepte tout ce qui est offert. La politesse chinoise permet de refuser une première fois et une seconde fois les présents offerts ; mais un troisième refus serait la marque d'une rupture avec le donateur. Sur les présents, on voit toujours une carte en papier rouge qui porte deux gros caractères chinois. Ces mots sont expressifs et indiquent le motif qui détermine à offrir le présent. Il faut toujours s'excuser d'offrir des choses de peu de valeur, même quand elles ont beaucoup.

    ***

    Dans le district de Kayn, comme dans les autres, les habitants s'invitent souvent à des repas, où ils se donnent des marques d'estime et d'amitié. On distingue les repas ordinaires et les festins. En bonne règle, tout festin solennel doit être précédé de trois invitations par carte de visite qui sont envoyées : la 1re l'avant-veille, la 2e le matin même du festin, et la 3e à peu près vers l'heure du repas. Après la 3e invitation, on peut revêtir des habits de cérémonie, qui varient selon la saison,
    Un domestique précède pour annoncer l'arrivée, les autres suivent. La salle est parée de fleurs et de peintures ; les sièges sont couverts de tapis simples ou de fourrures. En recevant chacun des convives à l'entrée de la salle, le maître les salue l'un après l'autre, en leur faisant le tsoy. Il conduit le premier hôte à son fauteuil, et il se tient au dernier siège de la table. Le festin s'ouvre par le vin pur. Quand le maître a invité a boire, chacun prend sa tasse des deux mains, l'élève jusqu'au front, puis la baisse, et la portant à la bouche, boit lentement à deux ou trois reprises. On sert du vin plusieurs fois. Chaque plat est apporté successivement. Quand il est disposé sur la table, le maître invite à se servir chacun prend alors les bâtonnets des deux mains, les élève jusqu'à la poitrine, fait un salut de tête au maître, puis se sert. On boit tous ensemble après chaque plat. Le nombre des plats varie selon la solennité des festins. Pour un festin ordinaire, on compte au moins de 15 à 18 plats. On mange peu de chaque plat ; le maître presse de boire. Une fois, au moins, pendant le repas, le maître sert du vin à ses hôtes. Après que tous les plats ont été servis, on offre du bouillon de poisson, et chacun en boit. Au moment de servir le riz, le maître dit : « Il est de règle de boire, trois tasses de vin ». Après avoir fini, chacun se lève de table, et chaque hôte se lave les mains et la figure, pour se rafraîchir. On se promène ensuite dans la cour, en examinant les fleurs et en fumant. A la fin du festin, le maître s'excuse d'avoir aussi mal traité ses convives. Les hôtes, lui répondent : « Comment ? Il y a beaucoup de superflu. Le lendemain, les convives envoient leur carte pour remercier.
    La correspondance doit être d'un style plus ou moins élevé selon la dignité de celui auquel on écrit. Le choix du papier n'est pas indifférent en Chine, pour les lettres aussi bien que pour les enveloppes. Plus on honore quelqu'un, plus le papier est élégant. L'en-tête de la lettre, les distances à garder entre les lignes, les caractères qui doivent ressortir du niveau de la ligne, ceux qui doivent être plus fins, tout cela est réglé. Plus le papier est petit, plus il est respectueux. Il ne faut pas manquer de donner à chacun les titres qui lui conviennent ; les fonctionnaires publics sont très susceptibles sur ce point. Les enveloppes des lettres sont comme de petits sacs recouverts d'une bande de papier rouge ou de fleurs. La dimension varie selon la dignité de celui auquel on s'adresse.
    Telles sont les principales coutumes de Kayn, qui sont les mêmes par toute la Chine, à part quelques nuances dans les détails.

    1918/549-561
    549-561
    Chine
    1918
    Aucune image